La guerre de six jours de Pierre Boutang (01/06/2011)

Crédits photographiques : Ron McCombe.
51iPCJjHJWL._SS500_.jpgÀ propos de Pierre Boutang, La guerre de six jours (Les provinciales, 2011).
LRSP (livre reçu en service de presse).
Rappel
Pierre Boutang dans la Zone.

Voyons l'éclair de ce prodigieux esprit qu'est Pierre Boutang dans sa progression aux mille fourches désintégrant instantanément les moineaux qui se trouveraient sur son passage et faisant exploser les souches pourries, en gardant à l'esprit ce que l'auteur, non sans ironie, écrivit de son héros Montalte dans Le Purgatoire : «Son action sur l'époque aurait paru plus nette si seulement il avait accepté de prendre quelque retard, infime, sur son propre mouvement». Boutang, lui, à la différence de son double, ne peut tolérer aucune procrastination, ne saurait se pardonner la moindre lenteur, et c'est dans l'urgence du fait historique que, tel une espèce de Goya qui aurait troqué le fusain contre le stylo de la ligne quotidienne, fixe l'événement prodigieux qui se déroule sous ses yeux, le saisit dans sa plus aveuglante netteté : Israël, pour survivre en tant qu'État, doit livrer des guerres, fulgurantes et victorieuses, à ses plus proches voisins arabes (1). Pourtant, s'en tenir à la stricte vérité historique, analyser, de façon remarquable, les jeux entre les puissances géopolitiques, ce serait encore, pour Boutang, s'en tenir à la surface des choses, avoir peur de leur profondeur. Et Boutang est un de ces animaux des fonds abyssaux qui peut ramener à la surface, pour la stupéfaction des badauds, des spécimens de monstres que seul il pouvait découvrir.
«Lequel d’entre nous n’a senti que le problème juif déborde toujours ses propres données, et nous met en face d’une espèce de mystère ?», écrivait ainsi Pierre Boutang dans ses Abeilles de Delphes. C'est la grande question, âprement débattue avec George Steiner dans une dispute au sens médiéval du terme mémorable. Nous retrouvons dans La guerre de six jours, petit recueil composé de six textes ayant paru à l’origine dans La Nation française et qui évoquent la question du jeune État d’Israël, l’exceptionnelle hauteur de vue de Boutang, sa capacité, assez étonnante, de lire, sous le vernis des événements en apparence les plus anodins, une trame métaphysique sur laquelle l’auteur a brodé chacun de ses textes. Israël, petit pays qualifié par l’auteur de «seule création positive répondant à l’horreur infinie» de la Seconde Guerre mondiale (p. 27, l'auteur souligne), est depuis son premier jour d’existence en guerre avec les nations arabes qui, nous dit Boutang, n’ont d’unité et de consistance que par rapport à l’État juif ou plutôt sa destruction. La haine d'Israël est la piètre béquille, le cancer en fait qui ronge l'être d'États qui n'en sont pas vraiment sinon à faire un usage criminel de la force contre leurs propres populations, preuve nous en est donnée sous nos propres yeux.
Cette guerre héroïque d’Israël contre ceux qui furent (et demeurent pour nombre d'entre eux) ses ennemis irréductibles est comprise par le philosophe comme une illustration, en creux pourrait-on dire ou bien en énigme selon la parole de l’apôtre Paul, de l’histoire de la France, puisque «l’homme des vieilles nations chrétiennes d’Europe, humilié et déshonoré» (p. 51) par le jeu de la «dyarchie impérialiste» (p. 67) que représentent l’URSS et les États-Unis, a soudain reconnu qu’Israël «renouait avec la même histoire, aliénée ou endormie en lui» (p. 51).
Plus qu’un scandale pour les chrétiens, plus qu'un «signe de contradiction» pour citer Boutang (p. 11) reprenant Luc (2, 30-34) qui applique ces termes au Christ, Israël est et doit donc être un aiguillon, comme le rappelle le philosophe dans ce remarquable passage : «La décadence et les crimes de notre Europe anciennement chrétienne ont conduit à ce châtiment mystérieux, ce signe de contradiction ineffable comme tout ce qui tient à Israël : nous Chrétiens, en un sens, avec nos nations cruellement renégates, avons pris le rang des Juifs de la diaspora, sommes devenus plus «Juifs charnels» qu’eux; et le jeune et vieil État d’Israël a pris la place de la monarchie franque de Jérusalem. N’oublions pas que cette monarchie, dès le premier Baudouin, comte de Boulogne, se référa spontanément à la monarchie du livre des rois, à David et à Salomon. N’oublions pas surtout qu’elle se constitua contre la fausse internationalisation (contre une principauté cléricale qui eût été emportée par le premier rezzou); mais qu’elle s’inscrivit dans le pays islamisé, noua des alliances, se fit reconnaître par ses voisins arabes».
C’est donc ainsi, à l’aune d’une véritable politique entée sur l’histoire sainte, charnelle, temporelle eût dit Péguy, que Pierre Boutang juge les coups que se livrent, au-dessus du jeune État exécré et menacé comme un minuscule David, les deux grandes puissances rivales formant une espèce de monstrueux Goliath qui symbolise, pour le dire avec Charles Maurras, le visage de Janus de «cette grosse bête de planète» qui aimerait tant normaliser une nation dont la création et l’existence tiennent du miracle.

Note
(1) «La «nation arabe» doit deux fois à Israël son être. À l’origine, quoi que l’on pense du rôle des rabbins de Médine dans la prédication de Mahomet, le modèle immortel du peuple porteur d’un Dieu universel et unique s’est imposé au prophète, a fondé toute nation arabe possible. En ce sens les Arabes sont devenus plus juifs que les Juifs, ont repris à leur compte le mouvement ascendant d’un peuple de Dieu, puisque leur idée d’expansion les libérait d’une terre particulière, alors que les Juifs de la diaspora, chassés de la terre promise et conquise, se constituaient cette patrie intérieure, jamais oubliée même dans la plus franche adhésion aux patries temporelles» (pp. 12-3).

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