Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, par Francis Moury (03/04/2011)

Crédits photographiques : Rafiq Maqbool (AP Photo).
Fiche technique succincte
Réalisation : Stanley Kubrick
Production : James B. Harris et Kirk Douglas (Bryna Prod.)
Distribution française en reprise cinéma à Paris le 23 mars 2011 : Carlotta Films
Durée de la copie : 88 minutes environ / Durée du master vidéo PAL : 87 minutes
Scénario : Stanley Kubrick, Jim Thompson et Calder Willingham d'après le roman d'Humphrey Cobb
Directeur de la photographie : Georg Krause (alias George Krause) en «1.66 Matted» N.&B. (1).
Musique : Gerald Fried
Montage : Eva Kroll

Casting succinct
Adolphe Menjou, George Macready, Kirk Douglas, Ralph Meeker, Thimothy Carey, etc.

Résumé du scénario
PDVD_000.jpgLigne de front franco-allemande en 1916 durant la Première Guerre mondiale. Sur injonction du Général Broulard, le colonel Dax reçoit du général Mireau l'ordre de prendre une colline fortifiée allemande... imprenable. L'attaque échoue inévitablement, entraînant des pertes désastreuses qui repoussent les «poilus» dans leurs tranchées mais aussi en raison d'une sorte de mutinerie passive d'une partie d'entre eux. Le général Mireau exige qu'on fasse sortir des tranchées les hommes en tirant sur eux au canon de 75 mais ses subordonnés refusent d'exécuter son ordre. Mireau demande alors à Broulard l'autorisation qu'on en fusille certains, au hasard et pour l'exemple. Dax obtient la charge d'avocat mais ne pourra sauver les trois soldats désignés par le sort pour mourir. Mireau sera cependant, lui aussi, désavoué et traduit en justice militaire. Le général Broulard croit ainsi satisfaire les exigences de la guerre par cet étrange équilibre : Dax lui signifie son mépris. Un concert improvisé de variété (une jeune chanteuse allemande capturée émeut quelques instants aux larmes des soldats français de tous âges) dont Dax est témoin semble le rassurer sur la capacité des hommes à maintenir l'humanité... avant que l'ordre d'emmener ses hommes au front ne lui soit, une fois de plus, signifié.

