Deux Caïn, peut-être même trois : Demian, Abel Sanchez et Le Vent noir (11/01/2012)

Crédits photographiques : Enrique De La Osa (Reuters).
Sur Paul Gadenne.

«Race de Caïn, au ciel monte / Et sur la terre jette Dieu !»
Charles Baudelaire, Abel et Caïn, Les Fleurs du Mal.


Demian
Rien ne présente moins de similarités que les deux œuvres que nous nous proposons d’étudier, cette riche diversité étant la preuve que le mythe littéraire de Caïn est complexe, comme s’attache à le montrer dans son étude Véronique Léonard-Roques, Caïn, figure de la modernité (Éditions Honoré Champion, 2004), fruit d’une thèse remaniée.
J’évoquerai dans les lignes qui suivent deux auteurs, Hesse et Unamuno, d’ailleurs étudiés, parmi d’autres (dont Butor et Tournier), par le livre de Véronique Léonard-Roques. Rapidement exposées, les perspectives de notre analyse sont les suivantes : alors que Hesse fait dans Demian explicitement référence à la figure de Caïn, quitte à bien vite oublier le texte sacré sur lequel se greffera le palimpseste littéraire, dirigeant ainsi son lecteur vers une sorte de parabole nietzschéenne sommaire évoquant un royaume qui existerait par delà Bien et Mal, Unamuno élabore une curieuse et splendide méditation poétique et théologique à partir du canevas biblique qu’il gauchit sans le pervertir. C’est même tout le contraire qui se produit puisque, en se nourrissant des silences de l’histoire racontée par la Genèse, le penseur et écrivain basque nous a livré une œuvre tourmentée, voire tragique, qui constitue une admirable méditation sur le mystère de la rédemption. Entre l’œuvre de l’auteur du Loup des steppes et celle d’Unamuno, il y a toute la distance qui sépare un commentaire n’hésitant pas à alourdir le texte biblique de considérations amorales qui ne sont pas les siennes d’une superbe parabole. Nous sommes loin, avec cette dernière œuvre, avec aussi l’exemple de l’écrivain méconnu et immense que fut Paul Gadenne (1), qui médita sans relâche, dans presque chacune de ses œuvres, sur le mystère de la damnation encourue par le réprouvé, des petites catégories thématiques, au demeurant, trop souvent, psychanalysantes, choisies par Véronique Léonard-Roques (2). Je ne ferai dans cette note qu’évoquer Le Vent noir, le deuxième roman de Gadenne.
Demian, qui date de 1919, est l’un des premiers romans d’importance de son auteur, œuvre romantique pourrait-on dire, qui annonce pourtant les autres romans de Hesse : Siddhartha en 1922, Le Loup des steppes en 1927, Le Voyage en Orient en 1932, enfin Le Jeu des perles de verre qui paraît en 1943, trois années avant que le citoyen helvétique ne reçoive le prix Nobel de littérature. Demian, s’il parle mainte fois de la figure de Caïn, est avant tout un roman d’apprentissage initiatique. Empruntons un instant la plume de Maurice Blanchot (3) pour donner de l’œuvre un résumé succinct : «Le jeune Sinclair raconte sa vie : comment il découvre le partage du monde en deux zones, l’une claire où auprès de ses parents l’existence est droite et innocente, l’autre dont on ne parle presque pas, qui se tient dans les basses régions domestiques et où celui qui passe est exposé à de grandes forces mauvaises. Il ne faut qu’un hasard pour y tomber, et le jeune Sinclair y tombe en effet, entraîné par le chantage d’un garnement de faubourg à une cascade d’actions répréhensibles sous le poids desquelles son monde enfantin s’altère et s’effrite. C’est alors que paraît Demian. Demian n’est qu’un camarade de classe, un peu plus âgé. Il va non seulement délivrer Sinclair du chantage, mais l’initier à l’effrayante pensée du Mal qui ne s’oppose plus au bien, mais représente l’autre face, sombre et belle, du divin.» Tout est dit dans ces quelques lignes, et l’apparente banalité qui caractérise la description de Demian ne doit point nous leurrer : elle est, bien évidemment, voulue, puisque Demian est tout sauf un camarade de classe anodin. Ou plutôt, c'est parce qu'il est aussi un anodin camarade de classe, comme Allan Murchison est aussi un banal plaisancier de fin de saison, que l'aura mauvaise de la personnalité réelle du jeune homme va singulièrement s’affirmer. Quelle est l’identité de Demian ? Demian est un éveilleur, un pervertisseur – on songe ici à celui qui devient l'ami de Dorian Gray ou au