L’Amérique en guerre (21) : Un endroit où aller de Robert Penn Warren, par Gregory Mion (19/03/2021)

Crédits photographiques : Clive Mason (Getty Images).
2827293822.2.jpgRobert Penn Warren dans la Zone.








2550677439.jpgL'Amérique en guerre.







3896052650.jpgSur Un endroit où aller.









«Pour sa simplicité
Mourir – était un Sort léger –
Si vit le Devoir – comblé
De n’être que Confédéré.»
Emily Dickinson, Quatrain.


«Il y eut un temps de paix,
Un temps de calme, là où poussent les roses,
Les jacinthes, toutes en rangs égaux,
Un temps de silence parmi les arbres.»
William Faulkner, Le Faune de marbre.


L’exorcisme du Sud ou la désertion partielle du champ de bataille de l’enfance

RPW Mion.JPGRobert Penn Warren est au sommet de son art lorsqu’il publie en 1977 ce qui devait être son dernier roman, Un endroit où aller (1), sans conteste le chef-d’œuvre qui ne pouvait être suivi d’aucun autre livre et où convergent toutes les préoccupations d’une vie. L’écriture en première personne, d’ailleurs, trahit une certaine impulsion autobiographique et les détectives de la réalité ne manqueront pas d’établir des recoupements divers entre l’itinéraire de Penn Warren et celui de son personnage Jediah Tewksbury, hot shot de l’Université américaine qui raconte les hauts faits et les éboulements d’une existence marquée par les spectres du Sud, les commotions de la guerre, les puissances fragiles de l’amour et les infatuations de l’imperium intellectus. Tour à tour prisonnier de l’idéal ou du réel selon des intensités variables, Jediah Tewksbury, auto-renommé Jed par esprit de familiarité autant que par volonté de se détacher d’une encombrante filiation, cherche un endroit où aller après avoir passé une enfance écrasante dans le comté de Claxford, Alabama, au sein d’un «bungalow de pacotille» (p. 42) érigé sur Jonquil Street, à Dugton, sur les plates-bandes d’un «quartier sans ségrégation raciale» (p. 40). Il y emménage avec sa mère Elvira, jeune veuve de Buck Tewksbury, alors qu’il n’a pas encore dix ans d’âge et qu’il a déjà connu l’épreuve d’un parent disparu prématurément. Au reste, avant d’aller plus loin, il est important de souligner que la toponymie de l’Alabama, ici, est sujette à une quasi constante reformulation fictive, comme Faulkner a imaginé le comté de Yoknapatawpha pour son Mississippi, de la même façon que Shelby Foote a inventé la ville de Bristol pour approfondir les dimensions méridionales du vénérable Magnolia State. Dans la droite lignée de ces écrivains majeurs, frères de plume et de mentalité, Robert Penn Warren sonde littérairement un berceau du midi américain afin d’en extraire une substance infiniment significative, sorte de miroir de l’humanité tout entière qui se détache à travers les proportions restreintes d’un territoire précisément circonscrit. Car n’en doutons pas une seconde : les péripéties formatrices de Jediah Tewksbury, au-delà de leur valeur strictement individuelle et localisée, sont une irrésistible réverbération de ce qu’il y a d’universel en l’homme, c’est-à-dire sa faillite et sa difficile perfectibilité (2).
