Au-delà de l'effondrement, 50 : La Parabole du semeur d'Octavia E. Butler (11/08/2014)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
313774931.2.jpgTous les effondrements.





stalker 7.jpgCe qui frappe avant tout, dans ce bon roman d'anticipation paru en 1993 et qui sera suivi de sa suite, La Parabole des talents, c'est la simplicité réjouissante qu'y déploie Octavia E. Butler.
Cette simplicité n'est pas seulement celle que nous pourrions confondre avec une efficacité narrative après tout habituelle dans la plupart des ouvrages de ce genre, comme par exemple le dernier que nous avons évoqué dans cette série intitulée Au-delà de l'effondrement, Zone 1 de Colson Whitehead, du moins lorsqu'ils sont écrits par des auteurs nord-américains.
Cette simplicité est aussi celle du cadre lui-même dans lequel l'auteur a inscrit l'histoire de ses personnages : nous partageons la vie quotidienne d'une petite communauté de femmes et d'hommes, d'enfants aussi, vivant en Amérique du Nord en 2024, dans un continent dévasté, moins par l'habituelle catastrophe grandiloquente et planétaire propre à ce type de romans que par l'évolution logique d'une situation qui existe d'ores et déjà, la sécheresse et la pauvreté s'étendant en raison des changements climatiques, abordés en quelques lignes évasives (1).
Du reste, Octavia E. Butler ne s'étend guère sur le contexte socio-politique qui a conduit ses personnages à devoir se regrouper au sein de petites communautés protégées du dehors par des murs qui se révéleront fragiles, alors même que le pouvoir politique semble aussi corrompu qu'impuissant et que les forces de l'ordre, systématiquement critiquées par l'auteur, ne se déplacent même plus pour faire respecter la loi face à la barbarie qui menace et, de plus en plus souvent, frappe : chiens redevenus sauvages qui attaquent et dévorent les blessés et les morts, personnes qui ont tout perdu et qui errent par les routes, pillent, violent et assassinent, quand elles ne sont pas elles-mêmes contraintes de manger de la viande humaine, assassins et fous, assassins devenus fous ou l'inverse qui brûlent tout, y compris eux-mêmes, après avoir consommé une drogue synthétique qui leur a donné leur surnom, les pyros.
Voici ainsi ce que voient les personnages de notre roman lorsqu'ils décident de s'aventurer à l'extérieur de la zone qui les protège, afin de pouvoir s'exercer au tir, en prévision d'événements qui ne vont pas tarder à surgir, vols puis véritable razzia : «Ils se mutilent entre eux, se coupent les oreilles, se tranchent les bras, les jambes. Ils ont des maladies qu'évidemment ils ne soignent pas. Leurs plaies s'infectent. Ils n'ont pas les moyens d'acheter de l'eau pour se laver et sont couverts de vermine. Ils n'ont pas assez à manger et souffrent de malnutrition, quand ils ne s'empoisonnent pas en mangeant des produits avariés» (p. 15).
Les similitudes sont nombreuses, et d'abord pour ce qui concerne les points les plus évidents que nous venons de noter, à savoir la description, très plausible, d'un monde ravagé, entre le roman d'Octavia E. Butler et La Route de Cormac McCarthy, qui semble tout droit sorti de ces quelques lignes : «Des familles entières sont en marche, les femmes portant leur bébé dans le dos, attaché dans une couverture, ou bien posé au-dessus de leurs maigres biens entassés dans des charrettes à bras, à l'intérieur desquelles il y a parfois une vieille personne ou un handicapé. D'autres avancent comme ils peuvent sur des béquilles ou appuyés à leurs compagnons d'infortune. Presque tous sont armés – de machettes, de couteaux, de fusils et, bien sûr, d'armes de poing dans leur holster d'épaule ou de hanche» (pp. 212-3). Nous verrons que d'autres similitudes, plus profondes, rapprochent ces deux romans.
Seuls les plus forts semblent pouvoir survivre dans un tel monde. Non, ce n'est vrai qu'en partie, car l'originalité de l'auteur est de nous enseigner que c'est la plus faible d'entre toutes, une jeune femme souffrant d'hyperempathie(cf. p. 17) parce que sa mère s'est droguée avant sa naissance, qui va être capable non seulement de survivre mais de fonder une communauté obéissant à des préceptes de nature plus spirituelle que religieuse.
Ce sont là les thématiques essentielles qui rapprochent le roman de Cormac McCarthy de celui d'Octavia E. Butler. J'avais longuement évoqué la dimension religieuse post-apocalyptique de La Route, et il est frappant de constater que McCarthy a lui aussi imaginé un personnage, le jeune enfant, plus d'une fois décrit comme jouissant d'une grande et spontanée forme d'empathie pour celles et ceux qui souffrent, et qui fait passer son propre père pour un homme impitoyable devant la souffrance et la détresse de ceux qu'ils sont amenés à croiser durant leur long périple. C'est d'ailleurs dans le traitement de la thématique religieuse que réside la supériorité du roman de Cormac McCarthy sur celui d'Octavia E. Butler car, alors que le premier de ces deux écrivains ne fait que nous suggérer ce que pourrait être la renaissance, ô combien fragile, d'une religion (ou plutôt : d'une attitude religieuse) dans un monde qui, à la différence de celui que dépeint le second écrivain, est bel et bien mort plutôt que mourant ou dévasté (3), Octavia E. Butler, elle, imagine ce que pourrait être une nouvelle forme de syncrétisme religieux dont le seul dogme est aussi simple qu'utile pour nos survivants : Dieu est Changement.
