Les choses d'en-haut d'Hélène Raveau (11/08/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_7183b.jpgIl est pour le moins étrange d'affirmer que ce petit texte à l'intensité réelle, parfois surprenante pour une première œuvre publiée, soit un roman, quand tout plaide, y compris sa présentation formelle, de courts poèmes en prose ressemblant à une série de médaillons, pour en réaliser une adaptation théâtrale. Celle-ci n'exigerait à vrai dire que bien peu de modifications, tant Les choses d'en-haut semblent avoir été conçues comme une suite de tableaux qui ne présentent pas forcément des liens manifestes entre eux, mais qu'une implacable cohérence unit au sein de la même pièce. Cette série de médaillons constitue autant de stations rejouant le drame du Calvaire, point final, du moins sur cette Terre, de l'incarnation du Christ : ce n'est certes pas le Christ qui s'incarne directement dans ces pages, mais l'une de ses servantes et l'une de ses maisons, détruite puis reconstruite, et plus que cela encore, qui est pourtant beaucoup, la foi de celles et ceux qui la suivent, la foi d'un peuple ayant oublié le vieux et noble rêve d'une chrétienté ouvrant le monde, comme à l'époque où le Révélateur du Globe, Christophe Colomb, voulait amasser de l'or à seule fin paraît-il de reconquérir Jérusalem.
Il est d'ailleurs étonnant que le préfacier qui n'a tout de même pas démérité, Gérard Ferreyrolles (2), parle pour le texte d'Hélène Raveau d'épopées, y compris chrétiennes, lesquelles se caractérisent, à la différence de son texte bref, parfois elliptique et même fulgurant, par un insupportable bavardage où de pieuses considérations le disputent à une intrigue qui s'étale en milliers de vers transparents à la gloire d'un Seigneur de fade guimauve.
11779816_934600669914469_8391824399986211937_o.jpgCette pièce, si elle était présentée au théâtre, serait de déréliction et de renaissance, et semblerait de ce fait s'opposer à l'étrange optimisme d'un Pierre Boudot qui imaginait, dans l'un de ses meilleurs ouvrages, le temps venu d'un christianisme sans racines de mortier et d'acier: «Qui sait même si le sort de Cluny n'annonce pas celui du fixisme chrétien, la fin des églises triomphales et l'aurore de l'époque où le cœur de chacun abritera en la force de sa plénitude le divin invisible qui, dans les siècles, suscita et maintint Cluny ?» (1).
Ce n'est pas seulement dans leur cœur, même si toutes les «grande entreprises [y] naissent» (p. 24), que la poignée de femmes qu'évoque Hélène Raveau désirent rebâtir Port-Royal, qu'un ordre de Louis XIV exigea de raser jusqu'au «vif fond», c'est-à-dire «jusqu'à la terre que l'homme n'a jamais touchée», afin d'atteindre «la couche originelle» (p. 111). Cette construction, d'abord invisible, magnifiquement évoquée par une image de l'auteur (3), doit être érigée de nouveau puisque, après tout, il s'agit de montrer que la chrétienté est encore capable, à l'instar de l'Islam a la foi si dure et conquérante (cf. pp. 47, 57 et 71), d'élever sa ferveur et sa piété vers le ciel en levant de terre des bâtiments dignes, amples, majestueux, pas ces boites à chaussures minimalistes à quoi les rares églises construites de nos jours se réduisent, mais, surtout, en redressant les consciences avachies : la première transformation est elle aussi invisible, intérieure, c'est un vœu secret du cœur, un serment donc, puisqu'elle concerne au premier chef les catholiques ayant tout renié, tout obsédés qu'ils sont par le fameux dialogue entre les religions (cf. p. 75), tout prêts qu'ils sont à concéder au Judaïsme et à l'Islam que le Christ n'est qu'un prophète, ce qui fait tenir à Hélène Raveau l'unique discours, certes militant mais pas moins valable : imposture (cf. p. 72 ou encore l'Annexe, p. 107).