Entamons alors congrument notre argumentation par le point sensible qui ouvre et qui recouvre l’ensemble de ce récit où s’esquisse, par le biais du «Je», une odyssée de l’Amérique et de la créature humaine en général. La perte brutale du paternel, de surcroît escortée par tout un tas de médisances, découpe une durable encoche dans le psychisme du petit Jediah Tewksbury. Décrit à l’instar d’un «rêveur incapable et vaniteux» (p. 41), mais nanti du contrepoids d’une «espèce de noblesse sauvage» (p. 37), Buck Tewksbury, paysan et poivrot, s’est effondré en tombant de sa carriole tandis qu’il s’apprêtait à pisser, sa verge cyclopéenne demeurée empoignée dans une consternante rigor mortis qui devait susciter quantité de gorges chaudes (cf. p. 21). Assez typique de ces mâles sudistes à la fois travailleurs et désaxés, le patriarche Tewksbury, à la faveur de ses mythiques montées de gnôle, subissait quelquefois un «élan confédéré» (p. 23) où il visualisait des charges décisives contre la vermine Yankee aux côtés de Robert Lee ou de Nathan Bedford Forrest. Cela explique éventuellement pourquoi Jed, en grandissant, s’est affirmé contre ce patrimoine sécessionniste incommodant (cf. pp. 113-4). Du reste, pour cerner un peu mieux cet universitaire très tôt affecté par les immuables relents de la guerre civile, né d’un père qui de toute évidence ne fit jamais le deuil de la fameuse défaite et originaire d’un État irradié par des principes esclavagistes, il faut tout de suite attirer l’attention sur son désir croissant d’émancipation, sur sa quête identitaire extra muros, hors d’une région saturée par l’Histoire et les fantômes du vieux divorce national. À l’inverse de tant de sudistes qui font de la guerre de Sécession le germe déterminant de leurs projets, l’héritage ultime de leurs ambitions, Jed Tewksbury, lui, s’efforcera de prendre le large aussitôt venu le temps des études supérieures en 1935. Il n’est pas fanatique de cette mythologie du Sud, de cette spatio-temporalité légendaire au cœur de laquelle la mort de son père a l’air de s’inscrire en propre (cf. pp. 27-8), comme si son boit-sans-soif de géniteur avait été emporté par un décor de cinéma, aspiré par une atmosphère théâtrale voire cabotine, en plein milieu d’une environnement sur lequel James Agee aurait pu disserter ad libitum, alignant des versets mystiques pendant que son acolyte Walker Evans aurait immortalisé la scène de son appareil photo, le tout parmi les signes avant-coureurs de la Grande Dépression, sous «le torrent du soleil doré du mois d’août parfaitement transparent» (p. 28). Ce jour-là, ce jour particulier où il a fallu aviser le cadavre du pater familias, avec, en toile de fond, l’inénarrable bourdonnement des commérages, l’enfant en a fait un motif de fuite et de purification, un tremplin vers un coveted elsewhere, en l’occurrence la silencieuse supplication d’un autre périmètre de vie, la nécessaire fomentation d’un impératif endroit où aller après de si poisseuses fixations psycho-géographiques. Et, d’ailleurs, se remémorant cette pénible journée d’affliction, Jed reconnaît qu’il a moins pleuré de chagrin qu’en raison de la répétition immanente des calamités, pressentant malgré sa juvénilité le genre de catastrophique redondance martiale qui étreint le Sud (cf. p. 31).
Tout l’enjeu consiste donc à s’extraire de Dugton, de ce trou sudiste auquel Penn Warren a donné un nom volontiers spéléologique (3), de cette «vallée d’humiliation et de vanités trompeuses qu’il [faut] franchir pour accéder à la révélation» (p. 52). S’encroûter à Dugton, ce serait creuser sa propre tombe et finir oublié dans un cimetière de réprouvés, une nécropole de confédérés, aussi est-il fondamental de transcender le sens littéral de cette sinistre Cité en proposant un sens davantage figuré, un apprentissage de l’adversité qui oblige l’adolescent Jediah Tewksbury à prendre sur lui, à pratiquer un héroïque dig deep within himself. Il découvrira les ressources de cette conjuration du lieu et de ses conditions en se passionnant pour le latin, langue morte qui paradoxalement le revivifie, langage des épopées virgiliennes et