Les mandarins sont revenus, chassez-les ! de Pierre Boudot (04/06/2014)

Crédits photographiques : Dmitry Lovetsky (Associated Press).
1933797059.jpgLangages viciés.





1502245678.jpgIsraël.






IMG_6114.jpgÀ propos de Pierre Boudot, Les mandarins sont revenus, chassez-les !, postface d'Olivier Véron, Les Provinciales, coll. Israël et la France, 2014.
LRSP (livre reçu en service de presse).




Les mandarins sont revenus, chassez-les ! écrit en 1978, a d'abord paru en 1990 dans la revue Les provinciales dirigée par Olivier Véron, avant d'être recueilli dans un volume intitulé Fureur et espérance publié en 1996 par La Différence. Ce court texte constitue sans doute le meilleur aperçu de l’œuvre de Pierre Boudot, mort en 1988 dans une indifférence à peu près totale et, comme tant d'autres auteurs français de qualité, désormais à peu près oublié, hors le travail de celle qui fut sa compagne et d'une poignée de fidèles regroupés dans une association.
J'ai lu Pierre Boudot voici quelques années, par le biais, justement, des Provinciales d'Olivier Véron puis dans le beau recueil de ses textes paru à La Différence et qui nous donne, je crois et une fois pour toute, la mesure de son étrange sensibilité, qui n'est pas celle d'un grand philosophe, d'un grand polémiste ou même d'un grand styliste mais d'un petit maître qui n'en batailla pas moins avec ténacité et force contre ce qu'il estimait être des impostures. Ainsi, qui lira ce texte consacré aux mandarins de tous les âges et ne l'aimera pas n'aura probablement nul besoin de lire d'autres textes de Pierre Boudot, comme l'un de ses romans, Le Cochon sauvage qui, comme tous les autres textes de cet auteur, mélange trouvailles poétiques, parfois fulgurances (1) et même passages réellement admirables (2), cependant systématiquement lardés de platitudes stylisées, de petites rédactions appliquées à lyrisme lacrymal dignes d'un René Char qui aurait pris quelques cours d'apnée (3), de banalités de midinette forte en thème (4) ou bien, nous le verrons plus loin, d'un tropisme doloriste pour le moins torve.
Le court texte publié par Olivier Véron présente ces qualités et ces défauts et, comme je l'écrivais, a l'avantage de les présenter de façon condensée. Ainsi oscillons-nous, en l'espace de quelques lignes, de belles colères toutes bernanosiennes reprochant aux mandarins, jamais directement nommés, mais derrière les petites lunettes rondes desquels nous pourrons imaginer les nullités professorales et universitaires de notre choix, de détruire l'esprit de jeunesse, à des vues pour le moins obscures et des déclarations envolées sur la grandeur, par exemple, de la politique menée par De Gaulle : «Sur le premier chemin» qui apparaît, écrit ainsi Boudot, après 1968, où «avancent ceux qui croient à l'avenir et se détournent avec horreur du présent vulgaire et trompeur dans lequel» vivent les mandarins, «marchent les gaullistes qui pensent comme de Gaulle qu'une situation révolutionnaire exige une analyse révolutionnaire» (5) , alors que sur le second chemin, «nous rencontrons les mandarins», c'est-à-dire ceux «qui parlent de révolution à condition qu'elle soit stalinienne et ceux qui pensent dans la contre-révolution, dans un lieu immobile où ils vieilliront après avoir dispensé tout le mal possible aux parleurs de l'avenir, à l'Université et à la France» (p. 10).
Pierre Boudot, dans ces lignes, se montre en tout cas un esprit libre ne détestant rien tant que de ranger ses adversaires dans les catégories si commodes par lesquelles les imbéciles trahissent leur intelligence et jugement nuls. Ainsi n'a-t-il pas peur d'écrire qu'il marche, contre les mandarins bien sûr, «avec des socialistes, et de nombreux gauchistes (6) qui, avec des références autres, pensent en fait la même chose» (ibid.), à savoir que «le génie et la jeunesse de notre pays» (p. 11) sont corrompus par les menteurs que sont les mandarins ayant trahi leur enfance (cf. p. 15), truffant «les cabinets ministériels d'agrégés copains-renards» suscitant chez leurs auditeurs «la haine du pouvoir politique dont ils consolidaient pourtant «les structures pour accroître» leur puissance (p. 12), auxquels enfin Boudot reprochera à peu près tous les maux ravageant la société (cf. pp. 59 et sq.).
