Ravage de Barjavel, par Gregory Mion (01/05/2020)

Crédits photographiques : Benoit Tessier (Reuters).
«L’homme se trouve devant deux destins possibles : périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité, ou s’élancer, pour l’éternité du temps, vers l’infini de l’espace, et y répandre la vie délivrée de la nécessité de l’assassinat.»
René Barjavel, La faim du tigre.


«Une infinité de petites pratiques irritantes, que l’on subit partout mais qui en soi n’appellent pas la révolte, voilà comment ils empochent chaque jour leur sale victoire.»
Alain Damasio, La Zone du Dehors.



Barjavel.JPGDans un discours resté célèbre à l’occasion de la remise des prix du lycée Condorcet, le philosophe Alain, au début de l’été 1904, avertit son public sur l’existence pullulante des «Marchands de Sommeil» dont l’intention perverse est d’endormir la pensée tout en se faisant passer pour des libérateurs de l’intelligence. Le philosophe distingue alors entre ceux qui choisiront d’être «à chaque instant» Galilée ou bien Descartes et ceux qui choisiront de «rester Thersite». D’un côté l’effort de la raison qui parviendra à démanteler toutes les rhétoriques de l’hypnose, puis, de l’autre, la volonté de tuer la raison par la démagogie et de propager le sommeil dans les consciences. Cet avertissement du professeur de philosophie n’a pas pris une ride. Il fait même encore l’objet d’un bon cours d’introduction à la philosophie dans les classes de Terminale. Ce cours se justifie d’ailleurs d’autant plus que le siècle des technologies de pointe et des réseaux sociaux fabrique à vue d’œil des anesthésistes de la raison. Par toutes sortes de techniques alimentées par la sémantique douteuse du Progrès, on exagère la servitude volontaire afin de légitimer le règne de l’imposture. Il semble ainsi qu’on en soit arrivé au point critique où la machine influence dangereusement nos manières de réfléchir ou de percevoir (si ce n’est les deux à la fois). Beaucoup se sont en outre demandé comment il était envisageable de ralentir cette artificialisation de l’humanité. Ils n’ont guère été entendus parce que les zélateurs de la machine savent parfaitement défendre son idéal : elle nous dispense de certains efforts en accomplissant rapidement des tâches qui nous étaient jadis chronophages, et, par conséquent, le temps que nous gagnons grâce à la machine peut être réinvesti pour notre épanouissement intellectuel. Cette façon d’appréhender la technique comme opportunité de vivifier l’esprit par le truchement d’une économie de nos forces élémentaires était par exemple soutenue par Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion. L’argument est en soi pertinent car, en effet, si je passe moins de temps à faire un acte pénible en étant assisté d’une machine, j’en aurai en théorie davantage pour lire un livre et me poser des questions essentielles. Sauf que Bergson n’avait pas pu anticiper le spectaculaire tournant de la technique et son alliance avec les plus stupides formes du divertissement. Ce sont les Marchands de Sommeils d’Alain qui se sont emparé du maniement des machines et qui ont engendré une inquiétante dépendance à l’égard de la technique. La série Black Mirror raconte d’ailleurs les aggravations possibles de cette dépendance. Rien ne paraît donc en mesure ne serait-ce que d’atténuer ce phénomène de mécanisation du monde. Rien sinon peut-être une pandémie comme celle du coronavirus actuel, ou alors une banale coupure d’électricité comme celle que décrit René Barjavel dans Ravage (1) et qui met la société des machines à genoux (cf. pp 89-90) (2).
