Apocalypses biologiques, 4 : Le Pont de Cassandra, par Francis Moury (18/05/2020)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Argument du scénario
Genève, aube du 25 octobre 1976 : des terroristes attaquent la section américaine de l'Organisation Mondiale de la Santé. L'unique survivant devient contaminé sans le savoir par une variante bactériologique de la peste. Il s'enfuit et parvient à monter dans un train «Trans-Europe-Express» transportant un millier de passagers. Aucun d'eux n'arrivera à destination. L'OTAN détourne le train, devenu un vecteur dangereux, vers un camp de quarantaine en Pologne dont la voie ferrée passe par le Pont de Cassandra, abandonné depuis 1948. Un ancien survivant d'un camp de concentration s'en souvient : il pense qu'il ne supporterait pas, étant donné son état de délabrement, le poids d'un convoi ferroviaire moderne. Cette rumeur provoque une révolte armée dont la violence augmente à mesure que le convoi se rapproche du pont maudit.


The Cassandra Crossing [Le Pont de Cassandra] (États-Unis et Europe, 1976) de George Pan Cosmatos est, contrairement à ce qu'écrivent aujourd'hui certains critiques américains malheureusement incapables de juger correctement leur propre patrimoine filmique, un des meilleurs films-catastrophes de la période 1970-1980 et l'un des meilleurs titres de la filmographie de Cosmatos. Il en co-écrivit le scénario avec Robert Katz avec qui il avait déjà écrit celui de SS Représailles (1973), son premier grand film. Cosmatos s'était d'autant plus intéressé au sujet qu'étant enfant, il avait vécu une épidémie de choléra en Égypte. Il déclara (durant la production ou au moment de la sortie en exclusivité) :
«À mes yeux, une épidémie peut avoir des conséquences bien plus dévastatrices qu'un tremblement de terre, qu'un incendie ou même qu'une bombe. Et une épidémie provoquée par l'homme, telle qu'elle est représentée dans ce film, est la chose la plus atroce qu'on puisse concevoir. Nous sommes notre pire ennemi parce que le soi-disant progrès nous donne la possibilité de nous assassiner mutuellement».
On rapporte en outre que l'idée du scénario lui serait venue deux ans et demi plus tôt, assez brusquement, vers cinq heures du matin : Katz et lui se mirent au travail dès la journée suivante. Le producteur Carlo Ponti considéra le sujet comme une sorte d'écrin destiné à mettre en valeur son épouse l'actrice Sophia Loren. En revanche, on rapporte que l'acteur Charlton Heston, contacté pour jouer le héros (interprété finalement par Richard Harris) refusa l'idée de tourner une dizaine de semaines en Italie et en Suisse, persuadé en outre que le public demeurait réticent aux films prenant pour sujet une maladie. Cette information éclaire peut-être bien, rétrospectivement, la raison profonde pour laquelle, lorsque Heston soutint en 1971 le projet Warner de The Omega Man[Le Survivant] (réadaptant le roman Je suis une légende de Richard Matheson), les scénaristes embauchés pour l'occasion décidèrent que c'était non plus un mystérieux virus mais une guerre atomique qui était à l'origine des mutations subies par la race humaine.
La structure du Pont de Cassandra évoque celle du classique film noir policier américain Panique dans la rue (États-Unis, 1950) d'Elia Kazan : un criminel meurtrier, porteur de la peste sans le savoir, traqué simultanément par les autorités sanitaires et par la police. Elle est augmentée d'un effet de politique-fiction impressionnant, servie par un budget important (un train complet avec locomotive, wagon-restaurant, wagon-lit et nombreux wagons fut mis à disposition par la Schweizerische Bundesbahnen de Berne) et un casting de stars internationales. Le souvenir maléfique des camps de concentration de la Seconde guerre mondiale est allié à l'esthétique futuriste des uniformes de guerre NBRC (Nucléaire Bactériologique Radiologique Chimique) déjà si bien employés dans des classiques du cinéma de science-fiction tels que Le Mystère Andromède [The Andromeda Strain] (États-Unis, 1971)* de Robert Wise, adapté d'après le roman de Michael Crichton, et La Nuit des fous vivants [The Crazies] (États-Unis, 1972) de George A. Romero.
Ce dernier titre constitue une évidente référence plastique durant toute la seconde partie, à partir du moment où l'armée prend le contrôle du train. Cosmatos était un connaisseur émérite de l'histoire du cinéma et il est tout à fait possible que ces références aient été sélectionnées par son scénariste et lui en toute connaissance de cause. Il y a, d'autre part, dans l'histoire du cinéma, une constante : les idées originales des séries B et C sont systématiquement reprises et pillées par les séries A qui les intègrent lorsqu'elles sont considérées comme intelligentes ou intéressantes. Il est certain, de ce point de vue, que Cosmatos a, en 1976, une dette envers ce Romero de 1972. Raison pour laquelle il est impossible de juger (sinon correctement, au moins complètement) un film sans une connaissance de l'histoire du cinéma mondial : la seule qui permette d'évaluer les sources et les influences.