À l'imprécision sur l'identité de ces mandarins, considérés comme étant «les meurtriers de la liberté et du goût de la défendre» (p. 19), enseignant «l'affreuse mixture de Heidegger» (7) dans laquelle l'anonymat des mots s'ajoute à «l'exaltation de la race», dans laquelle notre besoin de poésie est fondé sur la «nécessité de la détresse», dans laquelle Hölderlin est trahi» (pp. 19-20), mandarins qui ont encore «combattu le désordre lié aux puissances créatrices par l'anarchie savante de la décomposition» (p. 21), à ces reproches donc correspond leur capacité de nuisance que l'on dirait souveraine, infinie même : «vous avez exalté la mort cachée dans les momies que vos jeux d'ombres animaient, vous avez plombé les souterrains étranges où se forme le sang des génies d'une Renaissance, vous avez pioché le sol là où surgissent les sources. Et les sources se sont perdues et nul vivant de ce siècle n'en retrouvera le cours» (ibid.).
Quelle belle colère tout de même, qui conserve bien évidemment à notre époque toute sa valeur, les mandarins ayant succédé aux mandarins, les cacographes aux cacographes, à la tête de l'Université ou au sommet de l'État, mais je me demande si la prédiction de Pierre Boudot va s'accomplir un jour, et si quelques têtes molles défileront utilement sur des piques : «Aucun mouvement formé dans les profondeurs de ce peuple ne vous laissera la vie sauve une deuxième fois. Vous avez mesuré vos années de rémission» (p. 18).
Si le pouvoir des mandarins semble réellement disproportionné par rapport à leur minuscule stature morale et intellectuelle, sans doute est-ce parce qu'ils ont réussi à se rendre maîtres d'un langage perverti, vicié, avec lesquels ils entendent plier la réalité, la faire à tout prix rentrer dans une cage : «Ainsi vous, mandarins, propriétaires indus de la fonction parlante à défaut d'être les maîtres de la parole, vous avez confisqué légalement les pouvoirs» (p. 22). Ailleurs, ces mêmes mandarins ne sont-ils pas qualifiés de «pervers de la non-parole» (p. 25), Pierre Boudot ne prolongeant en fin de compte dans ce petit texte que ses autres nombreuses méditations sur le pouvoir de la parole (8) ? Le mandarin, puisqu'il déshonore la parole, est celui qui n'appartient pas à la communauté des vivants : «Si la parole humaine est, comme je le pense, le lieu essentiel de l'art et du sacré depuis que les églises se vident, s'effondrent, se vendent ou se ferment, quiconque défend le mot est de plein droit membre de l'assemblée» (9).
Dès lors, le mandarin est celui qui apprend aux enfants à ne pas penser, «dans un langage que nous ne comprenons plus» (pp. 36-7) et qui, à la différence du véritable poète, se moque de contrarier le langage : «La volonté de ne pas contrarier le langage a donc été mon souci royal. Le langage est la forme ontologique de notre liberté» (10), et ce n'est pas pour rien, ainsi, que les mandarins selon Pierre Boudot sont de minables petits staliniens.
Plus loin, Pierre Boudot semble retrouver les accents d'Armand Robin parlant de «camp de concentration verbal» dans sa remarquable analyse des langages viciés, lorsqu'il évoque le fait que les mandarins ont réussi à exiler «les maîtres à l'intérieur de la parole» puisqu'il ne sert à rien de parler quand, «inlassablement désavoué par des frères ennemis, le parleur ne dispose pas d'une Sibérie ou d'un Goulag pour donner à sa proscription en son propre pays une portée exemplaire» (p. 38). Puis vient ce passage : «Si un camp de concentration visible existait et qu'il restât hors de ses murs quelqu'un pour le dénoncer, vous pourriez toujours dire de vos victimes : «les imbéciles», on vous répondrait en hurlant : «les martyrs»» (pp. 38-9).
Cet exemple ne constitue pas la première occurrence de ce lyrisme saugrenu voire suspect puisque le motif dans le tapis du petite texte de Pierre Boudot est Israël, évoqué ainsi, quelques pages avant l'extrait précédent : «Vous le savez que pour nous autres Français, que pour nous, Occidentaux, la flamme à laquelle s'embrasent vraiment l'amour de la justice, la justice de l'amour, se nomme Buchenwald ou Israël, selon que l'assassinat de petits enfants fait monter à nos lèvres les syllabes des camps de la mort ou que nous entendons des Français de la rue murmurer : qu'Israël vive et que nous souffrions !» (pp. 24-5).
