Philosophie de la Shoah de Didier Durmarque, par Gregory Mion (15/05/2015)

Crédits photographiques : Dominique Thomas.
«Tu T’es buté depuis des millions d’années !... que ça se sache à tout jamais : l’ordre divin, c’est la Shoah, la destruction de l’homme par l’homme ! […] Auschwitz, première et dernière lettre de l’alphabet !... On a fait le tour de l’Être.»
Didier Durmarque, La Liseuse.

«On a souvent agité la question de savoir lesquels des bons ou des mauvais instincts l’emportaient dans le cœur de l’homme. Je suis, à cet égard, du parti des optimistes; mais, si je viens à songer aux traitements que nous faisons subir aux animaux, je m’afflige et je doute. Ce n’est pas parce que nous leur demandons des services, ou même parce que nous disposons d’eux; c’est uniquement parce que nous les faisons souffrir sans nécessité.»
Antoine Laurent Apollinaire Fée, Il ne faut pas maltraiter les animaux.


Il existe une tendance, par ailleurs tout à fait légitime, qui consiste à dire que les camps de concentration ont détruit la grandeur de l’homme. Parmi les critères qui établissent cette grandeur, le plus souvent reconnu est celui de la pensée. C’est parce que l’homme est un sujet pensant qu’il a pu prendre conscience de son existence et construire avec autrui et la nature un système de relations efficaces. Il est vrai que la pensée humaine a produit de remarquables accomplissements, et il ne fait aucun doute qu’elle a su réaliser le vœu pratique de Descartes lorsque ce dernier envisageait la possibilité d’une science triomphante, entendue comme maîtrise et possession de la nature. Le projet cartésien d’une connaissance accrue de la nature ne doit cependant pas se comprendre comme la mise au jour d’un tempérament prométhéen qui ne faisait qu’attendre sagement son heure. Tel que Descartes l’exprime dans la sixième section du Discours de la méthode, il s’agit surtout de mobiliser nos compétences de sorte à améliorer les conditions de la vie humaine, et c’est d’abord du côté de la médecine qu’on devrait spontanément regarder pour ce faire. Personne ne saurait contester la valeur morale de cet objectif car en désirant tout mettre en œuvre pour perfectionner la vie des hommes, nous devons supposer qu’il serait absurde de compromettre ce que la nature nous offre de ressources, ce que nous ferions inévitablement en agissant de façon insensée. Le danger de nous compromettre nous-mêmes ne serait d’ailleurs pas à exclure si l’on interprétait le souhait de Descartes à l’instar d’une pure affirmation de la puissance humaine sur la nature. Contre la tentation de l’orgueil, l’effort de connaissance et la remise en question sont d’autres critères pour fonder la dignité de l’homme. Le temps de la méditation vaudra toujours mieux que le temps de la précipitation, et quiconque révisera sa pensée évitera de se répandre trop bruyamment sur le monde. Toutes ces précautions nous ont été enseignées à divers degrés, que ce soit par l’expérience, par l’école ou par la correction de notre jugement. Nous avons progressé en tout ou à peu près, et quelquefois nous avons même fait preuve de génie.
Au rebours de ces preuves de sagesse, le camp de concentration, et plus spécifiquement la chambre à gaz, apparaissent comme une tragédie de la raison, tant et si bien que cela tendrait à justifier la destruction définitive de tout ce qui a pu faire notre spiritualité, tout comme cela inscrirait d’emblée le moment concentrationnaire de la Seconde Guerre mondiale dans la catégorie d’un impensable. Pour l’exprimer plus rapidement, la Shoah serait un repoussoir de la pensée. On aurait même envie d’en faire un accident de l’Histoire, un genre d’arythmie de l’esprit, comme si quelque chose avait subitement dégénéré et nous avait embarrassés, sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Par conséquent il serait vain de vouloir entretenir à partir de la Shoah une réflexion intelligible. C’était horrible, n’en parlons plus, sinon en établissant une chronologie scolaire pour apprendre aux élèves l’existence des chambres à gaz et leur passage à la non-existence, manière d’évoquer le surgissement des ténèbres et leur dissipation tout aussi foudroyante par l’entremise du jeu politique. On sait du reste que la pédagogie de la Shoah continue de faire débat. Comment enseigner ce qui semble proprement étranger à toute forme de pensée ? Peut-on dégager de la Shoah autre chose que des annales de la monstruosité ?
