Une mort dans la famille de James Agee : deuil et filiation au fond d’une âme sudiste, par Gregory Mion (31/08/2020)

Crédits photographiques : Laura Bisgaard Krogh & Andrea Haujberg.
Agee.JPG«Parmi ceux qui se soucient vraiment de connaître l’histoire de l’homme, et de savoir comment se comporte ce mystérieux composé lorsqu’il est soumis aux expériences diverses du Temps, qui ne s’est arrêté, au moins quelques instants, sur la vie de sainte Thérèse […]»
George Eliot, Middlemarch.


La mort qui rôde

Toute sa vie, toute sa courte vie d’oracle des lettres américaines, James Agee l’aura malgré lui passée à chercher l’empreinte de Dieu, le sceau météorique d’une présence à nulle autre pareille, et c’est assurément avec Louons maintenant les grands hommes qu’il est parvenu à s’approcher des impénétrables voies célestes dont il s’était pourtant éloigné, en exhumant le quotidien pour ainsi dire christique de quelques familles de métayers originaires de l’Alabama pendant les années 1930. Il fut accompagné dans cette entreprise par le photographe Walker Evans qui sublima de sa vision black and white le reportage d’Agee, lequel, du haut de ses vingt-sept années apostoliques, avait déjà largement dépassé la moitié de son existence. En outre, pour comprendre l’ambivalence de James Agee, pour accoster la terre sainte de son christianisme contrarié mais jamais résilié, il est nécessaire de lire Une mort dans la famille (1), son roman autobiographique publié en 1957, deux ans après sa disparition, et qui reçut le prix Pulitzer en 1958. Ces honneurs posthumes sont tout à fait anecdotiques au regard de ce grand texte où James Agee se remémore le fatal accident de son père et les conséquences que cela eut sur l’enfant de six ans qu’il était, mais aussi sur sa famille, principalement sur sa mère dont la piété, en cette nuit de printemps 1916 à Knoxville, Tennessee, fut sérieusement ébranlée par la terrible absurdité de ce drame.
Les pages liminaires de ce livre – qui a pu être une sorte de catharsis pour James Agee – racontent la sérénité estivale d’un modeste quartier résidentiel de Knoxville durant l’été 1915 (cf. pp. 9-15). Elles illustrent le dernier été de tranquillité du petit Rufus Follet, doublure attachante de l’écrivain, et, plus que tout, elles insistent sur le sentiment de sécurité prodiguée par la présence des pères de famille en «arrière-plan» (p. 10), comme s’ils étaient des dieux accessibles, des bienfaiteurs immortels, des héros surnaturels que rien ne peut déloger des piédestaux sur lesquels les enfants les ont érigés en inamovibles statues. Nous sommes ici plongés dans le repos «des soirs d’été de Knoxville», lorsque James Agee, entouré de toute sa famille, voyait encore le monde avec son costume sensoriel d’enfant (cf. p. 10). Il se souvient de l’ambiance vespérale, des «lampes à pétrole» se substituant progressivement aux rayons du soleil couchant, des paternels arrosant les pelouses, du glougloutement irrésolu de l’eau se frayant un chemin dans la souple tubulure des tuyaux d’arrosage, des gens qui complétaient ce climat de cocagne, puis, au premier plan, de sa propre famille et de la potentielle bénédiction de Dieu. Ce faisceau mémoriel veut d’une certaine manière glorifier l’insouciance puérile en amont de la tragédie qui jettera brutalement l’enfance de James Agee et de sa sœur cadette dans un irréversible ouragan d’inquiétude. Il veut également rappeler qu’il n’y a peut-être rien de plus précieux que la force tranquille d’une famille unie, avec, au sommet de ce monument affectif, la force tranquille du père, d’autant que le sien «était si grand» (p. 25), si indestructible en apparence, si captivant dans ses façons qu’il pouvait ressembler à un «seigneur» (p. 25).