beau ténébreux de Julien Gracq, au Ménalque de Gide, au Claudius Ethal de Lorrain : tous ces personnages sont de la même veine –, un démon, un descendant du rebelle, du renégat Caïn. Il est une sorte de Prométhée ambigu et fascinant, qui apprend au jeune Sinclair que le Mal, à l’évidence, ne mérite pas le nom qu’on lui donne, que les faibles lui donnent, que lui donnent tous les petits Abel. Car la vie de l’esprit, chez le personnage romanesque de la quête, s’éveille toujours par le Mal, en commettant celui-ci, occasion justement réalisée de bafouer l'innocence muette là où la conscience ne tarira jamais plus de phrases. Celui qui est passé à l’acte parle toujours, comme Sinclair : «Maintenant, le Diable me tenait par la main; maintenant, mon ennemi était à mes trousses», s’exclame ainsi Sinclair (4), après avoir joué au fanfaron. Et immédiatement, avec la certitude d’être tombé dans les griffes du diable, surgit celle de ne plus être un enfant : «Je sentais très nettement que d’autres fautes suivraient ma faute, que mon apparition dans le cercle familial, le salut que j’adresserais à mes sœurs, le baiser que je donnerais à mes parents, ne seraient que mensonge et que je portais, cachés en moi, une destinée et un secret» (p. 39). Ce secret, c’est de ne pas être comme les autres, ce que Demian, sorte d’idole sans âge – «Il ne me parut ni vieux ni jeune, mais âgé de mille ans, ou plutôt, sans âge, portant l’empreinte d’autres cycles que ceux vécus par nous» (p. 80) –, va lui révéler, par le moyen hardi d’une défense de Caïn, étonnante aux yeux du très puritain Sinclair. «Bref, nous dit Demian, je considère Caïn comme un fameux type, et j’estime que c’est uniquement à cause de la crainte qu’il inspirait qu’on a inventé toute cette histoire» (p. 53). Celle de la marque biblique bien sûr. L’idée est vieille en littérature, vieille comme le monde, âgée comme la littérature – ou plutôt les légendes – elle-même presque aussi vieille que le monde, et nombreux sont les exemples d’auteurs et d’œuvres qui se sont préoccupés de mettre le droit du côté de Caïn : citons trop rapidement le Cain de Byron, le Qaïn de Leconte de Lisle, celui enfin de Baudelaire. Très vite, Sinclair va se ranger à l’opinion de son étrange ami, jusqu’à se persuader, non seulement qu’il est, lui aussi, un descendant de la race maudite, mais que cette race, par une très surprenante injustice, n’a attiré sur elle toutes les foudres que parce qu’elle était réellement élue (donc, maudite, puisque l'élection est aussi négative). Ainsi, chez Sinclair, la claire acceptation d’être sous l’emprise du Mal, une fois revendiquée, devient cri de haine jeté sur les faibles, les médiocres : «Oui, dit-il, moi qui étais Caïn et qui portais le signe sur mon front, ne m’étais-je pas imaginé que ce signe était, non une marque infamante, mais une distinction, et que ma perversité et ma misère m’élevaient bien au-dessus de mon père, bien au-dessus des bons et des justes ?» (p. 55). On se souvient ainsi que Demian fait l’apologie du mauvais larron au détriment du bon, parce que le premier seul a eu le courage de dire non jusqu’au bout. Je cite longuement ce passage révélateur : «Elle est sublime cette évocation des trois croix qui se dressent côte à côte sur la colline ! Mais voici qu’arrive ce récit sentimental, cette petite histoire de brochure pieuse qu’est la scène avec le bon larron ! Il a été un criminel; il a commis Dieu sait quelles actions monstrueuses, et maintenant, il larmoie sur ses péchés et manifeste un repentir pleurard. Quelle valeur peut avoir, à deux pas de la tombe, un tel repentir, je te prie ? Mais ce n’est là qu’une histoire, inventée par les prêtres, douceâtre et malhonnête, onctueuse, attendrissante [...]. Si, aujourd’hui, tu avais à choisir un ami parmi ces deux larrons, auquel des deux accorderais-tu plutôt ta confiance ? Certes, non à ce converti pleurnichard, mais à l’autre. C’est là un type ! Il fait preuve de caractère. Il se moque d’une conversion, qui, vu sa situation, ne serait que belles phrases et, au dernier moment, il ne renonce pas lâchement au Diable qui a dû l’aider jusqu’à ce moment-là. C’est un caractère, et dans la Bible, les gens de caractère ne trouvent guère leur compte. Peut-être aussi était-il un descendant de Caïn» (p. 90).
