Les Prophètes du Passé de Jules Barbey d'Aurevilly (07/03/2018)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
1489044879.JPGLa théologie politique et le messianisme dans la Zone.





IMG_6663 (modifié).JPGAcheter Les Prophètes du Passé chez l'éditeur.

L'édition proposée des Prophètes du passé est le fruit d'un fort beau travail universitaire (avec notes et variantes du texte) de la part de cette excellente et courageuse maison qu'est le Sandre et de David Cocksey (1), dont la préface, qualifiée de présentation, est solide, même si plus d'une fois son auteur prend ses distances avec l'intraitable critique, assez comiquement surnommé Barbemada de Torquevilly par Hippolyte Babou dont nous ne savons fort heureusement plus rien, et qui passa à la postérité pour cette vacherie.
Le texte des Prophètes du Passé n'en continuera pas moins, s'il trouve quelque public à peu près cultivé, de heurter nos si frileux lecteurs, tous ces «marmousets de la littérature contemporaine» (p. 22), ces petits universitaires «piqués de la tarentule de la discussion» (p. 47), non point en raison des jugements à cran d'arrêt que manie l'auteur avec une dextérité sans égale, partant du constat que «ce qui convient quand on est à l'extrémité de tout, comme nous sommes, c'est la vérité SUR TOUT ET A TOUS» (p. 38, l'auteur souligne), ni même parce qu'il évoque ces auteurs qu'il nomme bellement des «intelligences d'ordre» (p. 50), Joseph de Maistre, Louis de Bonald ou encore Blanc de Saint-Bonnet (je crains que plus personne ne lise Lamennais en France, sauf peut-être dans les salles de lecture des silencieux monastères), mais parce qu'il tient que la théocratie est le meilleur gouvernement qui soit, puisqu'il s'appuie sur une vérité politique qui, à l'instar des «vérités dont les sociétés ont besoin pour vivre», est «divine, révélée, enseignée, apprise, par conséquent éternelle» (p. 57). C'est d'emblée ou presque poser ce que Barbey tient pour une évidence avec une magistrale crânerie qui décomposerait le plus impavide de nos rétiaires, si tant est qu'il en reste !
Il y a plus encore, il y a quelque chose qui ne pourra pas manquer d'ébranler les petites certitudes du plus intransigeant contempteur de Barbey d'Aurevilly et, plus largement, de ces grandes voix de la réaction ou de la contre-révolution qui furent, d'abord, de fort belles plumes, et des plumes visionnaires. Il y a ceci, dans Les Prophètes du Passé : Barbey d'Aurevilly estime que, en opposant «la philosophie qui part de la conception de Dieu pour arriver à l'homme et aux Sociétés, et la philosophie qui ne veut partir que de la connaissance de l'homme pour s'élever à la notion supérieure de Dieu et des lois, conséquence de son être» (p. 27), en affirmant qu'avant, «l'homme défendait Dieu» alors que «dans les temps modernes, dans les temps présents, au contraire, c'est la notion de l'homme qui a vaincu» puisque «c'est elle qui s'est emparée de la philosophie, ou pour mieux dire en disant davantage, de l'esprit général du dix-neuvième siècle» (p. 28) et que «du concept de l'homme on ne va pas au concept de Dieu» (p. 33) car on ne peut qu'immanquablement revenir à ce peu de boue qu'est l'homme privé de Dieu, en posant, en outre, le fait incontestable que notre société est «dressée sur le Moi», on a affirmé dans le même mouvement que la liberté primait sur toute autre considération, y compris Dieu, nié, bafoué, aboli, éteint en haut et éteint en bas (cf. p. 127), conséquemment considéré comme le Despote absolu qui ne pourra brimer que nos plus enthousiastes volontés d'émancipation. Au rebours du jugement de Louis de Bonald qui écrivait que «La Révolution [qui] a commencé par la déclaration des droits de l'Homme» ne pourra être finie que «par la déclaration des droits de Dieu» (cité à la page 61 de notre livre), nous ne pouvons que constater le triomphe absolu, dans nos sociétés modernes, du Moi, joliment déguisé sous les termes de «liberté de la conscience», «liberté de l'esprit», «liberté politique» et, en fin de compte, tous genres de liberté, lesquels «constituent l'indépendance complète de l'homme, très digne, en effet, d'être libre, puisqu'il se substituait à Dieu même» (p. 34). Reprenant le bon mot de Daudet, j'ai évoqué ailleurs quelques-uns de ces pseudo-contempteurs de la modernité, alors qu'ils l'incarnent pleinement puisqu'ils ne sont que des moitrinaires. Le diagnostic de Barbey est sans appel à ce sujet : «Puisqu'en fin de compte, et quoi qu'on fasse, il n'y a jamais, sous ce ciel étoilé, et dans ce fourmillement inépuisable de sociétés, qu'un tête-à-tête éternel de l'homme et de Dieu, l'homme relèvera sa moralité, en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde» (p. 37).
