Une vie cachée de Terrence Malick : l’hypothèse provocante d’une prière en faillite, par Gregory Mion (13/01/2020)

Crédits photographiques : Thierry Gouegnon (Reuters).
«Je n’appelle pas souffrance une souffrance dont on est le maître, qu’on fait jaillir et cesser quand on veut.»
Paul Gadenne, Le vent noir.


«Quand j’étais adolescent, je me promettais de rester fidèle à la jeunesse : un jour, j’ai tâché de tenir parole.»
Pierre Drieu la Rochelle, Récit secret.



Il ne fait absolument aucun doute que la résistance de Franz Jägerstätter au régime nazi doit être saluée in saecula saeculorum. En refusant de s’engager pour l’armée du Troisième Reich alors que la loi obligeait chaque citoyen autrichien à prêter serment pour le règne du Führer consacré, Franz Jägerstätter, petit paysan de Sankt Radegund où dominent la montagne et l’empreinte innocente de la piété, se retrouve assez vite inculpé pour trahison. Transféré d’une prison à une autre, ballotté par la rudesse des lois et par leurs serviteurs trop souvent fanatisés, Franz Jägerstätter sera finalement guillotiné le 9 août 1943 à Berlin, entre les murs de la prison de Brandebourg-Görden. L’Église catholique à laquelle cet homme se sentait appartenir en a fait opportunément un martyr et un bienheureux. En effet, la foi indestructible de Franz Jägerstätter lui a permis de s’opposer à toutes les paroles et à tous les actes de cruauté de ses oppresseurs, la lumière du Royaume et le serment de vivre en Dieu étant des valeurs qu’il est impossible d’abjurer pour un catholique d’envergure. C’est ce parcours de conscience et de résistance que Terrence Malick a choisi de mettre en scène dans Une vie cachée.
Comme à son habitude, en outre, le réalisateur procède à une articulation magistrale du visible et de l’invisible, du fini et de l’infini, la vie des hommes se trouvant intimement liée à la vie d’une force éternelle qui semble émerger des profondeurs de la nature. Au reste, conformément aux traditionnelles perspectives doctrinales de Malick, empruntées à Emerson et Thoreau, la dynamique humaine et la dynamique naturelle dessinent ainsi un panthéisme qui est moins l’objet d’une stricte manifestation de Dieu que l’impression d’un souffle divin qui pénètre vitalement le monde. C’est pourquoi la cloche de l’église de Sankt Radegund, plusieurs fois sonnante dans le film, rivalisant avec la lointaine rumeur des bombardiers allemands, fait signe vers un dieu qui ne paraît pas tout à fait homologue à l’élan des paysages alpins et des firmaments éblouissants saisis par une caméra mystique. Autrement dit la divinité sollicitée par la modeste église du village, codifiée par des millénaires de cérémonies et d’interprétations, ne correspond pas vraiment au divin de la nature qui suggère une grandeur rétive aux moindres tentatives de discours, une grandeur incommensurable et invincible. Si la cloche qui annonce la prière accomplit un office précis pour les fidèles, la nature, elle, formule constamment le langage d’une supplication indéfinie où se mêlent le grondement de l’orage dans la montagne, l’écoulement de la rivière et le mugissement de la cascade, trois intonations récurrentes que Terrence Malick a l’air de confronter aux rituels parfois limités du catholicisme.
Notre lecture du film présente une hypothèse où coïncident indirectement la religion et la nature, en ce sens que les hommes ne voient pas d’emblée que leur dieu sacramentaire est probablement une métaphore de tout ce qui existe, en ce sens aussi que les hommes ont une tendance obstinée à «ramener quelque chose d’inconnu [la nature] à quelque chose de connu [une divinité dont le Livre a restitué les étapes de la Création].» (1) Ils manquent par ce biais la transitivité panthéiste nettement réquisitionnée par Terrence Malick, la réciprocité du transcendant et de l’immanent, la corrélation primitive qui unit la nature et les hommes en dehors de toute normalisation culturelle. Cette hypothèse, donc, permet d’apprécier différemment l’héroïsme de Franz Jägerstätter, en l’occurrence les tenants et les aboutissants de son objection de conscience. Il ne s’agit pas de minimiser une véritable action de bravoure ou de tourner en ridicule certains principes fondateurs de l’Église, mais, à rebours d’une critique standard qui se contenterait d’identifier dans ce long-métrage un triomphe unanime de la spiritualité contre la barbarie, nous aimerions souligner une imperfection de la prière en temps de guerre.