Ce tableau enchanteur, qui, en outre, pourrait s’appareiller à la Sérénité telle que l’a peinte Auguste Baud-Bovy, se poursuit avec des moments d’inestimable complicité entre le père et le fils (cf. pp. 28-33). Comme un rituel apaisant, ils parcourent plusieurs endroits de la ville jusqu’à ce qu’ils atteignent leur endroit, leur inner sanctum, se posant sur un rocher en surplomb des choses afin d’admirer la partie septentrionale de Knoxville. Le petit Rufus, près de son père Jay, ressent ainsi la «plénitude» et la «certitude de [son] profond accord» (p. 30) avec cet homme rassurant et protecteur, goûtant une paix qui semble éternelle, éprouvant tous les instincts de la filiation (cf. p. 31), comme lorsqu’il était «contre la poitrine de son père» et qu’il «entendait le battement de son cœur et des gargouillis d’estomac» (p. 298). Le point de rupture avec cette douceur de vivre survient comme souvent au cœur de la nuit, comme si le Malheur, allégoriquement, pénétrait par effraction dans le périmètre du Bonheur, sous les aspects d’un coup de téléphone chargé de toutes les menaces imaginables (cf. pp. 34-40). Il s’agit du frère de Jay, l’entrepreneur de pompes funèbres Ralph, d’un caractère toujours versé dans l’hyperbole des tourments, qui voudrait avertir Jay que leur père pourrait être en train de vivre ses derniers jours. Tout lecteur qui ne saurait pas que le roman de James Agee se concentre sur la mort violente de son père pourrait croire, à l’orée de cet appel de Ralph, que la suite du livre sera consacrée au lent trépas annoncé du grand-père de Rufus. C’est précisément là que le destin aime à désorienter notre perception de la réalité : l’appel téléphonique de Ralph n’est qu’un prélude au mysticisme des appels nocturnes qui apportent la mort, il n’est qu’une amorce de la fatalité arachnéenne qui commence à tisser sa toile pour emprisonner la famille Follett dans une irréversible cruauté du sort (cf. pp. 228-9), puisque Jay, en partant au chevet de son père qui s’en remettra de nouveau, ne peut savoir qu’il mourra sur le chemin du retour à cause d’une pièce défectueuse de sa voiture.
La symbolique de ce premier appel téléphonique contient déjà tout ce qui va suivre et certains ne manqueront pas de souligner l’insoutenable ironie du croque-mort personnifiant l’oiseau de mauvais augure. On serait presque tenté d’affirmer qu’il n’existe aucun appel nocturne exempté de conséquences terribles. La mort pressentie du grand-père de Rufus n’était que le symptôme d’une mort imprévisible, d’une ruse du diable, ou, dans le langage chrétien de Mary, d’une manifestation de l’inaccessible volonté de Dieu. C’est d’ailleurs le discours qu’elle tient à Rufus pour lui expliquer l’absence de son père (cf. pp. 76-82), parti voir son propre père «très malade», victime d’une nouvelle «crise» (p. 76). À côté de ses expressions très généralistes pour caractériser la maladie et pour ne pas terrifier inutilement l’enfant, elle s’appesantit sur les insaisissables décrets de Dieu, sur la promesse du Royaume, autant de valeurs qu’elle entend transmettre afin de consolider l’éducation spirituelle de son fils, compensant du reste l’athéisme de son mari. Pendant ce temps, tel un reflet excentré de toutes les réminiscences filiales que James Agee moissonne dans son ouvrage, Jay, le père de Rufus, aussitôt l’appel de Ralph terminé, se souvient inopinément des premières images de l’incarnation de son paternel : «un bel homme, le nez aquilin, avec une moustache noire qui lui donnait un air de fierté maussade» (p. 43). Cette mise en abyme de la recollection continue d’une part le processus entamé dès le début du livre, et, d’autre part, elle présume que ces pages et les suivantes pourront être une vaste sépulture pour toute la famille Agee, une occasion d’étendre le mécanisme du souvenir par-delà les rapports privilégiés qui unissent Jay et Rufus. En ce sens, bien que le drapeau de la mémoire soit agité par les vents d’une mort épouvantable, par l’inacceptable perte du père à un âge où l’on a justement besoin d’une protection illimitée, ce drapeau retentit aussi de toutes les présences qui ont aidé Rufus à surmonter l’insurmontable, de toutes les strates familiales qui se sont mobilisées pour faire vivre son père en elles et au-delà d’elles, dans ces régions respectives et en des moments cruciaux où les notions de parenté et de divinité prennent une ampleur considérable.