Il faudrait en fait y consacrer bien plus que quelques leçons, peut-être une année entière, pour commencer à travailler la Shoah non plus comme un événement circonscrit, mais plutôt, par exemple et tel que le propose Didier Durmarque, comme l’occasion de formuler un problème qui puisse interroger l’être même de l’humanité, posant que le camp de concentration apparaît moins comme un phénomène intempestif que comme l’accomplissement d’une forme culturelle, c’est-à-dire, à cette époque, la forme même de la modernité. Ainsi la Shoah serait tout sauf un non-sens ; elle serait au contraire la révélation absolue d’un sens de l’existence et celui-ci traduirait la dépravation consentie de la pensée humaine, l’action d’un collectif humain qui se retourne contre lui-même dans un incroyable mouvement de contradiction des intérêts personnels. Plus qu’un événement fermé que l’on décrit et que l’on explique, la Shoah suggère l’énonciation d’un problème ouvert qui repense à la fois le fonds de l’humanité, la situation de l’homme dans le monde, notre rapport à l’idée de Dieu, ainsi que la création d’un langage qui puisse dignement répliquer aux actes d’un discours létal fondé sur une administration de la mort de masse, langage qui sera cherché dans l’esthétique de la littérature, par supériorité et préférence du style sur la grossièreté. C’est cette immense tâche philosophique que Didier Durmarque parvient à soutenir dans sa Philosophie de la Shoah (1), un livre certainement essentiel à une époque qui n’en a pas fini avec les structures délétères de la modernité. Faire de l’incompréhensible une circonstance favorable pour la pensée, c’est tout le mérite de l’auteur, et ceci valide le sens profond de l’acte philosophique où il s’agit de problématiser plus que de répondre. En tant que tel, on ne répond pas à ce qui excède la raison, on ne fait qu’en déduire des hypothèses de travail.
La thèse centrale de ce livre, outre ce que nous avons précédemment illustré, c’est qu’une aberration telle qu’Auschwitz n’a rien de commun avec une irruption accidentelle. Il y a dans Auschwitz la marque d’une longue et détestable rumination. Auschwitz n’est pas un accident qui préserverait l’essence humaine d’une transformation radicale, comme on dirait que le fait d’être assis ou debout ne modifie pas l’essence d’un homme, Auschwitz se présente à l’inverse sous les traits d’une consécration de l’homme de la modernité, en l’occurrence une apothéose de l’homme-technique, de l’homme des systèmes et des méthodologies.
Ce qui doit être ici interrogé ne peut pas l’être uniquement par les historiens. Dans la mise en place du dogmatisme concentrationnaire, on repère des raisons qui dépassent le cadre d’une explication objective. La systématicité des camps s’explique avec une relative aisance, mais ce que cette logique dissimule renvoie à une compréhension de l’homme en tant que sujet pensant dont la raison s’est renversée. Ce renversement de la raison exige une élucidation typiquement philosophique, parce qu’après avoir défendu le pouvoir positif de la raison cartésienne, il est difficile d’admettre que la perfection de l’entendement humain puisse avoir à ce point régressé. Errare humanum est (et perseverare diabolicum), certes, et Descartes n’a pas manqué de souligner l’origine de l’erreur dans la quatrième Méditation (2), identifiant l’erreur comme une disproportion entre l’infinité de notre volonté et le caractère fini de notre entendement. Il est des domaines dans lesquels notre intelligence n’a pas toute créance, sauf qu’au lieu de nous rétracter et de prendre conscience que nos idées manquent de clarté, notre volonté donne son assentiment à des représentations approximatives et nous conduit ainsi à des pensées erronées. Nous nous laissons de la sorte emporter par un sentiment infini de liberté, alors même qu’il aurait fallu suspendre notre jugement et recommencer notre raisonnement. En quoi l’on retrouve le problème de la liberté humaine tel qu’il sera traité par Kant : c’est parce que l’homme est libre que son éducation est extrêmement compliquée (3). À n’importe quel moment de sa vie, un individu est susceptible de basculer aux antipodes de ce qui l’a positivement érigé dans l’humanité. Autrement dit la liberté humaine est ce qui fait que toute éducation est constamment menacée d’échec.