Par imperfection ou faillite de la prière in Kriegszeiten, nous souhaitons d’abord indiquer une surestimation des puissances de l’esprit humain, ce dernier étant persuadé d’intercéder auprès d’une transcendance qui rétablira tôt ou tard une justice parfaite. Cette surestimation, par ailleurs, s’accompagne infailliblement d’un regrettable déni des puissances pratiques et des ressources théoriques au service de la destruction. En d’autres termes, la foi maximale du martyr chrétien sous-entend une force mécanique minimale, passablement utile en temps de guerre, contrairement au fauve nazi dont la foi minimale sous-entend une force mécanique maximale. On en déduira que l’intelligence de la spiritualité, lorsque le monde court à sa perte, semble plutôt exiger un dépassement des liturgies en vue d’adopter une intelligence de la force concrète, ceci afin de presser l’ennemi à refluer par tous les moyens tangibles que l’on pourra employer. Hélas pour nous, reconnaissons-le crûment, Dieu ne peut pas tout instaurer malgré sa mythique omnipotence. Si le nazisme est tombé, ce n’est ni parce que des hommes ont abondamment prié, ni parce que Pie XII a maladroitement sauvé l’Église en exerçant une relative politique du silence, mais parce que des hommes ont combattu physiquement et sont morts au champ d’honneur. S’il est incontestable que la foi de tous aurait pu éviter la guerre, s’il est hors de réfutation que la mutinerie de Franz Jägerstätter pourrait valoir d’impératif catégorique, il est aussi indéniable que la guerre une fois déclarée demande un engagement particulier (par exemple : déserter pour rejoindre le camp que l’on estime légitime, voire associer à la prière le maniement des armes comme jadis Godefroy de Bouillon se distingua). Au milieu de tels contextes chaotiques, au cœur des conflits les plus meurtriers, la prière apparaît noble et solennellement intempestive, toutefois, si elle n’est suivie d’aucun soulèvement consistant, elle s’effondre dans une forme de démobilisation, elle laisse la violence l’emporter sans convertir instamment la force de l’esprit en une force matérielle profitable.
À maintes reprises, l’administration pénitentiaire donne à Franz la possibilité de tempérer sa trahison, ce qui revient à lui offrir une échappatoire, une façon d’envisager un prolongement de sa foi univoque sur un terrain davantage équivoque. Durant ces moments de charité bureaucratique, chacun sait alors que les choses se jouent désormais dans un cadre purement protocolaire : le cœur de Franz ne sera pas moins récalcitrant à la politique nazie s’il devait seulement corriger en surface les signes ostentatoires de sa dissidence, et tel que le suggère Pascal avec beaucoup de réalisme et d’habileté, nous ne sommes pas moins grands en nature s’il nous arrive de respecter par convenance un certain nombre de normes établies (2). Nos qualités naturelles immuables, en effet, ne sauraient être embrouillées avec les qualités précaires de la norme. Quant à savoir s’il faut encore tolérer des normes qui se sont établies hâtivement par l’entremise d’un opportunisme belliqueux, on doit conjecturer que la duplicité sera toujours plus efficace en amont pour calculer ultérieurement nos chances de terrasser l’injustice en sous-main. Cela vaut mieux dans l’immédiat qu’une antipathie solitaire et sincèrement affichée, ne serait-ce que parce que tout gouvernement injuste et brutal, comme l’avait bien expérimenté Thoreau, se démarque d’abord par sa capacité à jeter précipitamment un homme juste en prison (3). Par conséquent il est indispensable de ruser à différents niveaux : on le fera soit par une désobéissance civile pacifique mais ferme, personnifiée par une minorité «irrésistible» (4) qui empêchera ainsi l’État de revendiquer la légitimité qu’on lui conteste intelligemment, soit par un usage tactique et définitif de la violence lorsqu’il n’y a plus d’espoir d’être entendu par le pouvoir en place (nous songeons ici aux maquisards). Par rapport à l’un ou l’autre de ces expédients, du reste, la prière du reclus intraitable se réduit à une solution inopérante parce qu’elle n’atteint pas concrètement ce qu’elle cherche à dissoudre. Dans le mécanisme extravagant de la guerre, la foi est sommée de rassembler une multitude d’implorants disposés à prendre les armes, sinon elle s’affaiblit d’autant plus en force mécanique qu’elle augmente celle des lions de Némée.