Critique
Les Sentiers de la gloire (Paths of Glory, États-Unis, 1957) de Stanley Kubrick que Carlotta films réédite en copie neuve à Paris à partir du 23 mars 2011 n'a été que très tardivement assorti d'un visa d'exploitation (visa n°43 878) en France. Sa présentation à la télévision française, dans le cadre de la célèbre émission Les Dossiers de l'écran, consacrée ce soir-là aux mutineries françaises durant la Grande Guerre, provoqua des réactions passionnées. On se souvient très bien d'un coup de téléphone furieux (en direct au standard ouvert au public pendant le débat qui suivait traditionnellement la téléprojection) d'un ancien combattant qui estimait que ce film attentait à l'honneur de l'armée. Pourtant Kubrick avait déclaré n'avoir choisi ce sujet qu'en raison de la possibilité qu'il lui offrait de critiquer l'idée même de guerre. Fear and Desire (1953) tourné à ses débuts, manifestait déjà son intérêt pour le thème puisqu'il montrait quelques soldats perdus derrière les lignes du front ennemi d'une guerre entre deux entités étatiques indéterminées et ce thème sera, par la suite, plusieurs fois illustré au cours de sa filmographie. C'est, en somme, faute d'avoir trouvé l'équivalent de tels faits symboliques dans l'histoire américaine que Kubrick se rabattit finalement sur un roman d'Humphrey Cobb, un récit inspiré de faits historiques absolument réels survenus en France. Il fut adapté par trois scénaristes crédités, y compris l'écrivain Jim Thompson (2) et Kubrick lui-même. L'énervement de l'ancien combattant français de 14-18 était probablement motivé par une autre raison qui est souvent négligée mais pourtant frappante : le générique – pendant lequel retentit une Marseillaise revue par le compositeur Gerald Fried – indique noir sur blanc que le film fut tourné en Allemagne, avec une équipe partiellement allemande. Qu'un cinéaste américain tourne un film critiquant l'armée française... passait encore, mais qu'il l'ait tourné en Allemagne avec une équipe partiellement allemande, était évidemment insupportable pour nos grands-pères ! Kubrick n'avait peut-être pas une connaissance assez profonde de l'histoire ni de la psychologie des peuples pour en avoir conscience à moins qu'il ne l'ait fait, au contraire, absolument exprès ?
PDVD_004.jpgDans la filmographie de Kubrick, Les Sentiers de la gloire se situe juste après ses deux films noirs policiers The Killing [L'Ultime razzia] (1956) et Killer's Kiss [Le Baiser du tueur] (1955) que certains (dont l'auteur de ces lignes) considèrent d'ailleurs comme demeurant, en fin de compte, ses deux films les plus personnels et les plus réussis, en dépit de la montée en puissance progressive postérieure des budgets qui lui furent attribués, et en dépit de sa notoriété critique et esthétique, croissante aussi mais pourtant si discutable, si on considère la courbe filmographique qui va de sa version de Spartacus (1960) à sa version de la guerre du Viêt-Nam dans Full Metal Jacket (1987) en passant par 2001, l'odyssée de l'espace (1968) et The Shining (1980). Des deux films noirs de 1955 et 1956, Kubrick conserve la volonté esthétique d'unir fugitivement cinéma documentaire et cinéma spectaculaire : la manière de filmer les tranchées, les combats et surtout le procès est clairement une manière davantage télévisuelle que cinématographique lorsqu'on replace Les Sentiers de la gloire dans son contexte esthétique. Certains plans de coupe tranchent aussi volontairement avec la syntaxe en vigueur à l'époque : le montage se permet régulièrement quelques audaces discrètes. La scène la plus surprenante plastiquement demeure celle du procès, glacée, froide, précise, très dynamique et qui semble fixer sur un échiquier virtuel l'ensemble des participants, tous uniformément broyés (moralement ou physiquement) par un mécanisme qu'ils animent de leur énergie vitale. Le budget étant en progression (en dépit de sa relative modicité qui lui interdit la couleur et le cantonne dans un noir et blanc travaillé d'une manière souvent cauchemardesque ou expressionniste), Kubrick peut se permettre de spectaculaires travellings avants ou arrières parfois brefs mais parfois très longs et descriptifs, participant du suspense et de la révélation du cadre, subjectifs comme objectifs. Leur organisation aboutit à enserrer les individus dans une sorte de destinée brutalement matérialisée, jusqu'au travelling sur les poteaux auxquels sont attachés les trois innocents. À noter que des trois, un est inconscient, un devient presque fou, un troisième meurt en héros conscient et stoïque. Variation kubrickienne laïque et philosophique sur la crucifixion du Christ ? Ce n'est pas totalement impossible, d'autant que le thème du mal et de la rédemption hante le film de part en part.
