Les saisons de Giacomo de Mario Rigoni Stern (19/02/2013)

Crédits photographiques : Lech Musynski (EPA).
9782221123980.JPGÀ propos de Mario Rigoni Stern, Les saisons de Giacomo (Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons poche, 2011).

C'est une expérience curieuse et fort agréable que celle de lire un roman de Mario Rigoni Stern. Nous sortons des Saisons de Giacomo le cœur tranquille, apaisé, heureux de rencontrer une écriture d'une extrême pudeur, franche, sans atours, humble, indigente même si nous la comparions à la préciosité quelque peu ridicule d'un Louis Jeanne dans Dreuse, débarrassée de toute fioriture psychologique, qui se contente de reprendre le haut dessein des Géorgiques de Virgile et celui des meilleurs romans de Giono : chanter la terre et les hommes qui la travaillent, ne porter de jugement sur rien, pas même la folie des hommes qui, après tout, n'est qu'un des visages du monde, une voix parmi toutes les voix qui composent son chant ou sa prose.
Rien ou presque rien dans ce roman épuré ne peut être rattaché à ce qu'il est convenu d'appeler un élément d'intrigue, car en fait rien n'arrive, au sens stupide de cette expression contemporaine, mais au contraire tout recommence, selon le mouvement ancestral du paysan qui bêche sa terre, creusant les sillons comme autant de ricorsi identiques aux précédents et pourtant, comme Pierre Boutang commentant le grand Vico l'a admirablement montré, jamais tout à fait semblables.
Rien ne se passe ni ne passe dans le roman de Rigoni Stern, si ce n'est, justement, les saisons entre l'immédiat après-guerre (celle de 14-18) et l'immédiat avant-guerre, puis la guerre elle-même, la Seconde bien sûr, que rien ne distingue vraiment de la Première, pas le travail des hommes en tout cas, ces récupérateurs de la ferraille et de la poudre des obus et des balles, enterrés un peu partout dans la région du Haut-Adige, le père de Giacomo ayant été soldat, comme son fils le sera, l'un et l'autre travaillant durement pour extraire de la terre ce que les hommes semblent avoir été si pressés d'y engloutir de toutes leurs forces. Parfois, aussi, ils découvrent des morts, souvent jeunes.
Cette compénétration intime entre les deux conflits, qui, pour nombre d'historiens, n'en constituent en fait qu'un seul, une guerre civile européenne aux conséquences mondiales, est, plus que par les vivants et leur humble métier, signifiée par les morts, jamais très loin des vivants, et dont la présence est ironiquement liée à une terre marquée par la guerre puisque, «sur la tombe de chaque soldat se dressait une douille d'obus avec dedans les fleurs des champs apportées par les femmes et les enfants» (p. 75). Ce sont ces douilles que le père, le fils et leurs amis cherchent pour gagner un peu d'argent.
Terre déformée par les combats mais aussi ensemencée dirait-on par les morts de tous les camps qui se sont affrontés sur la ligne de partage (1), Nando de l'Ecchele racontant les avoir vus, une nuit, marchant en longues files silencieuses (cf. pp. 124 et 214), peut-être parce que, malgré la construction, décidée par le pouvoir fasciste, d'un «monument pour les ossements des soldats», «leurs âmes continuent à errer au milieu de ces montagnes» (p. 125) et qu'ils savent, d'un savoir profond, surnaturel, que d'autres hommes vont bientôt rejoindre leur procession muette.
Il «suffit de regarder ici dans nos montagnes, où on trouve encore des morts» (p. 184), mais aussi de la ferraille qui, ramassée, au péril de leur vie, par les récupérateurs, sert à fabriquer de nouvelles armes (cf. p. 189), pour comprendre que l'absurdité apparente de l'histoire humaine (2) ne peut être compensée que par l'évidence de l'appartenance à une terre (cf. p. 174) et par l'enchaînement à une morne et paisible ritualisation de gestes quotidiens. Il faut pourtant quitter l'une et s'arracher aux autres, comme le fait le père de Giacomo, pour travailler en France ou dans un autre pays européen et nourrir sa famille.
Le morne passage des saisons sera aussi quelque peu bousculé par l'intrusion d'un élément exceptionnel (en fait, une aurore boréale) comme celui du 25 janvier 1938 que certains des hommes du village ont interprété comme un signe de la colère des cieux (cf. pp. 209-11) et qui, assurément, pourra être lu comme l'annonce de la disparition banale, anonyme, semblable à celle de milliers de jeunes hommes, de Giacomo sur le front russe, à moins que, décidément, Dieu ne se soit définitivement tourné d'un monde où les saisons passent moins vite que les hommes.

Notes
(1) «Regardez monsieur, observez bien. À la guerre, tout le monde se trompe. Même les Autrichiens. Sur les tranchées italiennes ont trouve des morceaux d'obus italiens, sur les tranchées autrichiennes des morceaux d'obus autrichiens, sur les tranchées anglaises des morceaux d'obus anglais. [...] Pour savoir comment les choses se sont passées, les commandants devraient venir apprendre chez les récupérateurs et non pas lire les histoires dans les livres !» (p. 165).
(2) «Pensez un peu, disait Nin, d'abord tirer pour tuer les hommes et maintenant aller à la recherche des obus pour pouvoir manger !» (p. 220).

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