La dissimulation de nos convictions ou de notre mépris vis-à-vis d’un pouvoir indûment souverain est donc un jeu qui en vaut la chandelle parce qu’il permet de maintenir intacte notre liberté. Après quoi nous pourrons planifier une succession d’actions cruciales. Ici même, ce que Franz aurait pu gagner de prime abord, c’est une tranquillité partielle et la quasi-certitude d’avoir la vie sauve, d’autant que son modeste statut d’agriculteur n’était guère menaçant pour les nazis. Dans le cas contraire, si dès le départ nous éliminons toute espèce de compromission par un je-ne-sais-quoi de sainteté surnaturelle, nous risquons la punition de la justice en vigueur et par surcroît nous nous exposons à l’anathème de la foule puisque les hommes, pour la plupart, croient que les lois sont perpétuellement justes et qu’il est fondamental de les respecter à la lettre. Ainsi est-il préférable d’avoir de la souplesse envers nos «devoirs extérieurs» (5) et de travailler à la dérobée l’autonomie de notre pensée, ce qui se traduit par la faculté d’être en mesure de serrer une main tout en dédaignant secrètement celui qui nous la tend, quitte à déplorer cette hypocrisie d’une part, puis, d’autre part, à étudier de fond en comble l’étonnante confusion des valeurs qu’elle est susceptible d’engendrer (car le pieux mensonge qui préserve la paix sociale est souvent de meilleur aloi que la vérité qui pourrait provoquer la guerre civile). Le problème, néanmoins, c’est qu’il est à bien des égards insupportable de s’accommoder de ce désordre axiologique enclavé dans une justice d’allure factice, en particulier lorsque le gouvernement repose sur des bases tout à fait délétères. De deux choses l’une dans ces conditions de métastabilité des valeurs : ou bien il faut admettre que les hommes ne sont pas dignes d’une justice véridique, résolument supérieure et assurément fondée en Dieu, la vérité se mélangeant très fréquemment au mensonge dès lors qu’il est l’heure de prononcer des jugements singuliers, les qualités accidentelles s’amalgamant volontiers aux qualités essentielles ici-bas, ou bien il faut admettre que la justice la plus haute a besoin de temps en temps d’un homme altier, d’un individu spécial qui rejette l’ordre terrestre et s’engage tout entier dans l’ordre céleste, quelles que soient les difficultés qu’il pourrait rencontrer dans le monde humain, ce monde où les deux ordres cohabitent laborieusement et se contredisent quelquefois férocement du fait même de cette troublante coexistence.
L’opiniâtreté de Franz Jägerstätter est en cela éloquente parce qu’elle confère à cet homme la carrure d’un Christ en mission, ceci dans le but de révéler une vérité ultime (Dieu, à terme et indépendamment de ce que l’on perçoit à notre échelle de simples mortels, éliminera le vice et mettra la vertu en exergue). Ce faisant, quoique son isolement carcéral diminue le rayon de son nouveau messianisme, Franz Jägerstätter n’en est pas moins l’ambassadeur d’une conception apocalyptique de la justice, à l’instar de Pascal qui combinait la vérité à l’éternité et à la puissance de Dieu, supposant de la sorte la débâcle nécessaire de toute entreprise rebelle à la vérité (6). Par conséquent, la fervente obstination de Franz Jägerstätter, en dépit de son caractère unique et confidentiel, a pu contribuer au renversement des mystifications nazies. Des causes minimalistes, lorsqu’elles se réclament si intensément de Dieu, sont a priori les commissionnaires des effets les plus culminants.