Toujours est-il que ces références (qu'elles soient latentes ou manifestes, volontaires ou non, avouées ou non) sont agrégées à une structure pour sa part originale car dotée d'une double détente dramatique : une action terroriste provoque une catastrophe mais les mesures prises pour y remédier en provoquent bientôt une autre, encore plus meurtrière. Le suspense est maintenu à un rythme soutenu par un montage précis et de plus en plus nerveux, jusqu'à la spectaculaire séquence finale : elle demeure démentielle et techniquement virtuose. En regard, les évidents emprunts au roman-photo (la liaison amoureuse tourmentée entre un médecin renommé et son épouse divorcée mais qui l'aime encore) et au film noir policier classique (un trafiquant d'héroïne pourchassé par un inspecteur d'Interpol interprété par un O.J. Simpson assez étonnant) sont négligeables bien que leurs éléments structurels soient bien intégrés à la continuité d'ensemble. La musique signée Jerry Goldsmith constitue une de ses meilleures partitions de la décennie 1970-1980 : celle qui accompagne le générique d'ouverture, constitue même probablement un des sommets de son œuvre. Les observateurs ont relevé certaines erreurs matérielles (notamment géographiques et ferroviaires) : on les pardonne aisément car la tension et le suspense sont tels, à première vision, qu'on ne les remarque pas du tout. Et le réel viaduc français filmé (celui de Garabit, achevé selon les plans de Gustave Eiffel en 1884) demeure photogénique. Le connaisseur appréciera l'armement léger des unités NBRC : pistolet-mitrailleur italien Beretta M12 (réglementaire de 1959 à 1977) et fusil d'assaut américains M16 A1 (version améliorée du M16 produite de 1967 à 1982). Il manifeste le fait que l'OTAN supervise l'opération et il est cohérent sur le plan tactique, puisqu'il s'agit de contrôler aussi bien les quais d'une gare (où le fusil d'assaut, arme d'épaule, peut être employé) que l'intérieur d'un train (où seul le pistolet-mitrailleur peut l'être, étant donné l'espace confiné).
Le scénario parachève, in fine, son effet de sidération par une menace directe sur les derniers protagonistes, prononcée en hors-champ : l'effet de paranoïa devient alors total et le générique de fin est un somptueux panoramique, symétriquement et exactement inverse de celui du générique d'ouverture, bouclant alors une boucle qui pourrait presque être, un peu à la manière de certains titres d'Alfred Hitchcock (songeons par exemple à Le Rideau déchiré ou à La Mort aux trousses), d'essence authentiquement cauchemardesque : le fantastique serait alors discrètement frôlé. On retrouvera intacts, quoiqu'il en soit, ce pessimisme et cette virulence, confinant parfois au baroque, dans des titres postérieurs de Cosmatos, notamment dans son plastiquement si beau et si injustement méprisé film fantastique Leviathan (États-Unis et Italie, 1989) avec lequel Le Pont de Cassandra partage une relative communauté thématique (une arme bactériologique involontairement libérée en 1976, volontairement libérée en 1989 et investissant un espace confiné terrestre en 1976, sous-marin en 1989) mais qui sera esthétiquement encore plus abouti et concerté.

[*] J'aurais bien évidemment souhaité inclure ce titre de Robert Wise adapté du roman de Michael Crichton à la présente série stalkérienne : il y aurait eu toute sa place. Il convient, hélas, d'attendre. L'ancienne édition américaine BRD Universal de 2015 n'était pas à la hauteur en raison d'un matériel argentique mal restauré. La nouvelle édition américaine BRD Arrow de 2019 offrait, en revanche, non seulement une image argentique restaurée d'après un transfert 4K à partir du matériel Universal mais encore les plus nombreux suppléments jamais ajoutés sur une édition numérique haute définition, puisqu'elle reprenait les suppléments des anciennes éditions DVD et BRD tout en les augmentant considérablement. Elle ne dispose hélas d'aucune VOSTF, encore moins d'une VF d'époque. Par conséquent, à moins d'être nativement anglophone, iI vaut vraiment mieux attendre une future édition BRD française qui bénéficiera des apports de l'édition américaine Arrow.

Note sur les sources techniques
Édition américaine Timeless Media 2014 + Édition française Éléphant Films 2019. Concernant les aspects techniques de ces éditions, je me permets de renvoyer le lecteur à mon article publié le 21 novembre 2019 sur ce site.

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