Les loups à leur porte de Jérémy Fel, par Gregory Mion (29/10/2015)

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Crédits photographiques : Szolt Czegledi (EPA).
«La terreur, qui n’allait cesser qu’au bout de vingt-huit ans (mais a-t-elle vraiment cessé ?), s’incarna pour la première fois, à ma connaissance, dans un bateau en papier journal dévalant un caniveau gorgé d’eau de pluie.»
Stephen King, Ça.

«Il préparait quelque mauvais coup, comme le font toujours ses semblables. Se hâtant parmi l’archipel de ténèbres, il traversait d’un pas plus vif les îlots de clarté lunaire, et accordait sa préférence aux flaques profondes d’obscurité où il n’hésitait que lorsqu’il avait besoin de reconnaître le terrain, glissant d’un couvert au suivant avec de fréquents regards en arrière sans pourtant jamais m’apercevoir ou me deviner.»
Dean Koontz, Les yeux foudroyés.

Un premier roman d’imagination, quasiment une anomalie française


Dans un livre récemment paru et qui s’intitule Ce pays qui aime les idées (1), Sudhir Hazareesingh revient sur les raisons qui ont fait la réputation savante de la France, à savoir un goût prononcé pour le pouvoir d’abstraction et les méthodes spéculatives. On soutient d’ordinaire que cette tendance intellectuelle a pu naître avec Descartes et l’authentification philosophique du sujet pensant, mais elle s’est fermement prolongée au fil des siècles, jusqu’à établir une connivence entre le goût des idées et l’impératif de bien les écrire. L’exagération du souci stylistique, et parfois la prépondérance de celui-ci au détriment des contenus réels de la pensée, a pu engendrer quelques résultats gênants, ce que souligne Jacques Bouveresse dans son essai Prodiges et vertus de l’analogie (2). Parmi les plus éloquentes illustrations d’un style qui emporte tout sur son passage, Bouveresse montre que Régis Debray, lorsqu’il fait mine d’étudier le théorème de Gödel, aboutit à des conclusions assez rocambolesques. Par le recouvrement ou le camouflage littéraire de la difficulté mathématique, Debray construit des associations d’idées certes séduisantes pour un lecteur non averti des problèmes qui se posent objectivement chez Gödel, mais ce ne sont en fin de compte que des coups d’épée dans l’eau, tout au plus des récupérations intuitives qui ne résistent pas à la moindre inspection un tant soit peu sérieuse de leurs intentions.
Ce penchant pour les concepts a accouché de nombreuses chapelles idéologiques dont certaines ont fait preuve d’agressivité quand on a essayé de les démonter. Par effet d’influence, ce provincialisme des idées s’est déplacé insidieusement vers le domaine littéraire, privilégiant les efforts d’introspection, les sanglots longs des esprits tourmentés qui se couchent sur des manuscrits larmoyants, la recherche d’une expression psychiquement louche davantage que la mise en scène de cette plaisante neurasthénie. Dire plutôt que montrer, évaluer plutôt que raconter, ce pourrait être ici les spécificités de la littérature française de tradition, comme si les histoires palpitantes n’étaient au fond réservées qu’à un lectorat populaire qui n’a aucun droit de participation au sein du