C’est que le Mal n’est pas véritablement là où l’on croit qu’il est, c’est-à-dire auprès du Malin. C’est que le Mal, en fin de compte, rien ne nous certifie qu’il serait dans le geste meurtrier de Caïn abattant son frère : cela n’est affaire que de point de vue, que de valeur qu’il faut, avec Nietzsche, renverser, inverser. Alors le jeune Demian affirme qu’il faudrait certes rendre un culte au Mal – «Aussi devrions-nous, outre le culte de Dieu, célébrer le culte du Diable» (p. 91) – mais surtout s’assurer que le Bien n’a point usurpé une place qui n’est pas en réalité la sienne mais celle du Mal, aristocratique entité s’il en est. Dès lors, la place occupée par le Bien (qui n’est en fait que la peur et la médiocrité du grand nombre, de cette masse stupide des «assis» comme l’écrivait Rimbaud) n'est autre que l'agora criarde et démocratique, puisqu'il est certain «que la volonté de l’humanité n’a jamais été celle des communautés actuelles, des états, des peuples et des églises» (p. 184). Car l’humanité, au seuil, selon Demian, d’une aventure prodigieuse et impensée, si elle veut vivre et se perpétuer, doit être prise en main par quelque individu, homme fort, quelque personne ne craignant pas une absolue solitude : «Il y a eu des martyrs qui se sont fait crucifier volontiers, mais ils n’étaient pas des héros. Ils n’étaient pas délivrés. Ils voulaient quelque chose de cher et d’intime. Ils avaient un modèle; ils avaient un idéal. Mais celui qui ne veut que sa destinée n’a ni modèle, ni idéal, ni rien de cher et de consolant autour de lui. Et ce serait ce chemin-là qu’il faudrait prendre» (p. 175). Il s’agit donc de saisir la vague, le reflux de l’Histoire dont parlait Shakespeare dans Jules César, pour créer une nouvelle Histoire, déjà écrite par ces grandes figures que sont Jésus ou Nietzsche, Moïse ou Bouddha, enfin Napoléon ou Bismarck ! J’avoue ne guère avoir de goût pour un aussi prodigieux syncrétisme, mais, puisqu’il s’agit de mener les hommes «dans les espaces dangereux»(196), et, par cet acte noble, de se conformer bizarrement à une pesante fatalité omnisciente et souveraine — voilà sans doute le Dieu véritable de Hermann Hesse, et non pas ce Dieu ridicule qui contient «le Diable en lui» (p. 91), c’est-à-dire : le fatum, le Destin, l’Éternel Retour —, puisqu’il faut aussi que cette mission périlleuse passe par la plus rigoureuse des ascèses personnelles, puisque, enfin, il faut réconcilier le Bien et le Mal (5) et souhaiter la réalisation de ce Grand Œuvre pour que ce grand et terrible Révolté que fut Caïn trouve un peu de repos, alors, pourquoi pas !

Abel Sanchez et Le Vent noir

«Cordero blanco del Señor, que quitas los pecados del mundo y que restañas la sangre de Caín con la que corre de tu hendido costado [...]