Cependant, outre l’aspect séduisant de cette conception adossée au principe de la divine providence, on repère, entre les lignes de ces idées, l’insistance du réel ou la robustesse des faits. En tant que telle, la doctrine de la providence incarne potentiellement une réponse à tout ce qui arrive. Selon la gravité des événements, d’ailleurs, elle subit des rejets plus ou moins appuyés (comme ce fut le cas à la suite du séisme de Lisbonne en 1755). Toute la question est alors de savoir si les circonstances socio-historiques ou naturellement catastrophiques, jusque dans leurs pires déploiements, nous autorisent à penser qu’un Bien finira toujours par compenser un Mal, la proportion de celui-là, en sus, devant obligatoirement être plus vaste que la proportion de celui-ci. Partant de là, si l’on pousse la logique de la providence jusqu’au bout, on doit humblement accorder que notre intelligence humaine n’est pas compétente pour juger de l’œuvre totale de Dieu, sans compter que le désir de juger moralement la Création pourrait être accusé d’orgueil. Il semble donc impossible de remettre en cause la providence en raison même de son profil théorique infalsifiable. Or nous savons depuis les réflexions décapantes de Karl Popper que les théories infalsifiables sont le refuge classique des pseudosciences car une théorie sérieuse doit pouvoir être réfutée par l’expérience. En ce qui concerne la providence, si tant est qu’on lui reconnaisse un gabarit théorique, elle évacue sur-le-champ la sphère de l’expérience puisqu’elle affirme un net hiatus entre la sensibilité restreinte des hommes et l’infinie délicatesse de l’univers créé par Dieu. Il s’ensuit que les hommes, quels qu’ils soient, du plus subtil théologien au plus génial des artistes, ne pourront jamais apprécier à sa juste mesure le monde dans lequel ils évoluent, et là où nous sommes parfois disposés à dénoncer un Mal incompressible, l’on nous réplique éventuellement que Dieu y a mis un Bien qui nous sera imperceptible ad vitam æternam. D’accord… mais que fait-on alors par exemple de la souffrance des enfants telle que s’en indigne légendairement un Ivan Karamazov ? Que fait-on de la violence illégitime qui se confond dramatiquement avec une force légitime et qui envoie des millions de personnes aux fours crématoires ? La prière suffit-elle à conduire l’âme de ces malheureuses victimes vers un prétendu paradis ? Encore faudrait-il que l’existence de l’âme soit convenablement prouvée, ce que même Socrate, pendant les derniers instants de sa vie, a eu le plus grand souci à enseigner à ses amis (7). Et même Pascal, avant de postuler une vérité divine qui vaincra tous les appareils du mensonge et glorifiera la justice du Très-Haut, doute du pouvoir de la vérité sur la violence des hommes, comme si la force légitime de la vérité devait marquer le pas devant la violence injuste de certaines situations, comme si l’ordre céleste ne pouvait pas complètement se proclamer au sein de l’ordre terrestre, «la violence et la vérité ne [pouvant] rien l’une sur l’autre.» (8)
Nous sommes ainsi parvenus au cœur du problème pascalien tel qu’il s’exprime à la douzième Provinciale et tel qu’il renvoie étroitement aux réalités politiques des Pensées (9) : que la force serve occasionnellement à justifier le droit, que cela soit même l’objet d’une convention, surtout quand le roi utilise l’épée, ce n’est pas là un sujet de scandale puisque l’équilibre du monde s’en trouve positivement maintenu et la violence rationnellement légitimée (sinon la justice et la violence seraient dangereusement séparées, avec d’un côté l’arsenal d’une monarchie qui ne tiendrait que par Dieu et de l’autre l’arsenal d’un peuple négativement revigoré). Or que doit-on faire quand les valeurs admises du droit se heurtent à une adversité exceptionnelle et que la force de la justice se voit menacée par la force brute de l’injustice ? Que doit-on faire une fois que l’injustice a violemment remplacé la justice ? Plus précisément, que doit-on faire quand l’injustice a piétiné «l’autorité du législateur», «la commodité du souverain» et la «coutume présente» ? (10) Que «rien n’est juste de soi» et que «tout branle avec le temps», l’auteur des Pensées l’avoue de plein gré (11), certes, mais que toute la matrice d’une violence symbolique du pouvoir dégringole soudainement au contact d’une violence réelle qui voudrait se légitimer, c’est là un cas de figure extraordinaire qui mérite l’attention, et, ni plus ni moins, c’est un cas de figure qui rappelle la généalogie de la prise du pouvoir par l’imprévisible Hitler. Et pour si déconcertant que cela soit : si l’ordre céleste se confond péniblement avec l’ordre terrestre, si le premier paraît quelquefois proscrit par le second, c’est que, peut-être, à tout le moins quand la spiritualité affronte une époque de disgrâce, il convient exceptionnellement de réviser la confiance que nous pouvons avoir dans la prière et changer nos modalités de combat face aux violences les plus perverses. Il n’y a eu qu’un seul Christ, il ne peut de toute façon y en avoir qu’un seul, et celui-ci, en comparaison de Franz Jägerstätter, s’apparente à un précurseur de l’anarchie relativement à son attitude active envers la législation romaine en Judée. Aujourd’hui encore, on parle de la confrontation entre le Christ et Ponce Pilate, mais eu égard à la Seconde Guerre mondiale, on parle davantage d’une stratégie militaire des Alliés contre l’Axe que du poids décisif de la prière catholique.