PDVD_003.jpgLe thème profond des Sentiers de la gloire, en dépit de son apparence de plaidoyer humaniste parfaitement mis en scène, nous semble être celui d'une structure provoquant inévitablement la perte des éléments qui la constituent. Kubrick est fasciné par l'idée d'une telle structure saturnienne dévorant ses enfants pour maintenir sa propre existence : son pessimisme légendaire pourrait en découler métaphysiquement. Toute la narration et ses rebondissements sont, en effet, méticuleusement construits de manière qu'aucun des personnages, quelles que soient ses options morales ou pratiques, n'échappe in fine à son destin le plus évident : la mort et/ou la destruction par le mal. Tout l'effort humain représenté, toutes ces dépenses prodigieuses d'énergie et d'intelligence aboutissent au néant, à un conflit entre des forces en constant déséquilibre, soumises au hasard du temps et de l'espace. L'ennemi allemand demeure totalement invisible du début à la fin des Sentiers de la gloire : il n'est matérialisé que par les obus qu'il tire, ou par une étrange construction vue de loin, dans un paysage lunaire de trous d'obus, et pour l'identification impossible duquel un soldat se fait tuer par une grenade lancée par son propre supérieur, un lâche en état d'ébriété. Cette invisibilité est l'un des traits les plus puissants de la dramaturgie du film. L'autre est son casting : George Macready (admirable d'un bout à l'autre dans le rôle d'un fou criminel défiguré, enfantin et inquiétant à la fois, qui finira broyé par le système auquel il a voué sa vie) pourrait incarner, d'un point de vue presque dualiste sinon gnostique, une humanité déchue tenaillée entre le discours de l'ange (Kirk Douglas) et celui du démon (Adolphe Menjou); ces trois acteurs principaux sont ici d'une puissance remarquable, sans qu'on doive négliger les seconds rôles tels que les soldats interprétés par Timothy Carey ou Ralph Meeker. L'acteur Adolphe Menjou insinue un fantastique démoniaque cérébral, parfois proche de la comédie en raison de l'intelligence cynique du général qu'il interprète, dans toutes les séquences où il a la vedette. Mais c'est bien Macready qui est, en définitive, le personnage essentiel du film, à la manière dont le César joué par John Gavin sera le personnage essentiel de Spartacus en 1960. Son évolution interne comme externe, son destin objectif, soutiennent toute la dynamique du film : de bourreau, il devient victime alors que les autres ne subissent pas de telles transformations, aussi totales. L'alliage demeure impressionnant, en dépit de sa lourde volonté démonstrative qui pèche par défaut (3), de l'abondance de dialogues certes bien écrits mais parfois trop bien écrits, d'une syntaxe parfois un peu artificielle en dépit de son brio. Convenons que la reconnaissance nocturne et l'assaut sont un peu trop stylisés mais demeurent cependant globalement crédibles. On est évidemment loin de la vérité nue, matérielle, historique, psychologique des Croix de bois de Raymond Bernard, ou des films témoignages d'Abel Gance, sans doute bien plus proches de la vérité originelle du conflit, ne serait-ce qu'en raison de leur proximité chronologique avec lui. Cependant, par une alchimie toute naturelle, la démonstration se retrouve intensifiée et humanisée, à nos yeux français à qui Les Sentiers de la gloire restitue bien quelque chose d'un passé concret, encore vivant en nous. Son tournage sur des lieux européens (allemands, certes mais aujourd'hui d'abord européens) n'y est pas étranger.

Notes
* Captures d'écran réalisées par Francis Moury.
(1) Les masters vidéo américains et européens comme les masters vidéos télédiffusés en France sont, pour le moment, tous au format 1.37; aucun ne respecte le format large «1.66 Matted» obtenu à la projection cinéma. On attend un Blue-Ray qui le respecterait, compatible 16/9.
(2) Jim Thompson avait écrit pour Kubrick et son producteur James B. Harris, l'année précédente, les dialogues de The Killing (1956) d'après le roman Clean Break de Lionel White; le propre roman de Thompson The Killer Inside Me sera adapté deux fois au cinéma par Hollywood, en 1976 et en 2010.
(3) Négligeant un point capital : on ne pouvait pas se permettre de perdre cette guerre et seuls les Allemands d'une part, les communistes révolutionnaires européens d'autre part, avaient intérêt au contraire. Pour bien comprendre ce que fut cette Première Guerre mondiale, l'historien comme le philosophe francophones peuvent se reporter avec intérêt aux deux conférences d'Émile Boutroux prononcées durant la Grande Guerre et réunies par la suite à la fin de ses Études d'histoire de la philosophie allemande (Éditions Vrin, collection B.H.P., 1926).

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