Cette matrice littéraire du souvenir à la fois triste et joyeux, déployée par une focalisation omnisciente où l’écrivain prend le pouls d’une famille sudiste à l’aube du XXe siècle, n’oublie pas non plus de négocier avec la réalité sociale de cette époque. C’est pourquoi nous relevons trois empreintes de la ségrégation raciale qui donnent à cette chronique de l’enfance et du deuil une épaisseur supplémentaire (cf. pp. 83-96, 134-146 et 284). Il y a d’abord l’angoisse de Ralph, sa crainte de ne pas être à la hauteur, son impression d’avoir derechef exagéré les ennuis de santé de son père. Ce passage d’anxiété l’amène à faire la liste de ses ratages, à se sous-estimer et à s’enfermer d’autant plus dans la prison du regard des autres, à tel point qu’il se sent «plus esclave qu’aucun nègre [n’a] jamais été esclave» (p. 94). Cette dévaluation de lui-même à travers la figure ancienne de l’esclave noir démontre objectivement que Ralph est tributaire d’une persistance des préjugés dans un État qui a vu naître le Ku Klux Klan. Sans doute ne partage-t-il aucune fibre intellectuelle avec les suprématistes qui contestent les treizième et quatorzième amendements de la Constitution américaine, mais il ne partage pas davantage l’élan d’un véritable héros populaire issu du Tennessee, à savoir Davy Crockett. De sorte que ce portrait de l’undertaker Ralph Follett ramasse en peu de lignes un segment des racines qui ont irrigué le jeune Rufus : du côté paternel se révélait plus distinctement que du côté maternel le poids de quelques forces historiques irrésistibles, l’influence invisible d’un passé qui refuse de capituler complètement et qui fixe dans les esprits et sur les corps la trace d’un destin commun, les stigmates d’un Sud extrêmement rude où le désarroi des uns et des autres – celui des Noirs et des Blancs – érige des amnisties qui évitent les jugements à l’emporte-pièce, tout comme ce désarroi fabrique tacitement des fraternités insoupçonnables si l’on veut bien descendre un instant du perchoir des simplifications grossières. Ensuite, sur le même registre de ségrégation inassouvie, Rufus se rappelle du ventre rond de sa mère lorsqu’elle était enceinte de sa petite sœur Catherine. On lui parlait alors d’une «surprise» à venir et cette période prénatale a été marquée par le retour de Victoria, une grosse femme noire aux contours imprécis dans la mémoire de Rufus, à l’exception de son odeur singulièrement agréable. On devine rapidement que Victoria est la sage-femme qui s’est occupé de la naissance de Rufus et qui reprend du service chez les Follett à la veille d’un nouvel accouchement, mais le plus important, ici, c’est le conseil fermement administré par Mary à son fils, en l’occurrence qu’il ne faut pas évoquer le parfum des «gens de couleur» même quand il est bon. Enfin, toujours dans cette gamme discriminatoire, Rufus ne manque pas de mentionner qu’on se moquait de son prénom au prétexte qu’il sonnait comme une identité de nègre.
Faire l’économie de ces remarques intempestives n’était pas possible eu égard à l’ekphrasis engagée par James Agee pour rendre compte non seulement des réticulations émotionnelles de la perte d’un proche, mais aussi, à un niveau plus souterrain, de la cartographie culturelle inhérente aux différents personnages, qu’ils soient perméables aux stéréotypes de race, aux bondieuseries proverbiales ou aux valeurs générales qui alimentent la mythologie sudiste. C’est la raison pour laquelle l’amour inconditionnel des parents, tel qu’il est ressenti par Rufus, se mêle adroitement et mystérieusement à ces conversations d’adultes entendues au loin, à ces mots qui franchissent obscurément les interstices d’une porte et qui contraignent l’enfant à ne «pas savoir ce qui [s’ourdit] là» (p. 116), à ne pas être en mesure de saisir que dans cet horizon des grandes personnes en plein conciliabule se discutent éventuellement des sujets polémiques.

La mort qui frappe

Les faux-fuyants narratifs ou les subtils atermoiements du drame qui ont servi à cristalliser les paradis de l’enfance cessent brusquement dès lors que Mary apprend, un peu avant dix heures du soir et par le même téléphone qui avait déjà perturbé la nuit précédente, que son mari a eu un «accident sérieux» (cf. pp. 149-155). La formule délibérément elliptique par laquelle on lui annonce la nouvelle entraîne un torrent de cogitations et de prières, un magma théologico-spéculatif qui affronte la dilatation temporelle de l’attente de plus amples détails (cf. pp. 180-1). En son for intérieur, Mary a intuitivement compris la gravité de cet accident, elle a même acquis la certitude vagabonde que Jay ne s’en est pas sorti, mais elle ne se l’avoue pas distinctement. D’où le fait qu’avec la tante Hannah, elle aussi très pieuse, la mère de Rufus amorce les préparatifs spirituels de l’espérance tout en subissant «pour la première fois de sa vie» un accès de défiance quant aux «usages de la prière» (p. 175). L’énormité ombrageuse de cet accident pousse les deux femmes dans les retranchements du doute, toutefois, parce que leur foi est puissante, elles ne l’abandonnent pas et elles entament un chemin de ferveur davantage étayé.
