Mikhaïl Bakhtine démasqué, par Jean-Gérard Lapacherie (18/02/2013)

Crédits photographiques : Sergei Supinsky (AFP/Getty Images).
bakhtine-démasqué.jpgÀ propos de Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, Bakhtine démasqué. Histoire d’un menteur, d’une escroquerie et d’un délire collectif (Genève, Éditions Droz, 2011).

Cet ouvrage est fait de douze chapitres également répartis dans Éléments d’histoire du bakhtinisme et Analyse comparative des œuvres de Bakhtine, Volochinov et Medvedev. Dans la première partie narrative et historique, les deux auteurs, Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota, professeur et chercheur à l’Université de Genève, racontent, pour parler comme Rimbaud, l’histoire d’une folie ou, comme l’annonce le titre dans des termes qui peuvent paraître excessifs, l’histoire de plusieurs mensonges, «d’une escroquerie et d’un délire collectif». Pour dire plus précisément les choses, l’ouvrage porte sur les erreurs, falsifications ou tromperies qui ont transformé en trois ou quatre décennies des œuvres signées d’auteurs connus, tels Volochinov et Medvedev, en œuvres apocryphes, dont Mikhaïl Bakhtine s’est ou a été déclaré l’auteur. Jean-Paul Bronckart et Cristian Bota ont lu tout ce qui se rapporte à «l’irrésistible ascension de Bakhtine» (chapitre III). Les documents sont examinés avec rigueur, en particulier ceux qui attesteraient l’existence d’une «école» de Bakhtine dans les années 1920-30, dont auraient fait partie Volochinov et Medvedev, «disciples» supposés du «génie» ou du «maître» ou les «textes retrouvés», attribués à Bakhtine ou que Bakhtine s’est attribués dans les années 1960-70, leurs auteurs étant décédés dans les années 1930. En bref, un théoricien de médiocre envergure intellectuelle, né en 1895 et mort en 1975, qui a sans doute traversé en URSS des épreuves tragiques et, ce qui est méritoire, y a survécu, s’est accaparé dans les années 1960 par le plagiat ou par le mensonge des œuvres publiées dans les années 1920 par deux de ses connaissances, critiques et théoriciens du discours et de la littérature. Le premier, marxiste, est Valentin Volochinov (1895-1936), auteur de Le Freudisme (1925) et de Marxisme et philosophie du langage (1929). Le second, formaliste, est Pavel Medvedev (1892-1938), exécuté lors des Grandes Purges et auteur de La Méthode formelle en littérature (1928). Pour cela, Bakhtine, qui n’avait pas fréquenté l’Université, s’est inventé des études supérieures et une carrière conforme à celle d’un chercheur de talent. Il est vrai que le plagiat et l’appropriation ont été avalisés par de jeunes chercheurs soviétiques, brillants et talentueux, qui ont sorti Bakhtine dans les années 1960 de l’ombre dans laquelle il était relégué.
L’appropriation de textes ou d’œuvres est un phénomène relativement fréquent. Le critique marocain Abdelfattah Kilito a publié en 1984 aux Éditions du Seuil un ouvrage savant intitulé L’Auteur et ses doubles : essai sur la culture arabe classique, dans lequel il montre que ce que nous nommons le plagiat n’existe pas dans la culture arabe classique, où il suffit de bien dire un long poème pour en être considéré définitivement comme l’auteur. La poésie orale est dépourvue de l’autorité de la chose écrite, et plagiats et appropriations sont des phénomènes courants, liés à la nature même de l’oralité. Certes, dans les études universitaires, la pratique du plagiat, longtemps marginale, se répand grâce aux facilités qu’offre la fonction «copier/coller» des logiciels de traitement de texte. Mais les exemples d’appropriation d’œuvres par la seule substitution du nom du faussaire à celui de l’auteur véritable, décédé depuis quelques décennies et parfois dans des conditions atroces, ou même condamné à l’oubli par une sorte de damnatio memoriae, sont, du moins à la connaissance de l’auteur de ces lignes, exceptionnelles. C’est pourquoi on comprend mal ce qui a pu pousser Bakhtine à s’approprier les œuvres de ses amis tragiquement décédés ou à les plagier sans scrupule. On comprend encore moins ce qui a incité des chercheurs soviétiques brillants à avaliser plagiats et fraudes. Il est toujours possible d’arguer que l’Union soviétique était tout entière fondée sur le mensonge, que la tricherie et la grosse fable empêchaient cet État de disparaître et que, dans ce monde du faux, du frelaté, de la désinformation, il était simple de faire passer de petits mensonges, «petits» au sens où ils portaient sur des sujets de théorie de la littérature dépourvus de tout enjeu stratégique, pour des vérités.