des plaidoyers cicéroniens qui lui permet de «coller [un] œil à quelque judas magique» et «d’apercevoir, de l’autre côté, une lumineuse réalité» (p. 58) par-delà les ténèbres constitutives de l’Alabama des années 1930. C’est ainsi qu’il se forge une base grammaticale solide et qu’il obtient par bonification les éléments d’un épique voyage intérieur qui le dispense d’être rongé par le dur prosaïsme des circonstances extérieures. Ce garçon né en 1917, l’année où l’Amérique a initié son entrée en guerre au sein d’une Europe aux abois, entre lui-même en guerre en choisissant de se détacher par le haut de l’un des État emblématiques de l’ancienne Sécession. Ce programme d’ascétisme intellectuel empreint d’un stoïcisme d’écolier contribue à le distinguer parmi la multitude de ses congénères. Par conséquent, lorsque les aiguilles de l’horloge lycéenne fusionnent pour sonner l’heure du bal de fin d’année, la troublante Rozelle Hardcastle l’aborde, auréolée de tout son prestige de fille populaire qui cumule les charmes du corps et de l’esprit (cf. pp. 58-80). Et quoique les racines de Rozelle soient apparentées à une ambiguïté de roture et d’aristocratie, elle n’en est pas moins, dans le regard sidéré de Jed, une sorte d’apparition muséale inaccessible, promise au garçon le plus riche de cette ville atomisée par un climat ingrat et par les reliques d’un impérissable passé. Pourtant, lors de cette inoubliable soirée festive, Jed connaîtra conjointement l’amour et la haine, d’abord la pâmoison d’un premier baiser pudique où Rozelle paraît lui insuffler une âme (cf. p. 78), puis la déception d’une probable vérité douloureuse, la prise de conscience que Rozelle, peut-être, n’a fait que l’inviter par dépit après qu’elle s’est rendu compte que son cavalier attitré irait bientôt convoler dans une université autre que la sienne (cf. pp. 80-6). Cette fille n’est-elle donc qu’une future femme intéressée ? N’est-elle qu’une opportuniste qui se rabat systématiquement sur l’homme qui se situe juste un cran au-dessous de l’homme qu’elle vient de perdre – ou sur le plus beau quand le plus fortuné s’est envolé ? L’hypothèse est d’ores et déjà posée.
À Chicago, lors de ses deuxième et troisième cycles académiques, Jed prend de la distance avec ces expériences de jadis, et cela commence par une prise de recul envers sa mère, moitié génétique de ce Sud tout à fait hanté, laquelle s’est recasée avec un supposé mou du genou afin de rattraper une décennie de famine érotique (cf. pp. 92-3). La prestance de Chicago contraste avec la trivialité de l’Alabama, et, outre la Seconde Guerre mondiale qui plonge de nouveau le Vieux Continent dans une retentissante désolation, les gens de lettres évoquent auprès de Jed les défaillances caractéristiques du Sud, la monstruosité d’un écosystème qui semble dénaturer l’ordre des lois démocratiques aussi bien que l’ordre même de la nature, à tel point que l’on pourrait se demander si le Sud, dans la bouche de ces grosses têtes à nœud papillon, n’est pas directement responsable du désastre européen. Sans la moindre réserve ou nuance de rigueur, sans l’ombre d’une proverbiale décence, sont successivement accusés «la pauvreté du Sud», le «fascisme du Sud», les «lynchages du Sud», «l’analphabétisme du Sud» et «la littérature du Sud, qui, soit dit en passant, avait la réputation d’être déplorablement réactionnaire» (pp. 46-7). L’accablement de l’identité méridionale a pour effet d’aggraver le jugement de Jed à l’encontre de son père défunt, et, à l’occasion de cocktails étudiants ou de salons petits-bourgeois, il s’enferme provisoirement dans la parodie du parfait péquenaud, répétant les pantomimes du «pittoresque sudiste» d’antan (p. 58) à dessein de s’intégrer à cette caste d’arrogants citadins. Résolument exproprié du Sud et pas totalement admis dans ce Nord venteux de l’Illinois, Jediah Tewksbury ressemble à un Ulysse sans Ithaque, dépourvu de foyer (cf. p. 94), à la merci des forces divines qui le font caramboler d’un coin à l’autre du pays, de l’austral au septentrional, lui prescrivant des guerres personnelles insidieuses en temps de guerre internationale.
