V for Vendetta or B for Blablabla ? (24/04/2006)

Crédits photographiques : David Bitton (Appeal-Democrat via Associated Press).
Pris soudain d'une véritable fatigue physique à force de lire Les Militants de Raymond Abellio (le tome 2 de Ma dernière mémoire), je décidai, un peu stupidement c'est sûr, d'appliquer la méthode du bon docteur Joseph Vebret lorsqu'il souffre de pareil mal : aller me vider l'esprit devant un film de cinéma, de préférence le plus largement stupide et vulgaire, afin de témoigner, par ce geste d'une salutaire et ironique mise à distance de plus lourdes et peu joyeuses préoccupations, de ma remarquable ouverture d'esprit ainsi que d'une tolérance, ponctuelle toutefois, à la plus légère et commune bêtise, celle qui va jusqu'à aimer en l'Autre le gros beauf que, quoi que l'on fasse, on est toujours, soi-même, un peu (ai-je oublié, dans cette longue phrase, un seul cliché ?). Voyons, l'affiche de Camping avait certes de quoi me laisser espérer une aspiration de mes préoccupations par un vide proche de celui qui règne dans l'espace intersidéral mais c'est finalement dans une salle projetant V for Vendetta de James McTeigue que je m'engouffrai, me souvenant, sans que je sache s'il s'agissait d'un heureux présage, que la tessiture politique de la trilogie Matrix des frères Wachowski (producteurs du film de McTeigue), sans y voir comme ces universitaires publicitaires une machine philosophique, était tout de même d'un autre empan que celui des dernières réalisations françaises, affligeantes, c'est une banalité qui vaut d'être redite. Bien sûr, je ne scandaliserai personne je crois en affirmant que ce film m'a effectivement vidé l'esprit, y laissant toutefois une étrange et minuscule perle noire qui grossit alors même que l'une des phrases d'Abellio, dûment soulignée sur la page jaunie d'un trait rouge et d'un point d'exclamation, se pare à son tour d'une lueur étrange. Grand amateur de tirades allitérées, V déclame un passage de Macbeth qui à mon sens révèle l'ambiguïté foncière de ce navet atypique et le rapproche des considérations d'un Kurtz face à Willard, fasciné par ce qu'il ne peut s'empêcher d'écouter. Pour abattre le Mal, ridiculement matérialisé dans notre film par l'instauration d'une dictature fasciste d'inspiration hitléro-busho-berlusconienne, V, qui n'hésite pas à torturer celle dont il s'éprendra, Evey Hammond, affirme qu'il faut se faire soi-même le réceptacle du Mal, et devenir, donc, sans pitié : dans Apocalypse Now, c'est l'horrible parabole, racontée par Kurtz d'une voix chuchotante, évoquant la détermination sans faille des combattants communistes, coupant les petits bras de leurs propres enfants vaccinés par les troupes américaines. Dans Macbeth qui, ne l'oublions pas, évoque justement l'ascension puis la chute d'un héros hanté par les puissances de la nuit, la tirade est célèbre (Acte I, scène VII) qui consacre l'acceptation, par le héros, de son enchaînement au destin annoncé par les sorcières : «Prithee, peace :/I dare do all that may become a man;/Who dares do more is none.» En allant ainsi au devant de sa propre terreur face aux conséquences du meurtre de son roi, Macbeth ne deviendra certes pas un surhomme mais, trahi par le diable, échouera lamentablement et, un peu tard, dénoncera l'invincible tromperie des puissances chtoniennes. Sa femme, elle, réellement diabolique pour le coup et n'hésitant jamais, comme son pusillanime mari, à accomplir les visions qui la hantent, se suicidera, devenue folle.
V osera tout, lui aussi, même si sa compagne, à la différence de Lady Macbeth l'impavide, reculera d'abord devant l'énormité du pacte avec les ténèbres. Evey, à son tour, créature brisée puis révélée à sa hideur, monstre souffrant sorti du Camp qu'évoque Maurice G. Dantec dans son dernier roman, saura ne plus avoir peur. La vengeance de V n'étant que le signe de sa propre inhumanité, l'intention anarchiste grotesquement exposée dans le film de McTeigue n'est à son tour finalement, elle aussi, qu'un paravent destiné à souligner de plus inavouables motifs : l'apologie du terrorisme elle-même ne peut nous faire oublier que, dans cette victoire contre l'humaine tendresse, dans ce surpassement de la peur et de la bonté, réside justement l'unique et vain secret de tout fascisme. Dès lors, cette phrase d'Abellio que j'évoquais (la voici : «Les droits de la violence ne sont sacrés que si celui qui veut déchirer sait aussi recoudre.») trouve une implication rien de moins que directe, si l'on songe aux récentes violences (dégradations diverses, tabassages en règle, incendies, meurtre(s)) qui ont été commises en France durant ces derniers mois. Et, pour paraphraser la suite du texte de l'auteur de La fosse de Babel, nul ne furent jamais moins capables de cette violence sacrée, donc légitime, que les anarchistes, ces hommes creux (cf. l'évocation de Guy Fawkes et du Complot des Poudres de 1605 par T. S. Eliot et... notre film) auxquels V for Vendetta fait seulement mine de s'adresser.

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