La Chevalière de la Mort de Léon Bloy (16/02/2017)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
21832681608_4e3e455bca_z.jpgLéon Bloy dans la Zone.





C4oVRG8WEAAzgwJ.jpg large.jpgSi l'on connaît mal, voire absolument pas selon Jacques Petit, les circonstances dans lesquelles fut écrit ce texte dont l'édition originale fut tirée à 100 exemplaires en 1891, nous savons en revanche, selon les mots-mêmes de l'écrivain, que ce texte constituait un «tire-l’œil» dans lequel il a «forcé l'épithète tant qu'il a pu, et «chargé à dessein [s]a palette des couleurs les plus violentes et les plus exaspérées» (1). Nous savons par ailleurs, une fois de plus grâce à Léon Bloy, que ce texte a été entièrement écrit en 1877, «dans un des bureaux de la Compagnie du chemin de fer du Nord» dont il était, «en ce temps lointain, l'un des plus exécrables employés» (p. 21). Léon Bloy vient donc tout juste de dépasser la trentaine lorsqu'il écrit cette Chevalière de la Mort qui annonce la plupart de ses textes, d'abord, d'entrée de jeu, par sa manière de s'enter sur un texte qui dépasse de très loin le seul domaine de la littérature, puisqu'il s'agit de la geste divine, fonds de douleurs terrifiantes sur lequel se détachent les destinées de quelques hautes figures et, assurément, celle de Marie-Antoinette dont il est ici question : «Ses premiers vagissements durent paraître un écho de la Prose terrible et cet écho dans sa pauvre âme n'eut jamais de fin» (p. 23). Cette compénétration entre le visible et l'invisible, la visibilité d'actes parfois incompréhensibles qui ne peuvent être compris qu'à l'unique condition que les déchiffre un commentateur point effrayé par la scrutation d'un royaume dont les sots ne devinent même pas la présence (2), en creux, dans les plus petites actions, est l'une des thématiques les plus étonnantes des œuvres bloyennes, et se décline, ici, dans la figure bien connue de la réversibilité des mérites, œuvre des profondeurs essentielles, auxquelles puise tout texte véritable : «Sans doute, d'autres grandes victimes avaient été déjà posées sur le candélabre des Expiations, et on sait que l'histoire de chaque siècle est creusée à son centre, ainsi qu'un ravin, par le torrent du sang des innocences égorgées pour la rançon des coupables» (p. 24). Plus loin, Léon Bloy écrit ce passage : «Il est effrayant de penser qu'on ne sait absolument rien de l'histoire, sinon les plus tangibles catastrophes, et que la légende ainsi dénommée n'est autre chose, en réalité, que le graphique sanguinolent des têtes coupées et des cœurs meurtris dont l'immolation ne sera jamais éclaircie» (p. 75, l'auteur souligne).
L'universelle compénétration des âmes des justes et des âmes des pécheurs est certainement l'une des lignes les plus remarquables, que nous pourrions intituler «le postulatum d'une providentielle expiation» (p. 39) de cette Prose dont Léon Bloy s'est fait le scrutateur intrépide et génial, ligne dont il faut patiemment tenter de déchiffrer la mystérieuse ordonnance sous la vitre épaisse ou, mieux, le miroir déformant, de la réalité. C'est ainsi que Marie-Antoinette, assassinée par la racaille populaire et révolutionnaire dont Léon Bloy livre une truculente caricature, peut à bon droit être considérée comme l'«émissaire de tous les péchés de la race de Saint-Louis» et même, dans un retournement temporel dont le paradoxe n'est qu'apparent, comme celle qui, «sur la bascule infâme», «enfante à la gloire du Paradis les ancêtres de son époux» (p. 48, l'auteur souligne).
Si le temps est une illusion découlant de la Chute, la concaténation logique faisant découler l'effet de la cause n'est plus assurée, évident mais pas moins étonnant retournement dans lequel Léon Bloy aura puisé certaines de ses images les plus saisissantes, retournement qui est aussi, comme toujours chez ce génie de la raillerie, galipette grossière, farce remplaçant la tragédie ou, plutôt, une fois qu'elle a vidé cette dernière de sa substance, prenant sa place sous le groin du bourgeois : «Car ce n'est plus, à cette heure, de «chrétiens aux lions» qu'il s'agit, mais de lions et de lionnes aux fils renégats des anciens chrétiens», le peuple roi étant «assis dans l'amphithéâtre immense», vociférant «à pleine gueule pour que la lionne lui soit amenée» (p. 47).