Avant le blackout électrique, la société brossée par le clairvoyant Barjavel vivait une «Ère de la raison» (p. 16) qui dépensait toute son énergie savante à construire des machines sans se préoccuper de la passivité humaine qui pouvait en résulter (cf. p. 16). Personne ou presque n’avait l’air de se soucier que la machine était en train de réguler tous les comportements et toutes les idées. Personne ne s’offusquait du fait que l’usage démesuré d’une Raison technique produisait d’une manière latente un retournement de la raison contre elle-même (l’intelligence croit qu’elle se déploie au service de l’homme mais en définitive elle l’affaiblit parce qu’elle perd tout contact avec la terre ferme). L’arraisonnement illimité du monde par la technique, traditionnellement commenté par Heidegger, atteint chez Barjavel une jubilation dans l’exercice romanesque de la prospective et un militantisme habile qui doit amener le lecteur des années 1940 à questionner un malheur éventuellement plus grave que celui de la guerre : la domination instrumentale du monde où la machine tend à devenir plus invincible que n’importe quel dictateur que l’on pourra vaincre un jour ou l’autre (ou qui sera vaincu par la mort). Du reste, en situant son histoire pendant l’année 2052, soit un peu plus d’un siècle après le cratère de la Seconde Guerre mondiale, Barjavel suppute que les conflits du présent ont été jugulés à travers une espèce de pax technica soi-disant irréversible. L’Europe du futur semble avoir tiré les leçons de ses grandes guerres et la folie belliqueuse s’est en quelque sorte déplacée en Amérique, plus spécifiquement au Brésil, où un fanatique désire prendre sa revanche sur l’impérialisme nord-américain (cf. pp. 82-4). Mais ce conflit des Amériques agit en trompe-l’œil étant donné que le monde ne sera pas bouleversé par la cause la plus évidente. Comme d’habitude, la confusion sera semée par ce que nous n’avons pas eu la faculté de prévoir (un dysfonctionnement soudain de la technique), par ce qui était pourtant sous nos yeux et que nous avons négligé en imaginant vaniteusement que nous le contrôlions – l’éléphant dans la pièce qu’on aurait dû interroger. Or ce n’est pas l’homme qui contrôlait la Machine mondiale au XXIe siècle de Barjavel, mais c’était plutôt la Machine planétarisée qui le contrôlait et qui ne tenait debout que par le miracle quotidien du courant électrique. L’accoutumance à l’électricité avait fini par créer un sentiment de sécurité que nul n’avait jugé bon d’interpeller. Il a suffi que les années fastes se succèdent pour que la population endosse inconsciemment l’absolutisme de l’énergie électrique. Puisque l’électricité quasiment universalisée avait pu mettre un terme aux industries pétrolifères polluantes, il n’y avait a priori aucune raison valable d’en contester le bien-fondé, à ceci près que Barjavel souligne plusieurs fois que le passage massif à l’électricité n’a pas pour autant résolu le problème du réchauffement climatique (cf. pp. 164-6). Une telle observation dans un roman écrit à l’aube des années 1940 a de quoi nous alerter. Elle est d’autant plus intéressante que le roman préconise un retour providentiel à une société paysanne qui doit donner aux hommes le goût de remettre les mains dans la terre (3).