débat esthétique et dont la parole ne compte pas. En France plus que partout ailleurs, la cohorte des romans psychologiquement insipides prolifère, et certains auteurs ont fait de leur expérience mentale un filon, nous abreuvant livre après livre de leurs tracasseries intimes ou de leurs considérations domestiques. N’est pas Montaigne qui veut, pas plus qu’un dandy crétin ne saurait faire écho aux solitudes géniales d’un Rousseau alors même qu’il se vend sempiternellement dans le Paris prostitué de la médiatisation. Pour notre malheur, l’autofiction a fait des petits et quelques-uns d’entre eux enfantent des formes bâtardes de cette planque de la pseudo-création.
À contre-courant de cette menaçante vague d’Hokusai, nous voudrions saluer le projet totalement créatif de Jérémy Fel avec son premier roman Les loups à leur porte (3). C’est un livre qui se préoccupe avant tout de raconter une histoire, hors de toute prétention érudite ou clinique. Qu’on ne s’attende donc pas à rencontrer une écriture caractéristique maniérée dans ses tournures, ni l’exposition de thèses intempestives au cœur même de l’action. L’auteur écrit plus qu’il ne réécrit ; il tient son sujet et il ne le perd pas dans un enrobage lexical sur-catégorisé.
On pourrait cependant lui reprocher une évidente systématicité dans la construction, les moments de mauvais rêves finissant par être superflus et confinant à l’impression d’un remplissage commode, tout comme le tempérament plus ou moins unilatéral des personnages verrouille le propos dans un manichéisme qui fait du méchant un être prévisible dans son vice grandissant, et du gentil un axe de résistance conventionnel. On s’abstiendra néanmoins de commenter plusieurs facilités narratives qui frôlent quelquefois l’invraisemblance parce que nous avons affaire à une fiction pure et qu’elle exige de nous un exercice divertissant de suspension consentie de l’incrédulité. On ne peut en effet se permettre d’exiger d’un roman des mandats qu’il n’a pas souhaité se donner. L’auteur lui-même admet volontiers son malaise vis-à-vis de multiples comparaisons avec des écrivains anglo-saxons confirmés, la plus abusive d’entre toutes étant probablement celle qui voit dans Les loups à leur porte une architecture faulknérienne (4). Ce genre d’assertion n’existe que par sa gratuité légère et ne veut au fond strictement rien dire puisqu’elle n’est appuyée par aucune sorte de démonstration critique. Eu égard à cet appétit comparatiste, il en va aussi du panache donquichottesque des quatrièmes de couverture qui écrasent les auteurs plus qu’elles n’en distinguent la singularité, et si Jérémy Fel peut évoquer à juste titre un Stephen King ou une Joyce Carol Oates, c’est lui-même avant tout qui doit être instruit de son œuvre. Chaque primo-romancier est forcément inspiré par des références structurantes, toutefois c’est sa voix propre qui nous paraît devoir être défendue avant de la placer sous le patronage d’hypothétiques antécédents. Au reste et de façon tout à fait accessoire, on se serait peut-être montré plus original si l’on avait apprécié l’écriture de Jérémy Fel en la mesurant avec celle d’un Dean Koontz (5).