La supercherie n’est qu’un des sujets traités dans ce livre. Ce qui rend cette escroquerie sinistre, c’est moins l’appropriation d’œuvres majeures par Bakhtine que la naïveté avec laquelle se sont laissé abuser tant de critiques «de haut niveau» et dans des ouvrages publiés chez des éditeurs ayant bonne réputation. Il est difficile de croire que d’innombrables critiques et théoriciens du texte, du discours, de la littérature, soviétiques et occidentaux, ont avalisé et étayé ces appropriations, sans exprimer de doute véritable, en dépit de l’énormité de certaines affabulations, faisant de Bakhtine un «génie» qui a ou aurait formulé avec un demi-siècle d’avance les thèses modernes sur le «dialogisme», la «polyphonie», les «discours rapportés», «la carnavalisation du monde» chez Rabelais, le chronotope, la théorie des genres; en bref une grande partie de ce qui fait la critique moderne. Comprenons-nous bien : il n’est pas question, dans l’esprit de Jean-Paul Bronckart et de Cristian Bota, de jeter le discrédit sur ces thèses admirables, mais d’en ôter la paternité à Bakhtine pour la restituer à Volochinov et Medvedev. C’est ce qu’ils font avec beaucoup de rigueur, citations, analyses, références bibliographiques à l’appui. Qu’il leur soir rendu l’hommage qu’ils méritent.
La théorie de la littérature, la poétique, l’analyse formelle, telles qu’elles se sont développées dans les années 1960 et 1970, se caractérisent par une attention portée aux questions épistémiques et une volonté de mettre au jour les paradigmes qui fondent les théories ou y donnent de la cohérence. En bref, les chercheurs en théorie de la littérature et des discours ou des genres se sont attachés à comprendre les socles sur lesquels sont bâties les thèses, les œuvres, les constructions idéologiques, les esthétiques, les pensées, etc. Or, dans cette affaire assez sinistre, on peut dire que leur lucidité ou leur vigilance a fait long feu ou même chou blanc et que les belles déclarations et professions de foi ou d’intention ont été noyées dans un grand pastis. Les écrits de jeunesse de Mikhaïl Bakhtine, comme ceux de l’âge mûr qui ne sont pas apocryphes, sont imprégnés d’un idéalisme religieux, d’un slavophilisme militant, d’éloges de la «vie», d’abandons à la transcendance, en Dieu et au Christ, qui jurent et même détonnent avec la sociologie marxisante de Volochinov ou avec le formalisme de Medvedev. Ces trois «épistémés» s’excluent l’une l’autre et sont inconciliables, sauf à verser dans la confusion mentale. Pourtant, à force d’innombrables contorsions intellectuelles, de propositions irrationnelles, de mauvaise foi ou même de résurrection d’une «mentalité primitive», des théoriciens réputés ont réussi à faire accroire, en dépit des faits, que le très religieux et slavophile Mikhaïl Bakhtine avait été l’auteur de Marxisme et philosophie du langage et de La Méthode formelle en littérature, alors que tout dans sa pensée et dans les quelques textes confus qu’il a écrits prouve que ces deux œuvres sont situées à l’opposé de sa pensée. C’est pourquoi ce Bakhtine démasqué peut ou va provoquer chez de nombreux lecteurs un véritable malaise ou même un vague sentiment de honte, car ces affabulations analysées dévoilent l’état de désastre dans lequel sombrent les études de lettres, où tout vaut n’importe quoi et inversement.

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