Ce mouvement d’adoration est cependant mis à l’épreuve par Andrew, le frère de Mary, lorsqu’il vient annoncer que Jay est «mort sur le coup» (p. 192), probablement d’une commotion cérébrale (cf. p. 196). S’ensuit un récit plus ou moins circonstancié de l’accident au cours duquel apparaît l’hypothèse crédible d’un problème de direction (cf. pp. 207-216). La soudaineté de tout cela provoque évidemment la colère au-delà de l’incompréhension, l’envie de se révolter, le désir d’évacuer at any cost la rage incoercible suscitée par ce qui a tout l’air d’une malédiction. C’est exactement la réaction d’Andrew au moment où il déclare qu’il ne supporte pas ce Dieu que sa sœur continue sottement de révérer (cf. p. 216). Le degré de sa douleur à vif ne lui permet pas d’accepter par exemple que l’accident de Jay ne modifie en rien la volonté de vivre en Dieu, au même titre qu’il ne peut reconnaître, comme le fait assurément Mary, que les choses créées n’apportent pas la béatitude et que les malheurs de la condition terrestre ne compromettent nullement l’existence d’un bonheur éternel in Deum (2). La consternation d’Andrew au sujet de Mary est en outre appuyée par Joël, leur père, quand il maudit l’espèce de rupture sentimentale que sa fille est forcée de vivre (cf. p. 201), mais surtout quand il recommande à Mary de ne pas s’enterrer dans la religion (cf. p. 204). Et plus en avant dans cette longue nuit d’afflictions, Joël enfonce le clou en rejetant tout ce qui relève de «l’insondable miséricorde de Dieu» (p. 223), citant Le roi Lear de Shakespeare en vue de se forger un argument d’autorité : «Comme les mouches aux garnements, ainsi sommes-nous aux dieux; ils nous tuent pour badiner.» L’incrédule Joël terminera ses intermittentes saillies païennes en admettant qu’il ne conçoit pas comment l’on peut harmoniser la croyance avec la «jugeote», sous-entendant à peine que sa fille et tante Hannah ne détiennent aucune forme d’intelligence puisqu’elles s’adonnent à un culte irrationnel de Dieu (cf. p. 255). Du reste, ce qui embarrasse exactement l’esprit logique de Joël, c’est l’équivalence d’un énoncé qui dirait que Dieu existe avec un énoncé qui soutiendrait l’inverse, le contexte de l’accident aggravant de surcroît ses réticences à endosser le credo quia absurdum.
Ce tourbillon d’échanges heurtés traduit par ailleurs superbement le paradigme de ces nuits endeuillées où l’on se met incidemment à parler des âmes errantes appartenant à ceux qui sont décédés de mort subite, où l’on postule une «force vitale» qui insiste, qui se déplace dans un impensable nulle part et qui s’obstine à veiller sur les vivants (cf. p. 252). Puis, d’une manière sèchement terre à terre, l’on se met aussi à parler du «bas artisanat des pompes funèbres» (p. 262), de cette insupportable logistique des rituels funéraires et des bureaucraties de nécropole. Alors le temps s’écoule et l’aube, bientôt, éclot de toute son intensité inopportune, amenant avec elle cet instant où il faudra bien passer aux aveux devant les enfants.
La révélation de la mort du père aux enfants constitue sans aucun doute la partie la plus bouleversante et la plus éblouissante de ce livre. Sur le visage de Mary, tandis qu’elle cherche à clarifier son langage et à mettre de l’ordre dans ses idées, «de nouvelles petites rides [éclatent]» (p. 328), signalant une infinité de contractures internes, de conflits insolubles, autant de douleurs patentes et latentes qui indiquent le vertige d’une mère dès lors qu’il s’agit de dire l’indicible, de faire advenir dans la parole ce qui n’a pas encore tout à fait pris consistance dans la pensée. Et pour avoir vécu cette scène en troisième personne, avec toute l’imprégnation affective qu’un enfant de six ans possède, James Agee excelle à recenser les bégaiements, les grimaces et les subterfuges verbaux, jusqu’à ce que le couperet s’abatte et que la mère, enfin, découvre à sa progéniture que Dieu a voulu assigner papa au ciel. Le coefficient d’abstraction de cette formulation déconcerte quelque peu Catherine, la petite sœur, qui s’aperçoit néanmoins que son père «[n’est] pas où il aurait dû être» (p. 331) et que les bruits habituels de la maison semblent avoir déserté. Elle se demande également pourquoi Dieu a pris son père (cf. pp. 333-6), avec toute l’innocence d’une enfant qui ne peut pas se figurer le lien nécessaire entre un être souverainement bon et la décision de la priver de