Le Mal kaléidoscopique, le malin amplement disséminé

On découvrira dans Les loups à leur porte douze personnages répartis en treize chapitres complémentaires. Alors que les chapitres liminaires introduisent des histoires en apparence diffractées et qui pourraient se lire comme autant de nouvelles indépendantes les unes des autres, chaque destinée rejoint peu à peu une source commune où tous les éléments finissent par converger dans un habile mouvement de choralité. Les points de suture entre toutes les vies sont en général astucieusement définis. À vrai dire, plus la cause paraît anecdotique et plus son effet est significatif, plus le plaisir de lecture augmente. En cela, nous avons beaucoup aimé l’idée qu’un mémoire de maîtrise fortuitement lu ait pu susciter une vocation à la fois criminelle et vengeresse (cf. pp. 72 et pp. 267-310), de même que nous avons estimé l’idée qu’un personnage très secondaire puisse ultimement ressurgir et interagir décisivement auprès d’un personnage central (cf. pp. 150-1 et pp. 418-435). En outre, cette situation du personnage secondaire aux compétences réversibles se reproduit à divers degrés dans le roman, pour culminer sans doute avec Mary Beth, une jeune serveuse qui officie entre les tables et les chaises d’un café-restaurant reclus de l’Indiana, dans les environs de la ville de Lafayette (cf. pp 41-52, puis elle endosse un rôle crucial dès le milieu du livre – pp. 209 et suivantes). Dans d’autres cas, les concordances sont parfois infimes et elles relèvent davantage de la fantaisie du romancier que d’un épisode proprement essentiel de l’intrigue.
Cette logique du brassage existentiel est de surcroît accentuée par un riche assortiment spatio-temporel. Des années 1970 à notre époque, de la région d’Annecy jusqu’aux États-Unis, en passant par la banlieue nantaise, Les loups à leur porte remue les terres et les calendriers en se renforçant progressivement autour de l’État du Kansas, son foyer initial. Le Kansas est un État politiquement connoté aux États-Unis, connu pour sa rigueur conservatrice et pour la ville de Topeka, considérée comme le centre géographique parfait du pays. De nombreux commentateurs de la société américaine ont relevé les particularités de ce Midwest rugueux digne d’une Rust Belt, parmi lesquels il faudrait citer l’historien Thomas Frank et son ouvrage What’s the matter with Kansas ?, dans lequel il analyse les raisons pour lesquelles la classe ouvrière du Kansas s’évertue à voter contre ses intérêts économiques par le biais d’une adhésion aveugle aux rhétoriques mythiques des néo-conservateurs illuminés. Plus que tout autre État, le Kansas se présente sous la plume de Frank à l’instar d’un étrange territoire intellectuellement et physiquement dévasté. On y croise des prédicateurs millénaristes, des doctrines rétrogrades et des gens convaincus d’aller dans la bonne direction alors même qu’ils s’enfoncent dans un précipice duquel on ne revient plus. Cette enquête objective fait du Kansas un lieu où la nuit de l’esprit est définitivement tombée sur les individus, chacun entretenant les légendes fondatrices d’une droite dure, chacun étant peut-être prêt à se barricader les soirs de pleine lune en craignant le possible surgissement d’un loup-garou.
Ainsi nourri de superstitions et de thèses obscurantistes, le Kansas oscille entre les monstres qu’il désigne, les ennemis qu’il se crée et les malades qu’il fait naître et qu’il élève avec de fortes convictions. On ne sait exactement pourquoi Jérémy Fel a choisi le Kansas comme théâtre de ses opérations initiales (ou inchoatives), néanmoins nous suggérons qu’il l’a fait en fonction des informations disponibles ici ou là, dans la presse à scandales ou dans des articles universitaires qui relatent impartialement le contexte spirituellement problématique de cet État. Du point de vue de la littérature, évidemment, le Kansas est l’endroit idéal pour faire émerger un être malfaisant, et c’est précisément le cas lorsque nous entrons dans cette aventure et que nous y trouvons Daryl Greer, un adolescent inquiétant qui a flingué une chauve-souris à treize ans et qui en a conservé la dépouille dans un bocal de formol (cf. p. 15). Dans la mesure où la cruauté juvénile envers les animaux renvoie souvent à de futurs comportements dangereux, ce seul détail suffit à nous indiquer le coefficient de perversion de Greer, héritier fictionnel d’un immense régiment de détraqués précoces, tels que, par exemple, Jeffrey Dahmer pour le monde réel ou le Kevin imaginaire et socialement toxique de Lionel Shriver dans We need to talk about Kevin. On pourrait d’ailleurs agrandir cette liste à l’envi, proposer des intertextualités judicieuses entre plusieurs personnes réelles ou fictives, de sorte à concevoir une généalogie du Mal sensiblement adaptée à l’impureté de Daryl Greer, mais cela serait moins une preuve acceptable de l’identité formelle de Greer qu’un exercice de virtuosité heuristique qui finirait par engloutir l’originalité de ce titan de scélératesse créé par Jérémy Fel.