Par ailleurs qu’a-t-on exactement perdu à la suite du blackout de Ravage ? Il s’agit incontestablement et principalement de la vitesse. Des trains «à suspension aérienne» (p. 13) pouvaient effectuer un Paris-Marseille en moins d’une heure. Une ligne ferroviaire existait même entre Nantes, Marseille et Vladivostok. Quant à ceux qui souhaitaient aller encore plus vite, ils pouvaient emprunter les voies aériennes (cf. pp. 65-6). Les villes constituaient les centres essentiels d’activité, à savoir que l’entre-deux villes, pour ainsi dire, n’était qu’un paysage livré à lui-même, négligé par une politique ultra-citadine. À l’exception de la Provence et du sud-est en général, toute la France non urbaine ressemblait à une jungle abandonnée à la fureur végétale. La négligence graduelle des espaces ruraux devait en outre amplifier le drame du blackout : la chute des avions, tombant «comme des pierres» une fois que l’électricité ne leur est plus transmise, évoque le châtiment de Sodome et Gomorrhe (cf. p. 94). Les foyers d’incendie provoqués par ces effondrements simultanés ont donc brusquement pris de l’ampleur à cause des forêts oubliées. Relativement à ces catastrophes aériennes, une représentation de l’Enfer commence à faire son chemin dans l’esprit des survivants. Mais les plus lucides d’entre eux, parmi lesquels on retrouve le héros emblématique du roman (François Deschamps), s’entendent implicitement pour affirmer que les flammes infernales étaient déjà contenues au cœur du pandémonium citadin où le bruit des publicités (cf. p. 80) et l’exacerbation des inégalités sociales (cf. pp. 50-4) préparaient assidûment la venue du Malin. C’est pourquoi François ne voyait dans l’idéologie des machines qu’un «progrès accéléré vers la mort» (p. 85) dans la mesure où le progrès technique, selon une classique lecture rousseauiste, avance toujours plus vite que le progrès moral. Autrement dit là où les hommes n’ont que la technique à la bouche, là où le langage finit par formuler uniquement des processus inflexibles et des consignes automatisées, les préoccupations morales disparaissent. En faisant l’apologie des machines, on a fourni aux hommes des ustensiles que certaines personnes n’auraient jamais dû avoir entre les mains. En cela, tel que le montre un plaisant proverbe kabyle, il faut se souvenir que si Dieu n’a pas attribué de cornes à un âne, c’est qu’il sait pertinemment de quoi un âne est fait. Par conséquent il fallait bien que les hommes fussent des ânes pour non seulement délaisser leurs espaces naturels, mais aussi pour avoir rendu l’agriculture caduque en favorisant d’inénarrables procédés chimiques (cf. pp. 40-1). Au demeurant, le symbole d’un monde paysan devenu orphelin de l’État culmine avec l’aménagement de canalisations laitières qui apportent immédiatement du lait chimique au sein des appartements (cf. p. 42). Le gain de temps pour acheminer le lait et pour le produire n’est pas susceptible d’objection, mais la perte du sens, voire la déperdition ontologique liée à ces pratiques, impliquent un recul de l’humanité au profit d’un tracassant modèle de cybernétisation de la vie.
De telles dérives ne pouvaient bien sûr être acceptées qu’en vertu d’un matraquage systématique de slogans publicitaires et de politiques de sédation massive du peuple. La perspective d’une domestication des consciences est aussi ancienne que l’existence présumée d’un art de gouverner. Les méthodes se suivent et se ressemblent d’une époque à l’autre : le panem et circenses de Juvénal irrigue les pages les plus inquiètes de Tocqueville lorsque ce dernier redoute la métamorphose de la démocratie en régime divertissant d’atomisation de la multitude (4). Deux éléments sont rigoureusement indispensables pour fabriquer un peuple homogène et obéissant : d’une part un opulent plaidoyer de l’égalité, d’autre part un usage stratégique du divertissement. C’est tout à fait ce que l’on observe dans le roman de Barjavel puisque d’un côté les personnages de cette dystopie sont contraints de porter un uniforme qui annule la différence fondatrice des sexes (cf. p. 32), et, d’un autre côté, ils sont écrasés par un empire radiophonique et télévisuel omnipotent. À la tête de cet empire se tient le véritable organisateur de la politique française, les ministres et le président de la République, dans ce contexte, n’étant que des rouages amusants de la Machine médiatique. Cet homme s’appelle Jérôme Seita et sans la rupture de courant qui devait en finir avec l’univers des artefacts, il aurait probablement réussi à s’accaparer les services de Blanche Rouget, une jeune fille de dix-sept ans, petite amie de François Deschamps, pour laquelle il prévoyait une «carrière de vedette» – en l’occurrence une situation de Marchande de Sommeil. Quand bien même Blanche partage avec François des battements de cœur amoureux et des origines provençales apparemment irréductibles, elle a failli être absorbée par l’industrie dévorante de la popularité, par l’amour de l’argent et par la tentation de mépriser ses racines. Éblouie par le luxe qui entoure Seita, elle s’est dit qu’il «ne tenait qu’à elle de devenir la maîtresse de tout ce dont il était le maître» (p. 68), d’entrer dans la danse macabre des hommes creux et des succès cousus de fil blanc. L’ironie de la faillite technologique lui aura heureusement épargné une vie de simulations et d’illusions. Sauvée par François dès que la ville de Paris subit le prologue de son désastre, Blanche reconnaît de nouveau les vraies qualités humaines. Quant à Jérôme Seita, sa lamentable mort est en parfaite assonance avec le degré de faiblesse qu’il avait contracté (cf. pp. 149-150). Ce n’est pas tant de la violence débridée qu’il meurt, mais il s’éteint plutôt en raison de sa dévirilisation flagrante, de son incapacité à mobiliser les ressources du courage pour affronter un monde redevenu naturel après avoir été passé au laminoir d’une extravagante culture du confort.