Il suit de là que l’épée de la justice doit vraisemblablement s’ajuster à toutes les agressions si l’on veut garantir l’harmonie générale en ce monde. Pascal a compris que la vie politique ne pouvait pas entièrement se reposer sur l’idée d’une justice absolue. L’hétérogénéité capricieuse du céleste et du terrestre implique de la part de ceux qui gouvernent les hommes une agilité in media res, une clairvoyance du palpable, quand bien même nous pourrions désespérer des arbitrages requis par l’exercice du pouvoir. Dans la sphère politique ou pour toute action qui se voudrait politique, c’est-à-dire pour tout ce qui entretient un rapport direct à la vie de la cité, il faut sans doute privilégier «le sens de la terre» au lieu «d’accorder plus de prix aux entrailles de l’insondable» ou aux «espérances supraterrestres» (12). Par contraste, l’impressionnante ferveur de Franz Jägerstätter, si elle suscite un certain remous parmi les gardiens de la prison, si elle exaspère les plus rustiques d’entre eux, n’en reste pas moins dérisoire parce qu’elle échoue à supprimer l’intolérable forfanterie du système nazi. Il est admirable d’opposer à la brutalité la force allégorique de la douceur, comme il est admirable d’entendre sonner les cloches d’une église en plein tir d’artillerie, mais par quelque bout que l’on prenne ces emblèmes de la sainteté, ils dénotent un aspect du repli ou une espèce d’abstraction auto-protectrice, un interlude sublime mais insuffisant lorsque l’Histoire attend de nous un bond épisodique dans la trivialité.
En outre, la vérité de la prière n’est pas audible pour les banals concierges de la prison nazie – la dose de vérité de Franz Jägerstätter étant rigoureusement destinée aux âmes les plus avancées, peut-être même à des âmes inexistantes à cet endroit-là de la planète, au milieu de ces temps de désolation. La philosophie morale l’a répété à l’envi : «toute vérité n’est pas bonne à dire» et «on ne dit pas n’importe quoi à n’importe qui» (13). Si le principe de la vérité est en lui-même toujours bon, les conséquences qu’il entraîne commandent une attention exclusive, d’où les célèbres querelles académiques entre les principialistes et les conséquentialistes. En soutenant la vérité à tout prix, Franz, objectivement, s’est détruit bien davantage qu’il n’a été détruit par le nazisme. Non seulement il a été exécuté par une administration insensible à ses vénérations, mais il a également fini par affliger sa femme et ses enfants auxquels il n’a laissé que la consolation d’une tardive reconnaissance posthume, quoique Franziska, l’épouse croyante et conséquentialiste, avait cédé aux exigences de son mari pendant sa détention, adhérant à la foi indéfectible d’un homme qui était prêt à mourir pour ne pas trahir le Seigneur. Pour autant et en dehors de tout ralliement nécessaire à l’esprit édifiant de sacrifice, est-ce que les nazis, dans le fond, méritaient la vérité adorative de Franz ? Des profanateurs de la vie pouvaient-ils se rendre compte de ce qui leur était ontologiquement étranger ? Il semblait en fait impensable d’initier les nazis à la vérité supérieure de Dieu et à l’exemplarité du cœur. Tel que Jankélévitch