Beaucoup plus modeste dans son ambition, beaucoup plus sobre mais aussi intéressante me semble une œuvre peu connue de l’auteur du Sentiment tragique de la vie et de L'Agonie du christianisme. Abel Sanchez est un roman presque contemporain de Demian, puisque sa parution date de l’année 1917. Cette fois, le thème de Caïn y est explicitement traité, malgré le titre même de l’ouvrage, puisque Abel Sanchez, grand ami – et presque frère – de Joaquin Monegro, est un médiocre, un fat enorgueilli de sa peinture. Séduisant et attirant toujours, à la différence de son ami, la sympathie, Abel épouse la cousine de ce dernier, alors que celui-ci la convoitait. Marié, Abel a un fils, que Joaquin prendra sous son exigeante affection, qui se mariera entre-temps avec la fille qu'il a eue de son épouse. La boucle est bouclée lorsque le jeune couple aura un enfant, qu’Abel voudra conquérir, dont il voudra se faire le grand-père préféré; ivre d’une douleur et d’une haine jamais taries, Joaquin tuera alors, comme dans le récit biblique, Abel. Le canevas est donc simple, dépouillé à l’extrême, et j’hésite même à parler pour cette œuvre de roman. À vrai dire, la prédominance des dialogues, l’étonnante absence de toute indication spatiale précise – alors que la dimension temporelle, comme matrice de la haine de Joaquin est, elle, obsédante –, tirerait plutôt Abel Sanchez du côté du drame, de la pièce de théâtre, donc, du tragique. Je crois ainsi qu’Abel Sanchez est une œuvre unique, une moderne réécriture de ces mystères chers au cœur du grand Moyen Âge, où rien n'importait que le déroulement d’une tragédie symbolique, la progression de la lutte que se livrent les âmes – et non les personnages, sommairement définis – pour gagner le Ciel et se délivrer de l’Enfer. Dans sa Préface, Unamuno écrit ainsi que l’envie qu’il a «essayé de montrer dans l'âme de [son] Joaquin Monegro est une envie tragique, une envie qui se défend d’elle-même, et que l’on pourrait appeler angélique» (6). Le mot a été plusieurs fois écrit : tragique. Tout l’effort de notre auteur va être non seulement de dépeindre un sentiment condamnable, puisque mauvais et délétère (l’envie, la jalousie, la haine dévorant le cœur de Joaquin) mais surtout un sentiment qui soit grand, donc, non pas excusable, mais compréhensible par le lecteur. Ainsi Unamuno n’a de cesse de pardonner le crime de Joaquin, en le hissant à un degré supérieur de moralité. Non pas, donc, en faisant de son terrible personnage d’envieux un quelconque surhomme prétentieux et dédaignant comme une billevesée la morale, c’est-à-dire la claire — mais inféconde — distinction entre le Bien et le Mal, mais fouillant son cœur, son âme, jusqu’à s’enfoncer assez profond pour trouver cette étrange clairière, vaste et lumineuse, innocente et céleste, innocente dans le Mal. Barbey d’Aurevilly dans ses Diaboliques, Bernanos dans ses premiers romans sont, je crois, les noms qu’il faudrait rapprocher de celui d’Unamuno pour évoquer cette originale idée d’un Mal, d’un Péché, non pas blanchis stupidement, mais innocents, transparents même dans leur féroce malfaisance : une sorte de péché, si je puis dire, d'avant le Péché, un crime sans tache. Lisons ces lignes significatives de l’auteur, écrites en 1928 : «Et maintenant, en relisant pour la première fois mon Abel Sanchez, j’ai ressenti la grandeur de la passion qui habitait mon Joaquin Monegro et j’ai compris combien il est supérieur, moralement, à tous les Abel. Le Mal, ajoute-t-il, ce n’est pas Caïn; ce sont les petits Caïn. Et les petits Abel» (12). Bien sûr, l’auteur, que l’on devine amoureux de sa créature blessée – jamais Unamuno ne parle d’Abel comme il le fait, avec tendresse, de son Joaquin –, va tenter de légitimer celle-ci, de lui enlever l’entière responsabilité de ses actes. Ainsi intervient le thème de la fatalité, du destin, présents déjà dans le Qaïn de Leconte de Lisle (7), qui offrent à l’écrivain et à son lecteur la possibilité d’une facile compréhension du héros tragique : comment ne pas aimer celui qui fait le Mal parce qu’il est condamné par un décret divin à le faire, contre sa propre volonté ? Voici d’ailleurs ce que pense Joaquin, lorsqu’il prend conscience de la véritable nature du sentiment qu’il éprouve envers son ami Abel : «Cette haine, je formais le projet de la dissimuler