En même temps qu'à la farce et à la parodie (3) qui toutes deux se mesurent par «la grandiose inanité de l'effort tenté" pour déshonorer «la grandeur morale de la veuve de Louis XVI» (p. 53), «l'extrême civilisation détachée de la foi chrétienne» donne naissance à toutes les horreurs, pourvu qu'elles soient cocasses, et même, surtout, lorsqu'elles ne le sont pas, leçon que n'oubliera jamais d'appliquer, avec l'opiniâtreté d'un fort en thème mais sa la légendaire puissance de son illustre aîné, Philippe Muray. Ainsi, en évoquant l'exemple d'une de ces tanneries de peau humaine qui fleurirent, à Meudon et ailleurs, durant la Révolution, Léon Bloy, qui parle d'un «cannibalisme industriel, paisible, élégant» (p. 50), en bref citoyen, ne peut que pointer la responsabilité d'un pays oublieux de son passé.
31135971923_3d6418541f_o.jpgPar antiphrase, la déchéance de l'époque dans laquelle Léon Bloy s'égosille, époque qui ne peut que haïr très sereinement ce «diamant de Golconde» qu'est la Douleur (4), nous donne à lire ce que serait une époque réellement pleine, qui n'aurait pas entonné le «Des irae de l'ensevelissement d'une Tradition, d'une Aristocratie, d'un Trône et d'un Monde» (p. 66). Bien plus encore, c'est au sein même de la parodie, de l'image déformée ou inversée, que peut se lire la formidable surrection de l'univers racheté que la déchéance même du nôtre ne peut qu'invoquer et appeler de toutes ses fibres pourries. Léon Bloy parle, spécifiquement d'«excès d'opprobre» (il souligne même ces termes) qui ne peut que se retourner en cela qui va l'annihiler, non parce que le négatif ne peut, au-delà d'un certain degré de malfaisance, que se retourner en son contraire, mais bien davantage parce que c'est du sein du négatif lui-même que va germer le tout-autre, et parce que Celui qu'attend l'écrivain n'est assurément pas un doux joueur de guitare consacrée : «J'eus alors la sensation très profonde, très particulière que la Providence venait d'accomplir un geste inouï et que la France vidée, cette fois, de son suprême expédient», les Bourbons actuels ne comptant pas plus, aux yeux de Bloy, «que des fantômes», «était humainement, raisonnablement défunte, condamnée, damnée comme une sorcière de joie qui aurait séduit l'univers et qui ne mériterait aucun pardon», à moins, poursuit l'écrivain, «à moins, pourtant, que l'excès de son opprobre n'eût été précisément calculé pour la souterraine germination de quelque Sauveur INCONNU dont l'avènement ne serait possible qu'en l'absence absolue des compétitions» (p. 76, l'auteur souligne).
Accablé par le spectacle d'un Paris «désormais étrange qui n'avait plus rien à espérer» le jour où se répand la «foudroyante nouvelle de la fin tragique de Napoléon IV», le 21 juin 1879, «trois jours après le soixante-quatrième anniversaire de Waterloo, Léon Bloy «regarde progresser la putréfaction nationale en [se] disant qu'après tout, elle ne peut pas être infinie et qu'il faudra bien qu'une Fleur nouvelle, préfigurée seulement pas les anciens Lys, s'élance un jour de ce compost surnaturel où, depuis l'Aréopagite, ont si lentement fermenté les vouloirs de Dieu !» (pp. 76-7).