Mais Auschwitz n’est pas fondamentalement un processus de réfutation culturelle ou de rejet éducatif ! C’est d’autant moins cela que l’idée d’une abolition de la pensée avec Auschwitz doit plutôt être écartée au profit d’un parachèvement de celle-ci, car la pensée dont il est question dans le camp concerne le perfectionnement d’une culture de la technique, telle qu’elle a trouvé à se cristalliser depuis la révolution industrielle, puis, bien sûr, dans l’affermissement du modèle capitaliste. L’élaboration du camp de concentration, qui se métastase ensuite en camp d’extermination, marque le point d’aboutissement de la pensée humaine au registre d’une super-efficience des moyens, si bien que les fins deviennent quasiment secondaires en comparaison. En définitive, la volonté de perfection des moyens devient la fin, et peu importe les conséquences. C’est de là que procède la réalité d’une raison qui se renverse : il y a séparation nette entre la pleine optimisation des moyens et la production de fins tout à fait inhumaines, dans le sens où des moyens optimisés devraient plutôt engendrer des fins ultra-raisonnables. Tandis que Descartes pouvait laisser entendre que le travail de la raison n’était pas exempt d’un souci moral, l’organisation du génocide juif, en portant à son plus haut degré les capacités instrumentales de la raison, défigure l’humanité au nom d’une pratique rationnelle qui oublie toute fin raisonnable, et partant se défigure. C’est pourquoi la raison en vient à œuvrer contre elle-même dans la Shoah : au lieu de s’exercer à rendre la vie des hommes plus confortable, elle fait de ses moyens des fins en soi, autant de vaines applications puisqu’elles ne visent pas autre chose que la vérification d’une capacité à appliquer une technique, à suivre une feuille de route qui finit par être dépassée par l’accumulation de ses instruments. On en déduira que le « pourquoi » d’une telle chose, en effet, ne peut exister, mais qu’en revanche le «comment» tient une place prépondérante.
Conformément à cela, Auschwitz peut être perçu comme le paroxysme d’une certaine culture occidentale. Les nazis incarnent si l’on veut le paradigme du trop bon élève, celui-là même qui apprend et reproduit la culture au sens statique du terme, se privant de tout travail de réflexion où il pourrait penser contre, aller contre, etc. Par la scrupuleuse application du large éventail de techniques modernes, le nazi se présente en conquérant du monde, et sa pratique culmine dans une extension toujours plus obscène de la bureaucratie, où le langage administratif produit des abréviations et des néologismes qui laissent deviner la matérialisation d’une odieuse économie de la mise à mort, que l’on pourrait penser à travers un dispositif de simplification des causes et de maximisation des effets.
Dieu fut en quelque sorte un génie du bien en créant le monde simplement et en produisant des effets complexes qui n’ont cessé d’émerveiller les artistes et les âmes sensibles, mais les nazis et tous les autres diables de la planète, s’ils n’ont pas fait différemment, ont pour leur part amplifié les facteurs d’abjection, jouant pour ainsi dire le rôle de génies du Mal. De plus, par le biais d’un regrettable conformisme, les individus qui ont participé aux schémas de la Solution finale, qui ont apporté leur écot à cette redoutable Gestalt, tous ceux-là se sont confondus à un système si parfaitement fonctionnel qu’il n’a pas été facile d’en distinguer les terribles personnalités et les diverses manifestations de la perversité (4). Les responsabilités de chacun se sont disséminées dans l’unité opérationnelle de ce système meurtrier, comme tous les «miracles» de la nature finissent par se confondre dans l’unité naturelle de la Création. Toutefois nul n’accepterait d’aller plus en avant dans ce parallèle formel qui adjoint la technique divine à l’ingénierie nazie, parce que si les deux créations se ressemblent en surface, elles se distinguent en profondeur du fait même que l’une (celle de Dieu) unifie parce qu’elle est irriguée par l’idée de perfection et de Bien, et que l’autre (celle du nazisme) démembre parce qu’elle est de part en part soutenue par une dégénérescence diabolique de la raison, le Diable étant qui plus est le plus grand des diviseurs. On ne saurait donc recenser aucune participation de Dieu dans le projet insoutenable de la Solution finale, comme du reste nous n’avons pas su entendre les arguments fallacieux d’Eichmann lorsqu’il a osé convoquer l’impératif catégorique de la morale kantienne durant son procès, voyant bien lui-même qu’il se situait dans une impasse théorique et que ses décisions de guerre, des premières jusqu’aux dernières, des plus participatives au moins influentes, n’avaient aucune commune mesure avec la pensée de Kant.