et, tout à la fois, de la nourrir, de l’élever et de la soigner au plus profond des entrailles de mon âme. Haine ? Je ne voulais pas encore lui donner son nom, ni reconnaître que j’étais prédestiné, fait de sa pâte et de sa semence» (8). Le Mal qui dévore Joaquin est d’abord scandale à ses propres yeux. Il ne le comprend pas, il le rejette, il le vomit car il en souffre, car il l’exclut de la si douce et rassurante communauté des hommes, encerclant le foyer protecteur qui éloigne les bêtes rôdeuses. Joaquin va aussi, face à sa propre mauvaiseté qui le séduit et l’horrifie tout à la fois, blasphémer contre Dieu, qui, plus que le diable, est tenu pour le véritable responsable d’une nature aussi étonnamment viciée : «je me défie de Dieu parce qu’il m’a fait mauvais. Comme il avait fait Caïn mauvais», dit ainsi Joaquin à son confesseur, qui lui rétorque avec justesse «Il vous a fait libre [...] d’être bon !» (p. 71).
Très vite pourtant se retourne l’argument, pour présenter cette fois à la conscience de Joaquin une tentation irrésistible, celle de sa supériorité évidente sur les autres, les médiocres et les mous, ceux qui n’osent rien, dans le Bien comme dans le Mal. Car c’est encore celui-ci, c’est toujours ce Mal que l’on ne comprend pas — et que l’on sent bien être l’œuvre, non pas de sa volonté à soi, mais de celle, exigeante et souveraine, du diable (9) — qui pourtant, très cruellement, fait naître votre esprit, le nourrit utilement d’une sève, empoisonnée certes, mais vitale, précieuse, et, après tout... pourquoi faudrait-il dédaigner ce poison exquis et subtil, quand les autres s’alimentent de si grossières victuailles ? «Je me sentis pire qu’un monstre, peut ainsi s’écrier Joaquin Monegro, comme si je n’existais pas, comme si je n’étais qu’un morceau de glace, et cela pour toujours» (p. 33) ou reconnaître que «le pire n’est pas de ne pas être aimé, de ne pas pouvoir être aimé; le pire est de ne pas pouvoir aimer» (p. 38). Ces amers constats, aussi désolés qu'ils nous paraissent, ne peuvent lutter contre cet autre, fascinant et altier, qui fait de la haine qu’éprouve Joaquin un cristal plus transparent que l’intelligence, une eau diabolique plus pure que l’eau sordidement plate de la bonne conscience : «La haine que je ressentais pour [...] Abel — car c’était bien une haine froide qui s’enracinait en moi — cette haine s’était figée, durcie. Non pas une plante empoisonnée, mais un bloc de glace qui bloquait mon âme; ou plutôt l’âme entière congelée en haine. Une haine si cristalline, qu’à travers elle tout était parfaitement clair» (p. 32). C’est cette haine de Joaquin, qu’il témoigne à son ami Abel, qui va être le viatique de sa rédemption, c’est elle qui va lui rendre son comportement intolérable à ses propres yeux : «Non, non ! Assez de haine. Je pouvais t’aimer», dit-il ainsi à son épouse, «je devais t’aimer, c’eût été mon salut, et je ne t’ai pas aimée» (p. 146). De même, en parlant du tableau de son ami, toile consacrée à l’épisode évangélique du fratricide, Joaquin s’exclame : «Voyez avec quelle tendresse, avec quelle compassion et quel amour a été peint le malheureux disgracié. Pauvre Caïn ! Notre Abel Sanchez admire Caïn comme Milton admirait Satan, il a de l’amour pour Caïn comme Milton en avait pour Satan, car l’admiration est amour et l’amour est compassion. Notre Abel a compris toute la misère, la disgrâce imméritée de celui qui tua le premier Abel, de celui qui, selon la légende, fit naître la mort. Notre Abel nous fait comprendre la faute de Caïn — car il y eut faute — et il nous oblige à le prendre en pitié et à l’aimer...» (pp. 65-6). Cependant, ce premier mouvement de repentir est encore faux, orgueilleux, car, en dévoilant le sens véritable du tableau de son ami, Joaquin espère lui damer le pion de la création, de la naissance vraie de l’œuvre d’art, de sa gestation douloureuse et secrète. Très vite, notre héros regrette ses paroles, ainsi que de n’avoir pas révélé au public l’absence d’émotion qui caractérise la peinture d’Abel Sanchez : peut-être alors, après avoir dissipé la vaine et fallacieuse enflure de son ami, Joaquin eût-il pu l’aimer, lorsque «l’autre Caïn, celui de la Bible, celui qui tua l’autre Abel, se prit à l’aimer quand il le vit mort. Et c’est à ce point de l’histoire que j’ai trouvé la foi», ajoute Joaquin (p. 69).