Religion de survie, donc, l'hyperempathie dont souffre la jeune fille ne constituant que le paravent clinique, en aucun cas mystique (même si, métaphoriquement, l'auteur nous dit que la souffrance de l'autre crucifie la jeune fille, cf. p. 330), d'un pragmatisme typiquement anglo-saxon, donc protestant (n'oublions pas que le père de la jeune fille est un pasteur). Il s'agit bel et bien de s'adapter, un point c'est tout : «Je parle de ce quartier, Jo, je parle de ce cul-de-sac avec un mur autour. Je parle du jour où toute une horde de ces affamés, de ces désespérés et de ces fous qui sont de l'autre côté du mur décidera d'entrer ici. Je parle de ce que nous devons faire avant que ça arrive, pour qu'on puisse survivre et recommencer, ou tout au moins survivre et nous échapper et ne pas devenir autre chose que des mendiants» (pp. 67-8), la catastrophe qui ne va bien évidemment pas tarder à arriver et qui décimera les membres de la petite communauté vivant repliée sur elle-même derrière ses murs ne tardant pas à confirmer la justesse de telles vues, accélérant même le changement (cf. p. 69).
«Dieu est changement», nous dit ainsi Lauren Oya Olamina, poursuivant, «et, à la longue, Dieu l'emporte. Mais Dieu exige qu'on le façonne. Il ne suffit pas de survivre et de défendre un mode de vie de toute façon condamné. Notre communauté est en voie de disparition, comme ces espèces qui peuplaient la Terre il n'y a pas si longtemps encore. Nous sommes appelés à être de plus en plus pauvres, de plus en plus menacés, de plus en plus faible. Et un jour, nous serons balayés» (p. 93), le premier commandement, si je puis dire, du Dieu pratique, mais pas moins apophatique (cf. p. 261) que s'est forgé notre héroïne résidant dans le simple fait de survivre en s'adaptant et, d'abord, en fuyant la communauté éradiquée par des pyros qui ont tout brûlé sur leur passage.
Il est intéressant de constater que la jeune femme que nous n'allons pas tarder à retrouver marchant sur les routes vers le Nord (3) du pays consigne ses pensées dans un livre (l'écriture constituant la «dernière chose familière" qui lui reste, p. 190), livre dont des extraits constituent les exergues des différents chapitres de notre roman, qu'elle va intituler Semence de la Terre : Le Livre des Vivants, elle qui affirme désirer se servir de ses écrits pour arracher ses compagnons «à un passé en décomposition et peut-être les encourager à se sauver eux-mêmes et à bâtir un avenir qui aura un sens» (p. 97), elle dont le seul souci est de s'exprimer avec clarté, en s'efforçant de dire la vérité (cf. p. 153), elle encore qui jamais ne cherchera à imposer ses vues à ses compagnons d'infortune.
Il est également intéressant de noter que, toujours selon le personnage principal, c'est sur de nouvelles terres que l'espèce humaine, si elle désire survivre, devra tenter de s'implanter, au-delà même de la Lune et de Mars (cf. pp. 102 ou 266), malgré le fait que les programmes d'exploration spatiale soient réduits sinon stoppés (cf. p. 103) en raison même de la situation où se trouvent le continent nord-américain.
Enfin, signalons un dernier thème, qui est celui des relations entre les Noirs et les Blancs, Octavia E. Butler, une Noire, insistant peut-être un peu trop lourdement et à de multiples reprises (cf. p. 244) sur cette question qui n'est pas vraiment nouvelle dans les romans post-apocalyptiques, comme nous l'avons remarqué dans plusieurs de nos notes (ainsi de celle sur le livre de Christopher Priest intitulé Fugue for a Darkening Island), cette question raciale ne pouvant bien évidemment qu'entraîner celle de l'esclavage, redevenu monnaie courante dans une société où les entreprises savent qu'elles disposent d'une main d’œuvre désespérée, corvéable à merci, puisque le travail salarié n'existe plus (cf. p. 259).
Ce sont là les aspects les plus didactiques, donc les moins romanesques et convaincants à nos yeux, du texte, sans doute aussi ceux qui ont favorisé le succès qu'a connu le livre d'Octavia E. Butler, la «mixité raciale» (p. 341) étant un sujet d'une grande actualité, nous le savons, aux États-Unis et plus largement dans les pays occidentaux.
Je complèterai ou affinerai sans doute ces quelques remarques après avoir lu la suite de ce roman, La Parabole des talents.

Notes
(1) Octavia E. Butler, La Parabole du semeur (traduit de l'américain par Philippe Rouard, Au Diable Vauvert, 2001), p. 70. Voir encore p. 325, où le phénomène de réchauffement climatique est dit planétaire. Tous les chiffres entre parenthèses, sans autre indication, renvoient à cette édition, la seconde en langue française, la première étant celle des éditions J'ai Lu, parue en 1995.
(2) «Tu sais, nous n'avons pas touché le fond de l'horreur», déclare ainsi Lauren, ajoutant : «La famine, les épidémies, les drogues ravageuses et la loi du plus fort ne font que commencer. L'administration fédérale existe encore – du moins, sur le papier – et la monnaie a encore un cours» (p. 387).
(3) Le Sud semble beaucoup plus sinistré que ne l'est le Nord, qui offre aux pauvres des perspectives de travail (cf. p. 237), même à des conditions inhumaines qui sont celles de l'esclavage (cf. pp. 347 ou 383), et sans tenir compte du fait que cette région, submergée «par les immigrants de l'intérieur» (p. 100) se protège bien évidemment des hordes d'affamés et de tueurs.

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