Invisible puis bien réelle, en dépit de toutes les oppositions du siècle (matérialisées par de savoureux échanges entre un Président moins stupide qu'il n'y paraît, ce qui suffit à exclure François Hollande, et son Premier ministre absolument crétin, ce qui n'écarte pas totalement Manuel Valls, cf. pp. 57-8, ou entre notre héroïne et quelques gras prélats ecclésiastique rejouant la farce de l'équilibre diplomatique si cher aux assis, cf. p. 52), Port-Royal est en tout premier lieu un révélateur du lien qui unit le visible à l'invisible, le passé au présent, le passé au futur, à condition que ce dernier jouisse d'une mémoire et n'ait pas complètement chassé Dieu de son temple : «Si Port-Royal des Champs n'avait été si violemment anéanti, le néant où l'on prétendait le réduire n'eût sans doute pas servi, jusqu'en ces premières décennies du troisième millénaire où nous vivons, de si puissant révélateur» (Avant-propos, p. 16). Ce lien est comme un perpétuel aller-retour entre les choses d'en bas (en-bas) et celles d'en-haut, lequel ne peut bien évidemment être mieux servi que par la présence de ces messagers que sont, étymologiquement, les anges : «Ainsi montaient-ils et redescendaient-ils sans cesse, chargés dans leur envol des oraisons qui, sans eux, n'auraient pu s'élever jusqu'au ciel et percer les nues tant est faible et languissante la prière des seules forces humaines, et dans leur descente, d'une telle moisson de grâce que la force agissante de cet inlassable aller et retour entre celles dont les ombres hantaient ce lieu, et qui avaient préféré la prison et la privation de sacrements à la trahison de ce que leur conscience et leur âme leur disait être la vérité, celles qui venaient trois siècles après dans ces mêmes lieux proclamer qu'il n'y a d'autre Dieu que le Dieu mort sur la Croix, et la gloire céleste du Père de miséricorde et Dieu de toute consolation, cette force agissante, donc, débordant du vallon comme d'une coupe trop remplie, commença à se déverser dans de très nombreux cœurs» (p. 46).
C'est ce lien subtil, que seule, désormais, une poignée d'êtres (les qualifierons-nous de veilleurs, de sentinelles, de justes, ou bien de simples chrétiens ?) est capable de maintenir contre la marée montante de stupidité et de crasse inculture, qui nous intéresse bien plus que le portrait, pourtant beau et courageux, de femmes qui n'ont peur de rien puisque c'est quand «les hommes se couchent [que] les femmes [...] se relèvent» (p. 26). Ce lien est, d'abord, un lien charnel, intime, spirituel et matériel, plus dur qu'une montagne de diamant et plus éphémère que le babil d'un enfant, je veux parler du langage.
Ce n'est sans doute pas un hasard si l'héroïne (pourquoi suis-je en train de l'imaginer forcément belle, en tout cas rayonnante ? Parce qu'elle n'aura autorisé qu'un seul cliché d'elle, en cette époque où l'image triomphe, à l'instar de la fausse parole dont elle est la croûte figée ?) est, à tous les sens de l'expression, une femme de parole : «À l'âge de quinze ans, le mot mémorial entra en elle avec la même force qu'était entré, dans son enfance, le mot rare» (p. 34, l'auteur souligne). Ce n'est aussi pas sans raison que nous pourrions la rapprocher de l'inflexible Antigone, qui des lois sacrées possède une connaissance plus claire que tous les Créons procéduriers parce qu'elle obéit à la petite voix intime qui lui commande de ne pas laisser son frère Polynice exposé sous le ciel à la corruption.
C'est ainsi que, comme toutes les grandes aventures, celle des mots est-elle cachée, humble, souterraine même, avant qu'elle ne laisse éclore ses plus beaux fruits. Bâtir est une œuvre de l'esprit, et, comme telle, reste invisible à qui ne sait voir : «De Port-Royal des Champs à Saint-Denis en France, soixante-quinze années rampèrent en rhizomes de sang sous la surface du siècle et, jaillissant du sol en 1793, sautèrent à la gorge du roi sacrilège et de toute sa descendance. Louis le Grand tomba de toute sa hauteur dans la fosse» (pp. 35-6). C'est, en deux phrases toutes simples, convoquer les ombres de Maistre, Huysmans, Bloy, Hello et Massignon, pour lesquels l'Histoire n'est qu'un jeu démentiel et hurlant si nous ne savons y découvrir, puis déchiffrer, les linéaments mystérieux qui explosent en gerbes fugaces, parfois miraculeuses : l'Histoire véritable, affaire de cœur et d'intentions gardées au dernier recès des consciences.