Il faudrait en outre ajouter que la logique de la raison instrumentale poussée à son maximum et qui fait de l’homme le centre impérial de son monde ne saurait être inspirée par une vertu religieuse. Il faudrait donc préciser que cette logique correspond aux valeurs ambiantes de la modernité, tant et si bien que cette culture du pragmatisme encourage l’évacuation de toute temporalité méditative ou de recueillement, de toute attitude qui pourrait vouloir s’en remettre à une transcendance ou recevoir en son cœur la sollicitation d’une présence qui confère au sacré, ce qui, au bout du compte, disqualifie toute possibilité de justification de l’horreur par l’intermédiaire de Dieu parce que la Shoah est l’expression littérale d’une totale profanation (5).
De là nous pouvons poser que la Shoah ne renvoie à rien de strictement irrationnel et qu’elle n’excuse de ce fait personne. D. Durmarque nous le fait bien remarquer quand il signifie que la Shoah ne pourrait être envisagée sous l’angle de la pensée freudienne (cf. p 57). Dans Malaise dans la civilisation, Freud conçoit la guerre en tant que mouvement anarchique des pulsions, et ce débordement pulsionnel devient d’autant plus préoccupant que les sociétés dans lesquelles il apparaît sont de moins en moins aptes à y faire face. Pour Freud, il n’y a globalement que la culture qui peut atténuer la pression pulsionnelle des individus, or l’Allemagne nazie, et par extension l’Europe de la Seconde Guerre mondiale, ne manquent pas de repères culturels. Ce ne sont pas des fous qui ont pris la décision de se battre, et les fascismes s’appuient sur des sources textuelles très argumentées, comme le véritable racisme se construit par la démonstration scientifique. Mais ce qu’il est important de souligner par-dessus tout, c’est que la Shoah ne relève pas d’un dérèglement des pulsions. Loin d’être le signe d’une extravagance, la Shoah est l’empreinte d’une raison humaine maîtrisée qui se parachève dans la bureaucratie et l’administration. La Shoah est un rationalisme si prononcé qu’elle a transformé des hommes en tueurs sans que ceux-ci, ontologiquement parlant, ne soient à la base des méchants. La Shoah prend l’homme et la façonne jusqu’à ce qu’il travaille à sa propre perte, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il se mette à éliminer méthodiquement d’autres hommes, et cette procédure de transfiguration négative n’est pas différentes dans les camps d’entraînement des plus puissantes armées du monde, où l’on conditionne les soldats pour les préparer à s’extraire du monde, donc à entrer dans l’immonde et l’immondice (6).
L’ensemble de ces points amènent sans doute Imre Kertész, dans Sauvegarde, à écrire que «Auschwitz est la plus fidèle expression de la modernité» (p. 43). On retrouve dans le camp de concentration la miniaturisation de la raison occidentale, ou, à certains égards, l’ensauvagement méthodique de tout ce qui est déjà symboliquement illégitime dans nos sociétés. Ainsi D. Durmarque rappelle qu’Henry Ford, dans Ma vie et mon œuvre, confesse avoir endossé l’idée du travail à la chaîne après avoir fait la visite d’un abattoir de Chicago (cf. p 67). Ce n’était là qu’un prolongement de la rationalité économique au détriment d’une considération morale, parce que tout investisseur sait que le sentiment doit être exclu des activités économiques s’il veut générer des profits. Il en allait de même dans les camps.