C’est la raison pour laquelle le «ravage» qui intitule le roman de Barjavel ne concerne pas seulement l’enchaînement des calamités après le blackout. Il est même possible de suggérer que l’état du monde qui précédait la coupure d’électricité contenait en lui davantage de Mal que l’état du monde qui devait lui succéder. Ce dont nous parle René Barjavel, en définitive, c’est d’un «ravage» global, d’une désolation humaine tantôt incarnée par l’hypertrophie technologique, tantôt incarnée par la destitution violente de l’empire des techniques, à l’image de l’anéantissement que le peintre Thomas Cole immortalise dans son tableau Le Cours de l’Empire : Destruction. Il y a cependant une issue de secours pour ceux qui choisissent de ne pas pleurer longtemps sur le sort de Paris en particulier et sur celui des villes en général. «Le gouffre noir» de l’absence d’électricité qui remplace «le grouillement habituel des lumières» (p. 100) participe d’un motif de réjouissance. La disparition de l’insalubrité visuelle – et sonore – redonne ses lettres de noblesse aux couleurs authentiques du jour et de la nuit. De surcroît, à l’échelle planétaire, «la mort des moteurs [rend] à l’homme et au globe terrestre leurs dimensions respectives» (p. 94). D’une certaine manière, les hommes redécouvrent la nudité originelle (cf. p. 134), la sobriété d’une période antérieure à l’apparition des techniques. On se situe en quelque sorte en amont de l’excursion prométhéenne au royaume des dieux, lorsque les hommes étaient dépourvus de tout instinct manufacturier.
L’humanité doit ainsi réapprendre la sensation de l’effort et la joie de sentir l’opposition des forces naturelles (comme par exemple le fait de marcher des jours entiers en éprouvant le difficile ancrage d’un pied sur la terre, en affrontant une chaleur épouvantable, conséquence des incendies et du réchauffement climatique auquel nul individu ou presque ne prêtait attention auparavant). Et au milieu de ces visions d’écroulement d’un système que la majorité consentante avait dûment intériorisé, pour compléter le registre d’une pénible mais nécessaire réhabilitation des attitudes naturelles, des moments de grâce laissent fortement supposer que l’ancien monde était inapproprié à tous égards. Le retour du silence et la voluptueuse ponctuation du chant des oiseaux (cf. p. 112), autant de choses qu’on a pu faire remarquer dès le début des différents confinements imposés par la pandémie du coronavirus, augurent la nostalgie des premiers temps de l’humanité où l’impression d’une pastorale dominait. Bien avant l’aberration virale que nous connaissons actuellement, Barjavel nous sommait urgemment de résister aux sirènes de la vitesse, au fantasme d’une motorisation illimitée de l’existence, car de toute façon ce culte de l’intensité artificielle n’engendre que de profondes arythmies, des cadences heurtées qui s’éloignent du rythme des saisons et même du rythme circadien. Il nous faut bien avouer alors que la circulation du virus n’a été que plus dévastatrice à cause de l’hyper-connexion du monde, en fonction d’impératifs touristiques et commerciaux délirants, au mépris total de ce qui est souverainement bon pour un organisme vivant. C’est pourquoi les personnages de Barjavel et notre humanité occidentale ont le devoir de se réapproprier l’impératif du corps, c’est-à-dire le commandement organique fondamental, au détriment de toute espèce d’appétit pour l’inorganique des machines. Ce n’est pas la machine qui nous apprend à penser et encore moins à travailler notre perception. Les gourous du numérique, lesquels ont déjà commis tant de saccages dans l’Éducation Nationale (5), seraient bien inspirés de se rappeler que la première école de Léonard