Rien de simple donc, et surtout, aucun mouvement rectiligne dans cette œuvre, qui conduirait Joaquin Monegro vers une facile salvation, vers une commune illumination l’empêchant d’errer tragiquement, comme c’est le cas dans ce roman. Le but à atteindre est intérieur, personnel, comme dans Demian, bien qu’il soit l’inverse du mouvement de l’œuvre de Hesse : chez ce dernier, le jeune Sinclair, pour se découvrir, doit trouver son âme au-delà du Bien et du Mal et qu’importe si la leçon de son étrange ami enseigne qu’il faut être prêt, pour cette découverte intérieure, à brûler l’univers entier, à penser même contre l’idée du Bien, pour rechercher un Mal définitivement solipsiste et assez curieusement innocent. Dans le roman de Miguel de Unamuno, la quête n’est plus seulement initiatique, mais tragique, parce qu’elle est incarnée et inscrite dans une chair douloureuse, dans la révolte, le blasphème et le meurtre. Il s’agit de trouver le Bien, qu’on ne fait pas dans ce roman mine de confondre avec son ennemi terrible. Il s’agit, en soi, dans son âme, d’extirper la secrète malfaisance, de tuer la graine caïne du Mal, qui est, aux yeux de Unamuno, envie et haine absolues. Le mouvement est donc intérieur ici aussi mais il n’est pas cette évasion, cette extinction nirvanesques que Hesse nous propose.
Chez Unamuno comme dans certains des grands romans de Paul Gadenne (Le Vent noir et surtout La plage de Scheveningen), auteur et œuvres assez curieusement absents, je l’ai dit, de l’étude de Véronique Léonard-Roques, la plongée du meurtrier dans les eaux du Mal est d’abord la terrifiante recherche du frère délaissé, Abel, qu’importe si celui-ci est infiniment médiocre. Ainsi, contre la prudence doctorale qui fait affirmer à l’auteur de notre étude que «Le mythe de Caïn sert de support aux ambiguïtés et aux déchirements d’un siècle marqué par les vacillements axiologiques et les bouleversements historiques» (10), ce qui est une façon oblique de ne rien écrire que de banal, il ne faut pas craindre d’affirmer que, chez Unamuno comme chez Gadenne, évoquer l’ombre errante de Caïn c’est répondre aussi de son acte, c’est répondre d’abord de son meurtre. Il s’agit de quêter la seconde bouleversante où le malheureux sera enfin réconcilié avec le reste de l’humanité qui l’a exclu et, si décidément accorder le pardon à ce meurtrier errant est une chose impossible à obtenir des hommes, à tout le moins l’écrivain se doit de ne jamais condamner son personnage à la damnation. Luc, tout comme le traître Hersent de La plage de Scheveningen qui sera condamné à mort au moment de la Libération, est à l’évidence un de ces personnages qui, ayant choisi l’irrévocable et assumant leurs actes (le meurtre d’une femme par Luc, les idées antisémites d’Hersent, apologiste brillant des thèses du Troisième Reich), est condamné à l’ostracisme, à l’errance de Caïn, et soumis au jugement terrible qui fera que toute personne pouvant les rencontrer sur son chemin sera susceptible de les tuer, devra même se conformer à cet impératif de stricte justice. Dès lors le travail patient d’anamnèse auquel se livrera Gadenne pourra être lu comme une quête religieuse et une transposition romanesque du concept de Reprise tel que le définit Kierkegaard : un pardon qui, sans prétendre faire fi de la rupture douloureuse (celle par exemple entre le philosophe danois et sa fiancée, Régine Olsen), cherchera une espèce de réelle présence, une présence redonnée de l’être perdu au-delà même de sa mort, de son oubli. Avec Unamuno comme avec Gadenne, la littérature devient tentative de rédemption, plongée de l’auteur avec son personnage dans le gouffre où il ne peut décidément se résoudre à l’abandonner, selon le commandement de sainte Dominique qu’aimait citer Georges Bernanos : ad in inferno damnatos extendebat caritatem suam, il étendait sa charité jusqu’aux damnés de l’Enfer.