La Shoah se développe sur l’autel de la rationalité économique; elle déplace le centre de gravité de l’être humain dans le domaine de la réification où le vivant se dit désormais dans les termes de l’ustensile. Dans un contexte technologique jusqu’au-boutiste où le pouvoir répond aux critères d’une technocratie, l’expertise peut délibérer sur le droit de vie ou de mort de tel ou tel corps, parce que la chosification du vivant facilite la sélection de ceux qui méritent de vivre et de ceux qui doivent mourir pour ce qu’ils sont et parce qu’ils sont (7). C’est là une malheureuse continuation et une perversion de la thèse mécaniste de Descartes, qui stipule que les objets naturels, qu’ils soient vivants ou inertes, sont assimilables au fonctionnement d’une machine et qu’il est en ce sens possible d’en bien connaître les lois pour mieux les appréhender. La logique de la Shoah outrepasse la dimension intellectuellement confortable du propos cartésien car dans le camp d’extermination, il ne s’agit nullement de connaître pour mieux s’orienter dans la nature, mais il s’agit bel et bien d’axiomatiser à l’extrême pour mieux servir la production de cadavres. On s’abstiendra de faire un commentaire trop engagé de ce qu’on nomme aujourd’hui les «départements de ressources humaines», car la logique de sélection d’un candidat ne diffère pas vraiment du processus de sélection d’un Juif à l’entrée d’un camp de la mort. Il y a même quelque chose d’encore plus vicieux dans les ressources humaines car les agents de sélection ne sont pas visibles, du moins pas immédiatement. Et la situation devient encore plus préoccupante quand on s’intéresse aux moteurs du népotisme, symptôme ultime de notre modernité qui ne sait plus quoi inventer pour justifier la viscérale immoralité des lois du marché, quand ce n’est pas pour se couvrir de choisir en dépit du bon sens. Ceux qui sont complices de ces processus ne peuvent pas avoir de valeur. Ils ne valent pas mieux que les hommes qui prirent du galon dans les offices du nazisme. En fait ils ne valent rien.
On perçoit ainsi le caractère extensible d’Auschwitz plutôt que sa datation dans l’Histoire. Toute la raison humaine a contribué à la fondation d’une atrocité telle qu’Auschwitz, donc à certains égards c’est toute l’humanité qui doit se sentir responsable d’avoir permis l’existence d’une telle saleté. La honte est d’ailleurs une émotion qui a été longtemps discutée après la Seconde Guerre mondiale, à commencer par la honte de ceux qui avaient survécu à la logique concentrationnaire. C’est l’impression que l’inhumanité a pu se hisser sur les épaules de l’humanité sans que personne ne se soit indigné à la hauteur du préjudice moral. C’est même l’impression que la Shoah n’a pas servi de leçon quand on évalue de nos jours l’état de la morale occidentale. En des mots affranchis de toute complaisance et comme il en a l’habitude, Primo Levi, dans Les Naufragés et les rescapés, insiste sur le fait que ceux qui sont sortis des camps n’étaient pas des hommes de valeur (cf. p. 75). Survivre à la logique de la destruction, surmonter les obstacles de la plus énorme sournoiserie humaine, c’est probablement être soi-même un individu peu recommandable. Avoir une faculté d’adaptation dans une société qui élimine consciencieusement des parties de son humanité, c’est être tout entier dévalorisé, c’est marcher sur le corps de celui qui meurt parce qu’il possède un tant soit peu de valeur. La survivance dans les camps implique d’une certaine manière une technicité de caractère, c’est-à-dire une faculté de duplicité, de déguisement, de perfidie, en quoi l’on rejoint l’idée générale d’un homme-technique habitant un monde-technique, d’un homme qui existe techniquement et qui écrase celui qui vit émotionnellement, voire sympathiquement. Ce sont peut-être les coulisses de ce que veut signifier Kertész lorsqu’il écrit que la philosophie de l’existentialisme a cédé son terrain à une pensée du non-existentialisme, «philosophie de l’existence inexistante» (cf. p. 90, citation issue de Roman policier), parce que celui qui ne fait que s’adapter, et de surcroît qui ne fait que s’adapter à des syllogismes qui nous précipitent vers de nouveaux camps (8), c’est celui qui coïncide résolument avec une essence et qui disparaît peut-être le premier dans la mesure où il ne prend même plus la peine de s’inventer.