de Vinci fut la nature et que cette école s’est tout de même prolongée jusqu’à l’adolescence. La docilité des enseignants à ce sujet en dit long sur les formations qui sont désormais en vigueur pour exercer ce métier, tout comme elle en dit long sur l’identité préférentielle des profils psychologiques recrutés. Et que dire des responsables de la numérisation de l’école ? C’est à croire que les professionnels d’une pédagogie de cabinet ministériel n’ont jamais ouvert l’Émile de Rousseau, et mieux vaut d’ailleurs ne pas continuer à songer aux livres qu’ils n’ont assurément pas consultés, à commencer par le plus important d’entre tous : le livre de la nature.
Bien évidemment, parmi les terribles circonstances relatées par René Barjavel, on rencontre toujours des partisans du récent statu quo technocratique abattu, des gens qui jugent raisonnable de fabriquer tout ce qui est techniquement possible et qui estiment vital d’en revenir au plus tôt au paradigme des machines. L’inaptitude à se représenter le monde en dehors de ses modalités techniciennes démontre en outre à quel point l’idéologie scientiste avait pénétré les esprits les plus influençables. Devant le sinistre spectacle des ruines et des flammes, ces disciples de la machine jubilante veulent encore s’en remettre à «la Science qui explique tout et qui peut tout» (p. 124). Ils refusent la tabula rasa du blackout et ils ne veulent pas confesser l’outrecuidante prétention d’une législation par les machines. Ainsi sont-ils insensibles aux aveux émouvants d’un médecin qui proclame que nous ne savons rien, ce qui sous-entend que nous n’avons peut-être jamais rien su et que les ordinateurs avaient disqualifié nos facultés de connaissances (cf. p. 154). Le blackout est donc l’opportunité de procéder à un vaillant saut qualitatif. Il est indispensable de surmonter l’effondrement de l’État de droit (cf. pp. 158-9) afin de proposer une conduite humaine moins fragile que celle qui prévalait. En effet, la civilisation technique n’était qu’un vernis de société pacifique car il a suffi d’une petite anomalie pour susciter d’immenses désordres. La pénurie d’eau et de nourriture a très vite réveillé la sauvagerie latente des hommes (cf. pp. 158-9). La guerre de tous contre tous se révèle au grand jour et nous remémore une réalité peu reluisante : si l’homme est hypothétiquement un loup pour l’homme, c’est qu’il est d’abord un danger pour lui-même et que la paix n’est qu’une trêve, surtout la paix vécue à travers la puissance putative des machines ou à travers les directives des managers de la technique. On assiste en somme au retour du refoulé : l’organique revient brutalement sur le devant de la scène ! Ce ne sont plus les machines et les algorithmes qui décident d’échantillonner les riches et les pauvres dans tel ou tel quartier, mais ce sont maintenant les coups de poing, les ruses animales et toutes sortes de confrontations directes qui rebattent les cartes (les classes sociales arbitraires se dissipent au profit d’une typologie objective de la force). Au fond la violence réelle qui se manifeste après le blackout n’est que la version organique de la violence symbolique et inorganique qui faisait rage durant la temporalité des techniques. La libération de cette violence possède irréfutablement quelque chose de cathartique et de véridique. Enfin les hommes découvrent le visage qui était le leur, les monstres qu’ils étaient devenus après des décennies de régression morale et de mauvaise répression pulsionnelle. Ils comprennent pour la plupart – mais trop tardivement – que le capitalisme technique avait passé son temps à rejeter les accusations de violence au prétexte d’une société apparemment fonctionnelle et juste.