Une manière d’apaisement va peu à peu s’installer grâce à la bienveillance du professeur Heinrich Stahlmann dans le sillage duquel notre héros contrarié se dresse à une remarquable hauteur morale (cf. pp. 101-128). Par les enseignements de ce savant irrigué de sang teutonique, Jed perfectionne son savoir des langues européennes, et, ce faisant, il rebâtit symboliquement au fond de lui-même ce que la guerre a ruiné sur le Vieux Continent. Nourri par la compagnie du polyglotte Stahlmann, il atteint des paroxysmes d’intelligence, mais cela n’empêche pas son mentor de lui confesser sa honte, son dégoût de ne pas être retourné en Europe pour clamer laut und deutlich, plus fort qu’Hitler et ses harangues de comédien, plus fort que les propagandes, les abominations inhérentes au nazisme et la dévastation encourue par son peuple. D’une certaine façon, le docteur Stahlmann s’en veut d’avoir préféré les abstractions encyclopédiques aux urgences concrètes de l’Histoire. Il y a définitivement quelque chose de lâche à persévérer entre les murs capitonnés d’une bibliothèque pendant qu’une éminente partie du monde s’écroule sous les assauts de l’injustice et du fanatisme. En somme, ce que veut dire le professeur de Jed, ce qu’il veut avouer à son disciple, c’est qu’il existe un Mal peut-être plus grave que le Mal de la guerre : c’est le Mal que l’on commet quand on s’abstient de faire le Bien ou quand on laisse en jachère les fulgurations de notre conscience morale. Les livres et les subtilités linguistiques ne valent rien devant l’amoncellement des cadavres, et si lui a échoué, s’il a refusé l’aventure du Bien par lâcheté ou par inclination pour le confort, s’il a renié l’action bonne en se récitant des casuistiques, il espère que Jed, à l’inverse, parviendra mieux à peser dans la balance du destin, à participer ne serait-ce que minimalement à la pressante guérison de ce monde mutilé. Or sans doute pour se rassurer, pour éviter de se couvrir de tous les reproches de la Terre, le soucieux Heinrich Stahlmann, que l’on croirait tout droit sorti d’un texte foisonnant d’Hermann Broch ou de Thomas Mann, s’en remet à «la meurtrière innocence du peuple américain» (p. 121) en s’appuyant sur une formule de Yeats qui poétisait «la meurtrière innocence de la mer» (p. 121). Ce qui est entrevu par Stahlmann, c’est, inexorablement, l’insubmersible capacité militaire des États-Unis, un présomptueux they will make it again, en d’autres termes l’anaphore stratégique de 1917 quand les soldats américains ont fièrement secondé la victoire des Alliés. Il n’est du reste pas étonnant que Stahlmann, teinté d’une banale pompe professorale et envoûté par sa paralysie de mandarin immigré, en vienne à recourir à l’espérance rhapsodique, à se gonfler d’une vision parabolique par l’intermédiaire de laquelle la soldatesque américaine, tel un océan déchaîné, vaincra le serpent nazi en s’acquittant de tous les dommages collatéraux provoqués par une aussi massive déferlante pacifique. Il anticipe au demeurant et allégoriquement la parole de ce vétéran qui a sauté en parachute lors du débarquement de Normandie : «Un entraînement intensif nous avait réduits à l’obsession et au meurtre» (p. 266).
En bout de ligne, à l’extrême terminus de ce confessionnal improvisé, Heinrich Stahlmann compare l’état du monde à un immense glissement de terrain, à une onde de choc, une invincible tectonique des plaques où les intellectuels ne sont que de vains palabreurs suffisants (cf. pp. 123-5). Ce zénith de lucidité n’est pas sans rappeler tout le malaise relaté par Louis Guilloux dans Le Sang noir, où M. Merlin, un professeur de philosophie qui incarne le double romanesque du nietzschéen Georges Palante, se sent affligé, pédant et inutile au cœur d’une France épuisée par la Grande Guerre. À quoi bon avoir écrit, dialectisé, réfléchi à satiété pour finalement observer, depuis l’arrière molletonné d’un lycée de province, la décadence de la civilisation ? Quel est le statut d’un enseignement de la philosophie qui n’a pas réussi à fonder une vague de désobéissance à la guerre ? Lassé par son quotidien de professeur du secondaire, lassé de lui-même également, fatigué de ses incohérences conceptuelles et de ses difformités acromégaliques, M. Merlin se tire une balle dans le corps et fait couler le sang noir de sa honte, l’humeur méchante de ses regrets. Il meurt par défaut, par le petit bout de la lorgnette, s’infligeant une blessure balistique qu’il eût assurément préféré contracter au front, dans les tranchées dangereuses, en présence de ses anciens élèves que la politique a voués au sort peu enviable d’une chair à canon générationnelle. Et donc, à l’image de M. Merlin, selon des impulsions analogues et des introspections devenues insupportables, M. Stahlmann achève aussi son existence par la mort volontaire (cf. p. 127), à la suite de quoi Jediah Tewksbury interrompt l’ascension de sa montagne académique, prorogeant dignement son élévation vers les Formes platoniques, pour descendre catégoriquement dans l’univers sensible où se joue l’avenir immédiat de la planète, façon de dire qu’il part pour la guerre (cf. p. 128).