Israël est dès lors plusieurs fois mentionné par Pierre Boudot, dans un passage par exemple où l'auteur lui rattache la thématique d'un langage qui ne serait pas pipé (cf. p. 45) : «Pour nous Français, Européens, Occidentaux, je le redis : Israël est le vrai terrain de notre avenir éthique. Israël est le cœur de notre langage, le rythme de notre instinct de conservation, la mémoire de nos terreurs, de nos effondrements, de l’imprévoyance et de la complicité de nos pères» et, dans la même page : «Ceux qui meurent de faim, de détresse, de silence, ceux qui s’insurgent contre les dictatures, ceux qui s’aiment, ceux qui chantent, ceux qui cueillent des soleils sur les lèvres d’un petit enfant, tous chantent Israël» (p. 51), les mandarins étant décrits, significativement, comme ceux qui arrachent «le mot à ses racines véridiques pour nous et vous le livrez, tel Judas, avec un baiser à la liturgie planétaire d'un nouvel holocauste» (pp. 51-2).
Belles phrases clamant l'amour d'Israël (11), centre métaphysique, mystique, de la chrétienté, mais beauté vide tout de même sinon consternante, car les métaphores filées n'autorisent pas tous les rapprochements, qui, ainsi confondus, aplatissent les souffrances, celles des exterminés avec celle d'un professeur aux prises avec des mandarins, c'est-à-dire des collègues d'université : «Je vous le dis tout net : le goulag ou Buchenwald sont graves, trompeurs, criminels, mais dans nos pays où ils n’existent pas selon ces structures-là, vous les avez ouverts invisiblement pour y détruire hommes et tendances, les idées et le réel dont l’irrationnel ou la rationalité différente contestent par leur seule présence votre problématique concentrationnaire» (pp. 56-7).
Sans doute le petit texte que Pierre Boudot a écrit en 1978 et qu'il n'a pas publié offre-t-il l'exemple, je l'ai dit, d'une pensée ramassée à l'extrême, parfois fulgurante, choquante même dans certaines de ses images, un magnifique cri de colère aux accents apocalyptiques lancé par «un premier de cordée» selon les mots d'Olivier Véron où, dans un même creuset, l'auteur entremêle un peu vite les différents sujets (12) qu'il a pu, dans d'autres textes, évoquer plus longuement, comme le montre ce passage extrait des Vents souffleront sans me causer de peur, où s'exprime étrangement un salut par les Juifs inversé : «Car l'holocauste des camps de concentration a deux conséquences mystiques irréversibles. La première s'incarne dans l'État d'Israël, la deuxième dans la résurrection du messianisme. De sorte que le christianisme fondé sur l'enseignement de Paul, sur son impérialisme théocratique, disparaît pour moi derrière l'espérance contenue dans l'humanité de Pierre. Outre ses reniements immédiatement reniés, de lui nous n'avons qu'une seule épître ! Et derrière Pierre, croyants debout dans les ruines d'une civilisation chrétienne, nous nous demandons si le Messie n'a pas besoin d'un nouveau corps. De l'assassinat des Musulmans par Saint-Louis aux persécutions hitlériennes en passant par l'Inquisition, on a usé le support de l'incarnation du Christ. Auschwitz a mis le point final à la civilisation chrétienne mais voici que dans l'ordre de la communion des saints, six millions de Juifs immolés par les chrétiens ont commencé à engendrer huit cent millions de Juifs Chrétiens» (13).

Notes
(1) «Si les gars ici sont pleutres, s'ils sont brutaux, s'ils ignorent le scandale, c'est parce qu'ils portent en eux cette indifférence au mystère du mal. On fait des laïus sur le choix, l'humanisme, les valeurs, sur la liberté. Et puis on va dormir, la conscience tranquille. Cette génération restera dans l'histoire celle qui a laissé faire, qui a permis à la démence de commander et qui, sereine et paresseuse, se sentait pure parce que les meilleurs clamaient leur honte et s'offraient au martyre. Ah ! si j'étais sûr que la pureté d'un seul lave l'Université ou l'Armée ! Mais une étrangeté veut que nous soyons tous responsables du mal et qu'aucune solidarité collective ne joue dans le bien», Le cochon sauvage (Gallimard, 1968), p. 26.