Or, c'est sur cette liberté à vide, fondée sur rien, enraciné dans aucun sol, que les prudes diront inaliénable, fondamentale, et que des esprits plus prudents ou mieux renseignés taxeront d'outre gonflée de vent, que tous les «rebâtisseurs de mondes», tous les «architectes d'utopies qui s'en viennent nous construire, sur la table rase d'une feuille de papier, leur petit échiquier social» (p. 35), les «guetteurs des Avenirs à naître» et autres «badauds de l'espérance, qui, perchés sur le sommet de leurs rêves amoncelés, regardent poindre de si belles choses à l'horizon» (p. 83), ont édifié leurs empires chimériques, chimériques mais pas moins meurtriers, gonflés, le temps d'un battement de paupière de l'Histoire, du sang de millions d'hommes réduits au simple rang de machine, d'esclave ou de vermine.
Je ne sais si un Carl Schmitt a lu Barbey et, s'il l'a fait, s'il a lu ces Prophètes du Passé qui après tout évoquent un auteur qu'il ne pouvait que fort bien connaître, Joseph de Maistre, mais il me semble que ces quelques mots de Barbey expliquent une des plus grandes préoccupations du constitutionnaliste allemand : «Lorsque nous serons las, et cette fatigue commence déjà, des pouvoirs fictifs, conventionnels, et remis en question tous les matins, nous reviendrons au pouvoir vrai, religieux, absolu, divin; à la Théocratie exécrée, mais nécessaire et bienfaisante, ou nous sommes donc destinés à rouler, pour y périr, dans les bestialités d'un matérialisme effréné» (p. 48).
La temporalité de l'apparition des Prophètes du Passé est loin d'être anodine, et ceux-ici ne sont par définition guère envisageables dans une époque qui ne s'interroge pas constamment sur sa vitalité. La décadence est le temps qui voit Barbey d'Aurveilly lancer, comme Joseph de Maistre, ces prédictions «avec la précision d'un disque» (p. 41), non point parce qu'il disposerait du pouvoir réellement extraordinaire de prédire l'avenir, mais parce qu'il constate bien plus simplement que le présent trahit le passé et, le trahissant, ne peut que foncer vers sa ruine. La décadence est ainsi bien moins l'époque des plaisirs frelatés dans lesquels Des Esseintes tentera de diluer son poisseux ennui que celle de la plus extrême lucidité, et c'est parce que nous vivons sous «le signe de la vieillesse» qu'il faut «des prophètes aux nations vieilles, qui ont le sentiment de leur vieillesse et qui, ne pouvant se résoudre à mourir, voudraient noyer les angoisses de leur dernière heure dans toutes les ébriétés de l'avenir» (p. 42). En effet, nos contemporains, tout autant que ceux de Barbey, semblent passer leur temps à se gratter l'eczéma purulent qu'est «cette inquiétude des jours qui ne sont pas encore», à savoir «ce besoin de se jeter en avant, parce qu'on est mal à sa place», ou encore «cette rêverie colossale et confuse comme Babel, d'un monde nouveau qui va éclore sur un type inconnu aux siècles passés» (p. 43).
Ceux que Barbey appelle les Prophètes du Passé annoncent l'avenir, non point à la façon des rêveurs bâtisseurs de sociétés sanglantes, mais en nous avertissant que la tempête de feu va se déchaîner, parce que la braise est rougeoyante et qu'il suffit de détourner la vue de l'horizon des lendemains qui chantent pour en faire le constat alarmé : «Mais les aspirations d'un siècle malade, mais les remuements de la pensée et la clameur des espérances ne changent rien à la nature des choses, qui veut que les plus grands et même les seuls prophètes soient ceux-là qui n'ont point cherché la prophétie, mais qui l'ont trouvée dans la déviation de ces principes absolus, immanents, inexorables, hors desquels les nations se précipitent de décadence en décadence, avec une rigueur, une précision, une exactitude que l'homme le moins intelligent pourrait aisément calculer» (p. 44, l'auteur souligne). C'est dire que nos Prophètes du Passé ne «sont pas les Prophètes de l'inspiration directement divine, comme les Prophètes de nos Livres sacrés», puisqu'ils ne voient «l'avenir que comme il est permis aux hommes de le voir et ils ne peuvent le voir qu'en se retournant», c'est-à-dire «en regardant dans les expériences déjà faites de la nature humaine» (p. 109).
C'est en respectant les enseignements politiques, et d'abord la monarchie s'appuyant sur des «hommes de religion», des «hommes d'unité religieuse et politique» (p. 69) opposés aux hommes de l'Avenir vénérant la démocratie, d'un passé fondé sur «la croyance profonde» qui seule pourrait sauver les contemporains de Barbey «ramollis par le scepticisme universel» (p. 62) que la France qui «s'en va de vieillesse» (p. 69) pourra espérer pouvoir surmonter le terrible fléau que Barbey, après d'autres certes mais bien avant que ce mot ne soit prononcé par les bouches les plus sales, appelle le nihilisme.