Notes
(1) Il fallait s’y attendre, Véronique Léonard-Roques ne mentionne nulle part l’œuvre de Paul Gadenne.
(2) Véronique Léonard-Roques, Caïn, figure de la modernité (Éditions Honoré Champion, 2002, p. 349) où nous lisons par exemple cette phrase typique du gauchissement que j’ai évoqué : «Révélation de la part nocturne, mais féconde du moi, il [Caïn] est incitation à tuer la dimension abélienne d’attachement au confort ou aux valeurs du passé.»
(3) Voir l’article de Maurice Blanchot intitulé H. H., dans Le Livre à venir (Gallimard, coll. Folio Essais, 1986), p. 233.
(4) Demian, Le Livre de Poche, 1994, p. 38 (sans autre mention, les chiffres entre parenthèses renvoient aux éditions indiquées des œuvres de ces deux auteurs).
(5) Citons ainsi ces mots de Hesse donnés par Blanchot : «Pour moi, les mots les plus hauts de l’humanité sont ces couples de mots dans lesquels la duplicité fondamentale a été exprimée en signes magiques, ces quelques sentences et ces symboles secrets où les grandes oppositions du monde sont reconnues comme nécessaires et en même temps comme illusoires» (cf. article mentionné, p. 235).
(6) Abel Sanchez de Miguel de Unamuno (L’Âge d’Homme, coll. Vent d’est Vent d’ouest, 1995, Préface), p. 11.
(7) Par exemple dans ces quelques vers de la 62e strophe du poème : «Ai-je dit à l’argile inerte : Souffre et pleure ! / Auprès de la défense ai-je mis le désir, / L’ardent attrait d’un bien impossible à saisir, / Et le songe immortel dans le néant de l’heure ? / Ai-je dit de vouloir et punir d’obéir ?»
(8) Abel Sanchez, p. 28.
(9) Ainsi, Joaquin Monegro a-t-il toujours la certitude d’avoir à lutter contre un ennemi puissant, «contre le diable en personne» (op. cit., p. 47).
(10) Caïn, figure de la modernité, op. cit., pp. 17-18. 11 Dans le roman de Paul Gadenne (dans l'édition procurée par Julliard, parue en 1947), le mouvement est ainsi magnifiquement exposé : il y a d’abord la séparation et le désir de la réconciliation («Arrivé à ce moment de son histoire, l’homme se rend compte que, par l’abandon de cette femme, quelque chose d’essentiel a été rompu dans sa vie, que ses relations avec les êtres, avec l’univers, avec lui- même, en sont à jamais altérées. En l’abandonnant, cette femme a pris une décision dont il... mettons, s’exagère l’importance, car il la sent peser sur lui comme une condamnation. Oui, voilà : il interprète sa rupture, son échec, comme une condamnation. Il a été condamné, et le reste. C’est un condamné à vie, pour lequel il n’y a pas de rémission. Il tremble sous cet arrêt qui le sépare du monde, de lui-même : il a perdu son unité. Il lui semble que cette condamnation doit se lire sur son visage, qu’il est dans l’univers comme une espèce de rebut... Vous comprenez ? Il sent qu’il n’y aura pas de vie possible pour lui tant qu’il restera dans cet état de divorce avec lui-même, avec tout ce qui l’entoure, tant qu’il ne sera pas «réconcilié», vous comprenez ?», pp. 76-7), puis le meurtre inévitable et l’errance du personnage moqué, trahi, Luc.

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