Et le Mendiant ingrat de n'en point finir, dirait-on pour creuser la plaie de l'attente de la chaux vive de l'orgueil blessé et du désir jamais assouvi, de rappeler quel est l'état de la France dans laquelle il vit qui elle aussi, comme le XVIIIe qu'il déteste, semble avoir adopté pour emblème national le singe (5) : «Le sang des Napoléon s'est épuisé pour grossir les ondes auparavant ignorées d'une petite rivière de l'Afrique méridionale, de même que la race fleurdelysée des anciens Bourbons s'était éteinte en la personne errante et phantasmatique de Louis XVII». Après ceux-là, ajoute Bloy, «silence et ténèbres. C'est fini de la Tradition. La table est rase et la place est nette pour Celui qui doit venir à la façon d'un nocturne spoliateur, quand l'ineffable Trinité l'appellera par son nom» (p. 79).
La Chevalière de la Mort se clôt comme la plupart des textes de Léon Bloy, par une formidable ouverture, celle du désir que le grand impatient aura manifesté tout le long de sa vie pour, qu'enfin, quelque chose de nouveau interrompe le cours de la chute inéluctable : «La fin du siècle, d'ailleurs, est proche. Les écluses des nouveaux destins vont s'ouvrir. Toutes les expériences ont été faites, les futailles de la vieille sagesse humaine sont irréparablement défoncées, on agonise de soif et de nostalgie sous le cadenas des législations sans merci qui n'ont jamais fait grâce à personne, et tous les êtres capables de volonté ou d'adoration implorent à deux genoux l'élargissement divin» (p. 80).

Notes
(1) Voir l'Introduction au cinquième volume des Œuvres de Léon Bloy données par le Mercure de France (1966, p. 10), un volume regroupant les textes que nous pourrions dire historiques de l'auteur, et qui contient L'Âme de Napoléon, précédemment évoqué, mais aussi Le Fils de Louis XVI, objet d'une prochaine note. Sans autre indication, les chiffres entre parenthèses renvoient à notre édition.
(2) «Les femmes tiennent une place étrange dans la Révolution. Ce furent elles qui, les premières, osèrent porter la main sur la chose réservée, sur la Royauté [...]. Une histoire profonde de la Révolution, qui s'attacherait à relever toutes les influences morales qui déterminèrent cette immense explosion d'orgueil, serait, je crois, du même coup, une étonnante monographie de la femme dans les temps modernes» (p. 52).
(3) Lesquelles seront illustrées par le long réquisitoire imaginaire d'un spectre qui, au moment où Marie-Antoinette est condamnée, seul ose se lever pour la défendre : «Liberté, Égalité, Fraternité... ou la mort ! Voilà notre labarum, citoyens. Par lui, nous vaincrons tous les tyrans et nous reléguerons dans la plus impénétrable obscurité les scélérates traditions de respect, de piété, de modération et d'honneur qui formèrent si longtemps la base de la ci-devant société chrétienne, appuyée sur un ci-devant Dieu que notre invincible raison vient d'abolir à jamais» (p. 61). Cette thématique de la parodie mériterait une étude spécifique, tant les procédés sont nombreux et constants par lesquels Léon Bloy met en balance constante le plus haut degré de singularité avec le plus haut (ou bas, en l'occurrence) degré d'inanité (cf. p. 53). La culmination de cette thématique réside dans le portraits du fils de Naundorff, Charles XI (cf. pp. 68-70), un grand homme ne pouvant finalement se survivre que dans des descendants volontairement ou involontairement ridicules, comme Bloy l'illustrera à propos de ceux de Christophe Colomb.
(4) Référence à la page 65, où nous trouvons également : «Lorsqu'un grand homme apparaît, demandez d'abord où est sa douleur», ainsi que ce très beau passage : «Le bondissant troupeau des onagres apocalyptiques de la Libre pensée et du Matérialisme aura beau faire. On ne change pas la nature des choses et l'homme sera toujours l'esclave passionné de la Douleur. Il en fera toujours sa beauté, sa force et sa gloire. Il se recommandera d'elle, toujours, quand il lui faudra produire un atome de sa liberté, comme les prisonniers se recommandent de leurs chaînes pour enfoncer les portes de leur prison».
(5) «Le singe est la bête d'élection et d'affection du XVIIIe siècle […] le singe remplace Notre Seigneur Jésus-Christ et grimpe sur tous les autels» (p. 29).

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