Les passages qu'il consacre à cette pandémie spirituelle, à cet affaissement des âmes dont un Chateaubriand ne fut point exempt, lui qui fut «élevé à l'école des Révolutions», et qui, pour cela, a cru qu'il lui serait possible de les arrêter «en leur donnant la main» (p. 82), sont tout bonnement incroyables de justesse et, si je ne craignais d'employer un terme qui comme tous les autres a été employé par tous les imbéciles, j'affirmerais qu'elles sont pour le coup prophétiques.
Constatant que cette chose qu'on appelle le Progrès «aiguillonné par les folles lances de tous ces bourreaux intellectuels» ne peut que désirer briser le passé, le dégrader, le renier «comme jamais il ne fut brisé, dégradé et renié» et qu'il ne pourra qu'accumuler des dégradations, des transformations, des obscurités et des ruptures «dans le fil étincelant de la Tradition» (p. 101), voyant clairement que les nations modernes vont s'épuiser «entre une production exaspérée et une consommation toujours plus implacable» et qu'elles vont creuser «ce trou dans la terre qui s'appelle l'épuisement du sol» (p. 114), Barbey d'Aurevilly annonce des lendemains qui seront les terrains de jeu ravagés par les nouveaux titans, Progrès je l'ai dit mais aussi Révolution et Nihilisme, que d'ailleurs il ne prend même pas la peine de séparer : «Car, le Nihilisme, c'est la Révolution ! Le Nihilisme, cette chose qui semble nouvelle, cette espèce de hideux mélodrame, à physionomie asiatique, qui se joue maintenant en Russie, c'est la Révolution, la Révolution connue, l'éternelle Révolution» (p. 122).
Qu'attendre des Rois contemporains qui «sont tombés dans ce coma qui précède la mort» et qui rêvent de «réconciliations avec les peuples déchaînés contre eux et [de] popularités impossibles» (p. 124), qu'attendre encore d'un «peuple qui ne veut plus du baptême» (p. 128), qu'attendre de la Révolution du nihilisme, comme la nomma Hermann Rauschning, qui va suivre la Révolution française «qui a ouvert la Danse Macabre de toutes les Révolutions» ? Barbey est d'une clarté terrifiante dans son analyse car, affirme-t-il, si la Révolution française n'est sortie que du «Matérialisme, lequel faisait de l'homme un tas incohérent de sensations, allant, pour l'expliquer, de l'animalité des brutes jusqu'à la végétation des plantes», ayant pour emblème immonde «la queue de singe de ceux qui nous font descendre de cette bête» (pp. 125-6), qu'en sera-t-il donc de «la Révolution qui sortira de la doctrine insensée de Hegel ?». En effet, si «l'homme, humilié jusqu'à la brute, a versé le sang par tonnes défoncées, on peut se demander comment le versera l'homme extravasé et divinisé par l'orgueil» (p. 126). Nous avons pu voir, dans un passé somme toute récent, de quelle folle manière l'homme extravasé et divinisé par l'orgueil a versé le sang de ses semblables.
Nous nous doutons que la question, dans l'esprit de Barbey d'Aurevilly, est de pure forme, car le Nihilisme, ce «nom, récemment inventé, qui nomme le néant, [et] qui est le seul qui nomme bien et qui dise où s'en va la dernière philosophie de ce siècle qui sera probablement la dernière dans tous les sens du mot» (p. 129), est par essence meurtrier. En effet, c'est par haine, par déception aussi (2), par «mépris ou dégoût philosophique de la vie dont on n'a plus la force de supporter les douleurs», que l'on «joue du couteau et du revolver sur les autres» (p. 130), que le Nihilisme se verra autorisé à commettre tous les crimes, dont l'auteur semble pressentir l'horreur continue dans cette Conclusion écrite en 1879 (3) : «Toute la différence des Barbares du passé qui refirent le monde qu'ils avaient détruit avec du sang vivant et pur et des Barbares de l'avenir qui ne referont aucun monde avec leur sang corrompu et épuisé, c'est que les Barbares de l'avenir auront entre les mains des moyens de destruction, créés par la science matérialiste des temps modernes, que n'avaient pas les premiers Barbares...» (p. 135).

Notes
(1) Barbey d'Aurevilly, Les Prophètes du Passé (édition critique établie, présentée et annotée par David Cocksey, éditions du Sandre, 2006).
(2) «Conséquence inévitable des civilisations surchauffées et poussées à leurs dernières limites qui demandaient à la matière l'infini dont l'âme de l'homme a besoin et que la matière ne peut pas donner» (p. 132).
(3) Rappelons que la première date de publication de l'ouvrage est 1851.

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