l’avait audacieusement montré, la vérité répond à «une loi d’opportunité» (14), à un kairos de la parole véridique, tant et si bien qu’il y a des époques prêtes pour la vérité et d’autres qui le sont beaucoup moins. D’ailleurs le monde a-t-il jamais été vraiment prêt pour Dieu ? Encore une fois, la posture de Franz demeure digne d’éloge, cependant elle nous encourage aussi à penser qu’un mensonge est quelquefois une vérité approfondie (mentir aux nazis pour retrouver sa famille et réexaminer les possibilités de la résistance), tandis qu’une vérité peut devenir un mensonge par manque d’adaptation à la réalité urgente (ne pas mentir aux nazis au prétexte que cela menacerait le salut de notre âme (15)). C’est le paradoxe d’une vérité de la foi qui peut donner lieu à des actes inopportuns et d’un mensonge accompli de bonne foi qui peut amplifier l’humanité. On en a une fameuse et magnifique illustration dans Les Misérables de Victor Hugo avec le mensonge que sœur Simplice adresse intrépidement au policier Javert : elle ment deux fois consécutivement à la police parce que l’obligation de la vérité, à ce moment-là, doit s’estomper pour laisser place à l’amour inconditionnel du prochain. Pour sœur Simplice, mentir pour sauver Jean Valjean vaut mieux que la prétendue règle de vérité qui sauverait son âme du péché de faux témoignage. Il apparaît donc que l’on peut mentir dès lors que les circonstances induisent de faire une entorse à l’insondable pour participer activement à la restauration du sens de la terre.
L’oppression de l’Europe du temps des nazis justifiait de tous les stratagèmes et de toutes les menteries pour neutraliser le plus énorme des mensonges : le Troisième Reich. À son degré intimiste de nuisance, Franz Jägerstätter fut un irréprochable élu de Dieu, un guerrier fabuleux de la miséricorde, mais si l’on rapporte son action de prière à un périmètre plus large, il n’est pas incongru de lui attribuer un optimisme exagéré de l’Esprit saint, voire un égoïsme de la béatitude. Ce que l’on attendrait de la prière lorsque les événements basculent dans le sang, c’est, peut-être, une jonction de la vérité divine avec une violence eschatologique sans précédent. Le règne de Dieu sur Terre était passible d’une envenimation des prières afin de destituer le règne illicite d’Hitler. Il y avait alors pour nombre de catholiques une chance de se réveiller d’une sorte de sommeil halluciné, une chance, aussi, d’inverser la tendance à la déchristianisation du monde. Il est flagrant que Franz Jägerstätter a creusé un sillon dans cette direction de reconquête, il est clair qu’il est allé plus loin que les troupeaux de suppliants massés à l’arrière des lignes de front, néanmoins sa résolution monumentale n’a pas daigné prendre les nazis pour ce qu’ils étaient : des sourds et des aveugles de Dieu qui ne méritaient que le mépris et la mort (y compris la mort donnée par un coup de poignard dans le dos). Il est ainsi des périodes de l’humanité où le vice doit être mis hors d’état de nuire au détriment de tout respect des vertus théologales. En cela, bien sûr, la violence purificatrice devient parfois une vertu et la non-violence un genre de vice.