Bâti grâce à la puissance des mots, Port-Royal, visible et invisible comme l'est le véritable Cluny selon Albert Thibaudet (4), charnel et immatériel, peut ainsi consacrer le retour d'une langue que l'on croyait perdue, et qui n'était simplement que conspuée, réduite à la moquerie, à la contrebande, alors que gronde l'orage final, qui résonne sourdement dans le texte d'Hélène Raveau, comme la sidération de la nature tout entière avant la catastrophe finale, plusieurs fois discrètement évoquée (cf. p. 43). C'est pourtant cachée aux oreilles vulgaires, aux intelligences empêtrées dans les affaires du monde, qu'elle s'est épanouie, à l'abri dans le cœur de ces résistantes plus droites que des cierges et plus déterminées qu'une armée de CRS menant la charge : «Quelle était donc cette langue si pure, si élégante, claire, sonore et douce, et dont les mots pourtant connus résonnaient comme les mots d'une langue étrangère ? Ils entendaient louer Dieu en français» (p. 38).
Port-Royal, visible et invisible, triomphant de nos lâchetés et compromissions avant même que d'être reconstruit, langage visible et invisible, qu'il s'agit de retrouver pour le faire chanter, et admirer, et louer, corps de ces femmes admirables, que l'on dirait prêtes à subir, comme les carmélitaines de Georges Bernanos, le martyre, corps visibles et invisibles, visibles parce que tout «ce que nous découvrons de l'Univers nous ramène à l'Incarnation» (p. 51), invisibles comme celui du Roi («Au Roi, Madame ? Quel Roi ?», p. 64) destitué dont l'ancêtre rasa Port-Royal jusqu'au vif fond, invisibles et visibles comme ces légions d'anges dont Hélène Raveau tisse la structure secrète de l'univers, donc de son propre chant : «Une légion céleste m'est apparue qui, de la même façon que nos gentils oiseaux, fusait d'en-haut vers notre vallon. Mais quand je regardai avec une plus grande attention, il m'apparut que chacun de ces visiteurs portait un lourd fardeau dans ses bras, qu'il déposait à terre avant de reprendre son vol, comme font les abeilles dans la ruche quand elles viennent y poser leur butin de pollen. Ce qui s'amoncelait sur l'herbe formait un monticule qui ne cessait de grandir, car les êtres coruscants n'étaient pas ménagers de leur peine et ne cessaient leurs voyages. Et quand j'y regardai de plus près encore, je vis clairement que ces pierres énormes qu'ils apportaient étaient des moellons d'outre-ciel» (p. 86), invisibles et visibles comme le mémorial, disparu des plus récents manuels de français, que Pascal cousit «dans la doublure de son pourpoint suivant une habitude pieuse de son siècle», consistant en «deux feuilles écrites de sa main» : «Un texte sur papier, composé pendant la nuit du 23 novembre 1654, et sa recopie sur parchemin, sans doute postérieure de quelques jours, où apparaissent de très légères variantes, et dans laquelle est mis en majuscules le mot FEU» (pp. 107-8), visibles et invisibles comme cette ligne unique qui compose la «gravure inouïe de Claude Mellan représent[ant] le visage du Christ couronné d'épines tel qu'on l'imaginait imprimé sur le linge présenté à lui, pendant sa montée au Calvaire, par une femme appelée Bérénice» (p. 110), visibles et invisibles, au fond, comme tous les textes qui sont eux aussi composés d'une seule et même ligne, infinie, sans point final

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Notes
(1) Pierre Boudot, Au commencement était le Verbe... (Grasset, 1980), p. 13.
(2) Hélène Raveau, Les choses d'en-haut (Salvator, 2015), p. 10.
(3) «Pourtant, les oiseaux qui fusaient du ciel n'allaient jamais jusqu'au sol. Toujours leur vol s'inclinait, rasant d'invisibles toits, et remontait. De génération en génération, les oiseaux du val s'étaient transmis la mémoire des édifices» (p. 73).
(4) «Le Cluny d’aujourd’hui n’est pas Cluny : c’est l’absence de Cluny, c’est le trou, la trouée, horrible et large plaie, qui fut faite à la terre par la démolition de l’un des deux Saint-Pierre. Car Saint-Pierre de Rome et Saint-Pierre de Cluny, dont les dimensions presque égales dépassent celles de toutes les églises de la chrétienté, et dont la grandeur matérielle correspondait à leur cercle d’action, s’équilibrent dans l’histoire de l’Eglise comme les deux signes visibles de ce qu’on peut appeler sa force d’institution», in Cluny (A contrario, 2004 [1928]), pp. 43-4.

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