(2) «Si les larmes de Pierre humilié par la souillon de Ponce Pilate me paraissent presque plus tragiques, plus riches de sens pour notre époque que la mort du Golgotha, ce n'est pas seulement parce que le basculement de la civilisation met en quête de détresses exemplaires mais parce que le besoin de beauté et la médiocrité de notre société font naître en chacun de nous et dans l'humanité entière un si furieux vertige que Pierre ne semble pas pleurer sur sa faiblesse mais sur la crainte de voir Jésus refuser de ressusciter», Au commencement était le Verbe... (Grasset, 1980), pp. 139-140.
(3) «Les loups se montreront, somptueux, carnassiers, limiers de l'espace où la caresse, après de longs combats, après une rude ascèse donne à la volupté les ors de sa maîtrise», Les vents souffleront sans me causer de peur (L'Atelier des Brisants, coll. Le miroir aveugle, 2000), p. 65.
(4) «Et tandis que vibraient en moi les rythmes des passions humaines, le mystère imposa silence à leurs rêves et je fis le vœu de ne rien publier qui n'explosât dans la lumière même si c'était celle des soleils de minuit», ibid., p. 27.
(5) Les mandarins sont revenus, chassez-les !, op. cit., pp. 9-10. Sans autre indication, les pages entre parenthèses renvoient à cette édition.
(6) «Ah ! Le gauchisme vous a fait peur. Vous n'avez pas su voir en lui l'alliance populaire du gaullisme et du socialisme, l'avenir du pays !» (p. 32) et encore : «La marche du monde entraîne les hommes, où que ce soit, vers l'avènement de la solidarité et d'une justice économique qui ne seront dynamiques que si, à travers la pensée de de Gaulle, la France conquiert l'originalité de son idéal socialiste» (p. 33, l'auteur souligne).
(7) Critiquer la prose tautologique de Heidegger est une bonne chose, mais il est fort dommage que Pierre Boudot, en guise d'exemples de ce qu'il appelle des «penseurs de l'errance», nous propose, entre autres noms, Barthes, Derrida ou encore Lacan (p. 29).
(8) Ainsi : «Nommer, ce n'est donc pas désigner en répétant mais ressusciter par ébranlements l'identité perdue entre l'être et l'apparence, entre l'explicable et l'indicible, entre la réalité et sa genèse, entre le temps et l'éternité», Au commencement était le Verbe... (op. cit.), p. 108. Judas pourra donc être caractérisé par sa parole ou plutôt, sa volonté de trahir le silence dans lequel toute parole véritable s'enclôt : «Le traître, ai-je dit, c'est celui qui parle au mauvais moment. La trahison n'est pas dans le mot, mais dans ce que Judas fait de lui. Un son incongru au milieu du silence dans lequel Jésus consomme ses noces avec l'humanité», p. 102. Judas, en somme, est celui qui parle pour ne rien dire, puisque «Parler pour ne rien dire, – ce qui est difficile, peut-être même impossible – voilà ce que Dieu considère sans doute comme la seule faute digne d'enfer», p. 166.
(9) Ibid., p. 170.
(10) Les vents souffleront sans me causer de peur, op. cit., p. 110.
(11) «Pour nous, Européens, Israël, notre amour, est le témoin de l’invisible, du supplice du silence, le chevalier armé contre la barbarie, même si c'est contre la vôtre» (p. 52).
(12) Comme celui du langage, ici bellement évoqué : «Nommer, seul Dieu, non nommable, le peut donc vraiment. L'homme va seulement aussi près que possible de Dieu en maîtrisant à l'intérieur des mots le maximum de puissance permettant de faire signe au maximum de réel. De la force du mot naîtra celle de la foi», Au commencement était le Verbe..., op. cit., p. 117.
(13) Op. cit, p. 58. C'est dans ce même livre que Pierre Boudot compare la situation des chrétiens à celle du peuple élu : «Nous voici seuls pour construire l'univers comme si rien ne nous avait précédés, comme si personne ne nous avait conçus. Voici que les dieux sont en nous et qu'il sera vain de les chercher ailleurs, d'exiger d'eux une responsabilité qui est nôtre. Nous sommes submergés d'effroi comme le Peuple du Livre au pied de la montagne sur laquelle, dans le feu, l’Éternel parlait à Moïse» (p. 82).

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