À travers cette philosophe de la Shoah, on repère de mieux en mieux les structures de notre modernité, et même devrait-on dire les soubassements honteux de celle-ci. La sur-catégorisation de la technique a mis en évidence le reflet de ce que nous sommes et l’essence de la technique, laquelle, pour Heidegger, n’est pas seulement une collection de moyens pour parvenir à une fin, mais un arraisonnement de l’être, thèse qui est fort bien mise en perspective par Didier Durmarque tout au long de son ouvrage. Par arraisonnement de l’être, il faut entendre une mise à la raison de l’être, une sorte de formalisation dangereuse de ce qui fait l’intimité de l’existence humaine, quelque chose qui relève d’un calcul agressif vis-à-vis de tout ce qui est (9). Par son usage déraisonnable de la technique, l’homme détériore son être et s’installe dans la vacuité spirituelle. L’être, en outre, doit être compris comme ce qui est au fondement de toute réalité, par conséquent la Shoah, en tant que point culminant d’une technique qui s’est ensuite transférée au monde entier ou presque, a inauguré le début d’une dévastation humaine qui nous paraît aujourd’hui de plus en plus reconnaissable. La Shoah n’a été qu’un aspect de la menace, toutefois elle a fondé un nouveau rapport au monde, aussi bien qu’on pourrait affirmer qu’elle a fondé deux peuples : celui des Modernes et celui des Anti-Modernes, celui des Techniciens et celui des Malhabiles, une espèce d’affrontement entre deux hémisphères qui se localise exactement dans notre Nord et notre Sud, nous donnant l’intuition que la Shoah, passée et présente, de toute façon, n’aurait pas pu exister ailleurs que là où elle s’est ramifiée, c’est-à-dire dans les pays les plus techniquement performants. La Shoah s’est en quelque sorte cramponnée dans les zones où l’être s’était déjà sérieusement retiré dans l’oubli, des zones que Primo Levi qualifierait de «grises».
Devant ce spectacle de désespérance, on se demande s’il faut rire ou pleurer, s’il faut être Démocrite ou Héraclite, et en cela Didier Durmarque, avec beaucoup de pertinence, n’oublie pas de signaler que le rire peut constituer une réponse au scandale des camps (cf. pp. 78-9). Au reste, il y a dans le rire la trace du Diable, parce que le rire est attribut du malin, rire démoniaque qui se joue de tout, rire aussi de ceux que la fatigue de vivre au cœur de la Shoah a pu quelquefois surprendre au milieu de leur effondrement spirituel, rire, donc, qui synchronise les victimes et les bourreaux sur un même diapason de raison anéantie. C’est sûrement dans le rire, par ailleurs, que la Shoah se confirme en tant que métaphysique nihiliste, d’une part en étant lassitude de vivre, exténuation de l’humanité, et d’autre part en étant absence d’être et radiation des valeurs premières, plongée radicale dans un néant où l’être se retrouve mystérieusement privé d’assise mais d’où il faut quand même s’efforcer de repartir, travail difficile qui incombe d’abord à la littérature (cf. p. 98), au verbe qu’on dira être celui du réinvestissement fondamental, celui d’une ré-articulation improbable entre l’homme dévasté et l’écriture de la vie.

Notes
(1) Didier Durmarque, Philosophie de la Shoah, Éditions L’Âge d’Homme (2014).
(2) Cf. Descartes, Méditations métaphysiques (méditation quatrième : Du vrai et du faux).
(3) Cf. Kant, Réflexions sur l’éducation.
(4) Cf. sur ce point la note 37 de la page 41, qui renvoie à une citation éclairante du Journal 1942-1944 d’Hélène Berr.
(5) Cf. note 38, page 41, avec laquelle nous sommes entièrement d’accord.
(6) Cette métamorphose négative de l’homme est d’ailleurs très bien décrite par David Vann dans son récit Dernier jour sur terre (Éditions Gallmeister, 2014), où il établit que le tueur de masse Steve Kazmierczak est moins animé par le bras de la folie que par la réminiscence de ce que l’armée américaine aura fait empirer dans son tempérament malade, ceci dans la plus pure tradition d’une rationalisation des comportements.
(7) Sur cette idée de sélection objective, on se reportera à l’excellent film du Hongrois Kornél Mundruczó, White God, où la société décide de se débarrasser sournoisement des chiens bâtards.
(8) Nous faisons allusion ici à la préface de Si c’est un homme, rédigée par Primo Levi au mois de janvier 1947.
(9) Cf. Alain Boutot, Heidegger (Éditions PUF, coll. Que sais-je ?).

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