La résurrection de l’organique (pour ne pas dire son insurrection) se vérifie également avec la déferlante omniprésence des cadavres. Les nombreux morts de la violence déchaînée rejoignent les morts qui étaient jusqu’ici préservés de la décomposition à l’intérieur des Conservatoires (cf. pp. 50-1). Suivant la novlangue de cette époque méta-hygiéniste, on nomme Conservatoire la pièce attitrée au maintien esthétique des macchabées dans chaque domicile. Cette réinterprétation du cimetière avait pour vocation d’uniformiser les mœurs. Les autorités partaient du principe que si chaque famille pouvait conserver un contact visuel avec ses défunts, cela pouvait décourager les actes marginaux ou séditieux. Mais dès lors que l’électricité vient à manquer, les vitrines mortuaires privatives ne peuvent plus assurer l’auto-embaumement des corps. L’exhibition de la putréfaction crée un mouvement de panique et les familles, terrassées par la contradiction ultime de leur quotidien aseptisé, jettent leurs morts dans la Seine (cf. pp. 187-9). Ce traitement indigne des morts rappelle ô combien le respect d’autrui est une valeur précaire lorsque l’humanité bascule dans un régime d’existence exceptionnellement oppressant. Cela tend à justifier que l’homme n’est pas un être naturellement bon, mais que, tout au contraire, il a péniblement appris à donner le change au sein d’une structure sociale (6). L’ensemble de ces comportements excessifs contribue du reste à galvaniser une ferveur religieuse de type sectaire. Des «illuminés» font carillonner les cloches de Notre-Dame en réponse à la débâcle annoncée (cf. pp. 164-6). Ils cherchent moins à sauver leurs prochains qu’à faire écho au «grondement de la colère de Dieu» (p. 172). Ces fous de Dieu seront d’ailleurs chassés par l’incendie qui n’épargnera aucune rue de Paris, aucun monument, pas même Notre-Dame, comme si les flammes de cet Enfer citadin traduisaient l’énormité d’un péché technocratique absolument inexpiable (cf. pp. 173-6). La punition se prolongera ensuite avec l’émergence du choléra compte tenu du grand nombre de cadavres entassés un peu partout dans la ville enflammée (cf. pp. 194-5). Avec la multiplication de ces charniers, avec les bûchers mastodontes des cités occidentales, comment éviter de se figurer une dérangeante collusion entre la fiction et la réalité, sachant ce qui se trame dans une Europe persécutée par le nazisme lorsque Barjavel rédige son livre ?