En tant que tel, Daryl Greer est le loup qui dirige explicitement ou tacitement la meute du roman. Plus que tous les autres, il est celui qui ne se contente pas d’être le monstre qui fait le clampin sur le seuil («the thing on the doorstep» aurait dit Lovecraft); il s’immisce par effraction dans les intérieurs bien douillets et il en perturbe les fondations morales et culturelles, imprégnant l’ordre de son chaos rampant définitif. Il est le démon qui s’est répandu dans le monde et le monde, pour se débarrasser de cette maladie, doit être exorcisé. Ce sera du reste dans une scène très proche de L’Exorciste que le Mal sera en partie mis hors d’état de nuire, par l’entremise d’une défenestration héroïque (cf. pp. 346-7). En partie seulement car le Mal persévère dans son être par d’autres moyens, dans le souvenir, déjà, mais aussi chez d’autres personnes négativement possédées. En ce sens, la fin du livre suggère la possibilité qu’un autre loup soit entré dans la bergerie (cf. pp. 432-4). Ce serait un loup de nationalité française, marqué par le sang et d’apparence conforme au délit de sale gueule. Le lecteur fera ses déductions personnelles à ce sujet. Toujours est-il que cette présence angoissante appelle une suite probable, ne serait-ce que parce qu’on se situe de nouveau au Kansas et que l’on aurait envie d’en savoir plus long sur cette apparition inopinée.
En revanche, par contraste avec un Kansas déclencheur, l’intrigue se transporte lentement dans l’État de la Californie. Est-ce à dire que le désespoir fondamental de ce Kansas enclavé dans son ordure s’atténue sur les plages et sous les soleils californiens ? Il faudrait en réalité voir les choses autrement et poser que la Californie, plus qu’un environnement prophylactique où se prépare le dénouement, constitue un instrument de requalification de la monstruosité puisque Daryl Greer y prospérera en se faisant appeler Walter Kendrick. Avatar d’une conquête de l’Ouest post-industrielle et d’une dilution de la haute criminalité dans les structures accommodantes de la rationalité économique, l’horrible Greer se rachète un Moi de société à San Francisco tout en continuant d’irriguer son Moi profond de malveillance. Paradigme du self-made-man à l’américaine, Kendrick est un entrepreneur à la tête d’un véritable empire dans le secteur des festivités nocturnes (cf. p. 214), à quoi il adjoint des activités moins officielles dans le proxénétisme et autres trafics ignobles d’êtres humains. Quoi de plus normal en outre que la réussite de ce monstre de vanité et d’abomination à une époque où l’égoïsme est une composante élémentaire des échanges ? Jadis prenable dans sa folie meurtrière adolescente, fougueux dans ses gestes qui auraient pu le trahir, Kendrick est désormais disséminé au cœur d’un système intouchable, appuyé par une main invisible qui assure aussi bien la loi du marché que la norme hideuse du crime. En un mot, Walter Kendrick incarne le revers de la médaille du « rêve américain », élément de langage ayant remplacé un phénomène concret, autrefois capable de soulever des foules migratoires et maintenant réduit à la catégorie de discours auto-déréalisant qui échantillonne et qui exclut.
Enfin, nous voudrions affirmer que le binôme Greer/Kendrick, en tant qu’il remue et qu’il ressasse une anthologie de la calamité, en tant qu’il est encore une créature odieusement bicéphale, littéralement divisée pour mieux asseoir son règne et donc littéralement diabolique (6), représente l’inverse même d’un contrat social où chacun aurait accepté de renoncer à ses libertés naturelles pour s’engager dans la liberté canalisée de la volonté générale et du peuple démocratique souverain. Uniquement souverain de lui-même, préférant ses forces brutes à toute espèce de droit réfléchi, le siamois Greer/Kendrick a plutôt signé un pacte avec la Bête, d’où le fait qu’il se sente propriétaire de tous les droits (cf. p. 339) et qu’il fasse d’autrui l’occasion d’un ustensile pour ses fins délétères (cf. p. 391). Au point de vue de ce caractère divisé et diviseur, la forme éclatée de ce roman se justifie pleinement. Le rayon d’influence du dragon à deux têtes Greer/Kendrick n’aurait pu supporter une trame rectiligne. C’est un genre de création discontinuée qui demande à son créateur un supplément romanesque. Gageons que Jérémy Fel a livré une bataille intéressante contre ce monstre colossal et qu’il nous livrera un second roman amendé de ses petites imperfections.

Notes
(1) Éditions Flammarion (2015).
(2) Éditions Raisons d’Agir (1999).
(3) Éditions Rivages (2015).
(4) Précisons que nous avons pu discuter assez longuement et tout à fait cordialement avec l’auteur lors de la Fête du Livre du Var, à Toulon, le samedi 26 septembre 2015.
(5) Par exemple avec le Koontz de la période Watchers.
(6) Rappelons que le Diable est un diviseur au sens fort du terme.

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