son père, un être lui aussi souverainement bon. Par ailleurs, lorsque tante Hannah se risque à une récapitulation de l’accident, Rufus tient Dieu pour le responsable de cette catastrophe (cf. p. 342). Mais très rapidement il amende son raisonnement, revenant sur le détail de la commotion cérébrale, et, doté de toute la troublante vérité que l’on accorde légendairement aux garçonnets ou aux fillettes, Rufus proclame que c’est uniquement le choc de l’accident qui a tué son père, éliminant le rôle d’un quelconque dieu qui aurait choisi cette nuit-là d’endormir Jay Follett à dessein de le convoquer ad vitam au sein d’un improbable éden (cf. p. 343). Ce pic de lucidité n’est pas tant un camouflet pour la religion, mais, à certains égards, il signifie que les histoires à dormir debout ou les croyances officielle ne sont peut-être pas toujours les plus appropriées pour atténuer des souffrances qu’il faudra de toute façon affronter concrètement – et vite. Rufus en fait du reste l’expérience cruelle en discutant avec ses camarades qui passent devant chez lui pour se rendre à l’école (cf. pp. 352-9). L’onde de choc d’une mort spectaculaire a retourné tout un quartier et les gamins, répétant maladroitement ce qu’ils ont entendu de leurs parents, ajoutent à l’émoi collectif les condiments de la naïveté ainsi que le sadisme de la rumeur, extrapolant ce qu’ils ont lu dans la rubrique nécrologique, martelant au hasard que Jay Follett conduisait en état d’ivresse et qu’il a été réduit en bouillie par son véhicule. On imagine très bien le chemin parcouru par ces mots dans le psychisme de Rufus, et James Agee, manifestement, n’a pas dû faire un effort particulier de remémoration en ramenant à la surface ce qui macérait dans les profondeurs de sa conscience blessée.
Un peu plus loin dans la chronologie de cette tragédie, le récit nous immerge dans le jour des obsèques, notamment au moment où l’on prévient Catherine et Rufus que le corps de leur père sera délesté de son âme et qu’il ne faudra pas tenter de le réveiller (cf. pp. 374-5). Parallèlement à cet avertissement, Walter Starr, un ami de la famille, prend le temps de parler aux enfants, de faire l’éloge sincère de leur papa, et, ce faisant, il compare Jay au charismatique Abraham Lincoln (cf. pp. 397-8) (3). Après quoi, s’approchant de la dépouille de son père, Rufus est frappé par son impassibilité car il ne l’a jamais vu «aussi indifférent» (p. 403). L’immobilité de ce père est déchirante par contraste avec la vitalité contenue de sa descendance, par contraste aussi avec ce que fut sa vie de jeune homme fauché en pleine fleur de l’âge, et James Agee, par le biais d’une écriture tout à la fois pudique et sacralisante, offre à ce père précocement disparu l’éternité d’une stèle de lumière, à la différence par exemple de la démarche d’Albert Cohen dans Le livre de ma mère, où l’auteur, outre l’hommage impressionnant qu’il rend celle qui l’a mis au monde, ne se départit pas vraiment d’une tonalité exaspérée, inapaisée, incapable de se réconcilier avec le scandale de la finitude.
Ce roman autobiographique s’achève avec deux scènes complémentaires. D’abord les enfants n’assistent pas à la mise en terre du cercueil, ils ne font que voir le démarrage du cortège en compagnie de Walter Starr, apercevant leur mère et «sa grâce humiliée» (p. 422). Puis le hors-champ de l’enterrement se précise lorsque Rufus part en promenade avec son oncle Andrew (cf. pp. 443-4). Celui-ci lui raconte qu’un papillon s’est miraculeusement attardé sur le cercueil de son père. Cette douce confession succède à une nette condamnation du père Jackson qui a officié aux obsèques et qui a refusé de prononcer certaines prières au motif que Jay n’était pas baptisé. Ce qu’en déduit Rufus, c’est que son oncle a Dieu dans le cœur mais qu’il déteste l’Église et ses soumissions protocolaires, ses catéchismes vérolés et ses regrettables œillères. Or cette conclusion pourrait très bien convenir aux conceptions de James Agee dont la vie à haute fréquence ne fut jamais limitée par le fini des ordonnances ecclésiastiques, mais toujours guidée par l’infini du divin.

Notes
(1) Notre édition est celle de Christian Bourgois (2011) avec une traduction de Jean Queval.
(2) Cf. Thomas d’Aquin, Somme théologique.
(3) Que James Agee vénérait comme nous le rappelle opportunément une note du traducteur (cf. p. 397).

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