On nous rétorquera volontiers que notre argumentation s’abîme dans la tentation du sophisme et qu’elle défend une version martiale de l’Église. On ajoutera même que certains hommes sont faits pour la spiritualité et que d’autres sont faits pour écumer les champs de bataille. Or plutôt que de renvoyer dos-à-dos le soi-disant pacifisme de l’Église et la priorité d’un tempérament pugnace lorsque la guerre éclate, on pourrait, avec William Cavanaugh, rappeler que l’actuel pape François aimerait que l’Église soit comparable à «un hôpital de campagne» (16). Il s’agit là d’imaginer une Église au plus proche de la souffrance, penchée sur les blessés pendant la guerre (qu’elle soit une guerre littérale ou une guerre figurée), et non une Église qui «[condamnerait] les maux du monde en les prenant de haut» (17). Cela signifie que l’Église, à l’instar du corps médical, doit «[risquer] sa sécurité et sa vie même pour panser les blessures infligées au cours de la bataille.» (18) Est-ce à dire que Franz Jägerstätter n’a pas été à la hauteur des enjeux en se barricadant derrière le panache de sa foi ? Nul ne serait prêt à affirmer une chose pareille. En revanche, l’itinéraire spirituel de Franz Jägerstätter diffère par exemple de celui de Desmond Thomas Doss, l’objecteur de conscience américain qui prit part aux combats durant la Seconde Guerre mondiale, qui fut infirmier sous le feu des balles, mais qui refusa de tuer l’ennemi pour ne pas corrompre ses convictions religieuses. Le choix d’un engagement in concreto était cependant plus facile pour Doss : il était du côté des Alliés tandis que Jägerstätter avait tout de suite pressenti le maléfice du nazisme et la difficulté de contourner ce Léviathan totalitaire, fût-ce en le trompant de l’intérieur. Il n’empêche que la conduite de Franz, tout bien pesé, s’abandonne à une sorte de passivité surhumaine qui se limite à une «vie cachée», en retrait des calamités phénoménales, à l’écart aussi des vexations que sa femme affronte à Sankt Radegund du fait même de l’hostilité de son mari au national-socialisme.
On en revient donc aux limites de la prière, et, par-dessus tout, aux comportements religieux inflexibles alors même que la réalité la plus apparente esquisse les contours d’une modulation de la croyance, les amorces d’une foi qui serait bien inspirée de réfléchir à toutes les conséquences de son vécu. Si Franz a remporté le combat de l’esprit, s’il a gagné dans le temps long, il a par ailleurs échoué dans le temps court des vertus d’investissement recensées par William Cavanaugh. Et si le nazisme n’avait pas été renversé par la coalition des forces militaires et politiques, l’œuvre spirituelle de Franz, probablement, aurait péri dans le plus navrant des anonymats. On l’a déjà dit : le Troisième Reich ne s’est pas éteint sous les assauts de la prière, mais il a été pulvérisé par l’alliance des forces pratiques et des forces théoriques, éventuellement complétée par les forces de la foi pour ceux qui avaient Dieu en ligne de mire pendant qu’ils désiraient anéantir le nazisme. On le présumera pour terminer : ce que le panthéisme de Terrence Malick nous permet de ruminer, ce n’est pas que le Troisième Reich s’est écroulé de honte en découvrant la pureté de Franz Jägerstätter, ce n’est pas que Dieu a nettoyé la Terre de la présence nazie, mais que la force qui a ravagé le pangermanisme hitlérien est exactement la force de la nature qui entoure Sankt Radegund – la puissance des orages redondants, l’amoralité de l’insatiable écoulement de la cascade et de la rivière, autant de forces qui avancent et qui éliminent d’office les pseudo-forces d’un médiocre dictateur.

Notes
(1) Nietzsche, Crépuscule des idoles (Les quatre grandes erreurs, § 5).
(2) Pascal, Trois discours sur la condition des grands.
(3) Thoreau, La désobéissance civile.
(4) Thoreau, ibid.
(5) Pascal, op. cit.
(6) Pascal, Les Provinciales (douzième lettre).
(7) Platon, Phédon.
(8) Pascal, Les Provinciales (op. cit.).
(9) Pascal, Pensées (La justice ou la raison des effets).
(10) Pascal, Pensées (B 294).
(11) Pascal, ibid.
(12) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (Prologue de Zarathoustra).
(13) Jankélévitch, L’ironie.
(14) Jankélévitch, ibid.
(15) Ce rigorisme est par exemple omniprésent chez Saint Augustin (cf. Sur le mensonge) qui cite l’Écriture en tant qu’ultime argument d’autorité : «La bouche qui ment, tue l’âme.»
(16) William Cavanaugh, Comme un hôpital de campagne (sous-titré : L’engagement de l’Église dans un monde blessé), Éditions Desclée De Brouwer (2016).
(17) Cavanaugh, ibid.
(18) Cavanaugh, ibid.

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