Quoi qu’il en soit, malgré l’impressionnante décimation du monde ancien, François Deschamps, du haut de ses vingt-deux ans, rassemble un groupe de résistants et se résout fermement à mettre cap au Sud, en direction de sa Provence natale (cf. p. 206). Il emmène Blanche avec lui, persuadé que la Provence sera un pays de Cocagne, un rapatriement du jardin d’Éden où l’on obtiendra les moyens de refonder un genre de sainteté primitive. La Provence prend aussi des allures de zone libre par contraste avec les zones technologiquement occupées, ce qui, pendant les années 1940 où Barjavel écrit, est tout sauf anodin. Il y a un puissant discours de résistance dans les idées de François. Il motive ses troupes contre les «nuits […] rouges» (p. 240) des incendies géants et contre le «mal noir» (p. 277) des cendres étouffantes. Il essaie d’entretenir l’horizon rêvé de cette Provence éternelle en dépit de la désolation que ses rares camarades sillonnent bravement. Sur les routes secondaires où l’on a de la cendre «jusqu’aux genoux» (p. 254), sur les voies de garage de la France naguère infréquentée, l’ambiance pesante et sépulcrale s’apparente au périlleux nomadisme que raconte Cormac McCarthy dans La Route. Tout au long de ce trajet où la mort est en perpétuelle maraude, François et ses apôtres endurent des visions traumatisantes. L’univers calciné personnifie une sorte de Pompéi des temps modernes, avec, par exemple, ce «visage de charbon [qui montre] les dents à la lune» (p. 274). Plus loin, ils sont témoins d’une scène d’anthropophagie digne d’un film du regretté George Romero. Des affamés de la dernière heure sont «[groupés] autour d’un cadavre, le [dépeçant] de la dent et de l’ongle, [demandant] un prolongement de vie aux restes de chair de celui que la vie venait de quitter» (p. 277). La séquence vaut qu’on la cite plus amplement : «De ce grouillement que la lune peignait d’une lumière sans relief ne s’élevait pas un cri, pas un mot qui rappelât que ces larves avaient été des hommes, mais un concert bas de grognements, de sons inachevés, chuchotés, de bruits de bouche qui mâchent et qui boivent, de clapotis d’eau, et de mains, de cuisses, de ventres nus qui se traînent. Une odeur de vase, de poisson crevé, de charogne et d’excréments montait jusqu’aux narines des cinq compagnons hallucinés, qui n’arrivaient pas à s’arracher à ce spectacle» (p. 277). La fascination provoquée par le cannibalisme et la dissolution du langage relève encore une fois d’une espèce de somatisation des perversions que la société des machines, jadis, assimilait à son mode de fonctionnement. Ce que François et ses amis ont sous les yeux, ce n’est rien d’autre que la traduction organique de ce que l’homme n’a jamais cessé d’être depuis l’instigation des technologies : un ogre négativement contenté, un vampire de la substance vitale en situation aggravée d’analphabétisme et d’insensibilité.
Par chance, le périple à destination de la Provence connaît un armistice des horreurs, une reprise de respiration, grâce à une oasis de fleurs jaillies depuis le limon fantastique du Massif Central (cf. pp. 279-283). Puis l’arrivée au pays de Frédéric Mistral sonne le glas du passé technologique : la culture de la terre se réorganise dans la propriété familiale de François qui a eu la bonne surprise de retrouver sa mère vivante (cf. pp. 289-291). Les pages finales du roman (cf. pp. 295-313) prennent alors un aspect biblique et légendaire. Promu au rang de Patriarche, semblable à un inséminateur divin, François est âgé de cent-vingt-neuf ans et il a engendré dix-sept enfants avec Blanche, sans parler de ses saillies collatérales encore plus prolifiques. Il s’agit d’un repeuplement du monde, d’un cantique du «débordement de [la] vie» (p. 298), d’une instauration de la société nouvelle où «rien ne se vend» (p. 299). Cette abrogation de l’esprit de commerce est de toute évidence un reflet des marchands du Temple chassés par le Christ. Elle se complète logiquement par une sévère diabolisation de la machine, nouveau Satan de la Création rénovée (cf. p. 311).

Notes
(1) René Barjavel, Ravage (Denoël – 1943). Nous utilisons l’édition de poche de Gallimard (2005).
(2) Le thème de la panne d’électricité, un peu avant Barjavel, avait été exploré par Théo Varlet dans La grande panne (1930). Il l’a aussi été tout récemment avec La grande panne d’Hadrien Klent (Le Tripode, 2016).
(3) Rappelons ainsi que Barjavel dédie son roman à ses deux grands-pères qui étaient paysans.
(4) Tocqueville, De la démocratie en Amérique.
(5) Cf. René Chiche, La désinstruction nationale (Ovadia, coll. Temps Présents, 2019).
(6) Cet argument volontiers perturbant est notamment développé par John Stuart Mill dans ses Essais sur la religion.

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