Envoyé en Italie par «les aveugles puissances de l’état-major de Washington» (p. 130), Jed rejoint un groupe de «desperados» ayant «de bonne heure déserté […] l’armée de Mussolini» (p. 130). Là, aux confins des collines transalpines où se sont officieusement institués des maquis valeureux, Jed use bravement de son don des langues et pourvoit à la dynamique de l’Histoire. Alors qu’il était autrefois la pâte ductile d’un matérialisme historique consubstantiel au Sud, la guerre, en partie, le délivre de cette sensation de passivité en le propulsant sur une terra incognita où il a la vive impression de conspirer à la destinée de ses semblables, de surcroît en étant dans le camp des antifascistes. Si, bien sûr, tout cela n’est qu’illusion, car le gouvernement de la guerre n’est qu’une autre démonstration de la passivité des hommes, il n’en reste pas moins que Jed acquiert sur le sol européen une épaisseur que le sol natal ne lui avait pas inculquée. Les émotions fortes de la guerre, en quelque sorte, établissent une discrète jonction avec les émotions de son enfance, et, en cela, elles créent une arche qui surplombe les futilités particulières de l’université en lui décelant les coordonnées de la véritable universalité. Par ailleurs, loin des querelles savantes et des conflits misérables pour une note de bas de page, Jediah Tewksbury, sur les mamelons d’une Italie maquisarde, fait aussi l’expérience de l’homicide en tuant un lieutenant S.S. qui rechigne à divulguer des informations au prétexte fallacieux de la convention de Genève (cf. p. 135). Cuirassé par cet apprentissage violent et par ces nécessités spécifiques à la guerre, Jed, comme le personnage d’Adam Rosenzweig dans La Grande forêt, se fortifie et s’affaiblit simultanément, s’améliore et décline d’un même mouvement, devenant tout à la fois l’homme vigoureux qui en tue un autre pour la liberté et l’homme qui fait faillite en n’ayant pas pu trouver une autre solution que le meurtre pour libérer le monde. De là découle une forme d’amertume, un sentiment d’inlassable litanie de l’Histoire où le pire advient avec une démoralisante régularité, chaque geste des soldats, chaque décision des belligérants n’étant qu’un «nouvel épisode [d’un] même drame sanglant» (p. 136). Après coup, par un dessillement qui s’accentue au fur et à mesure de ses conversations, Jed s’estime affranchi «de cette merde d’endoctrinement ou de sentimentalité américaine» (p. 346). Il s’est aperçu que ses convictions n’étaient pas grand-chose à l’aune des convictions de ses camarades italiens, parfois très âgés, illuminés par des pensées autonomes et un vécu diablement concret, alors que lui, malgré son crescendo empirique, se montrait avec eux encore largement tributaire de spéculations dépendantes d’un patriotisme béat et d’une vie jusqu’ici trop théorique (cf. pp. 346-352).
Revenu à la vie civile en 1946, le presque trentenaire Jediah Tewksbury, cette fois, a pu avoir tendance à faire de Chicago son Ithaque (cf. p. 139). Installé ou réinstallé en tant que «jeune médiéviste prospère» (p. 142), il s’amourache d’Agnès Andresen, une accorte érudite aux atouts physiques dissimulés, bigote et vierge, attendant le blanc-seing théologique de son paternel pour s’offrir à un homme (cf. p. 149). Le mariage s’accomplit en fin de compte à Ripley City, ville imaginaire du Dakota du Sud, sous l’œil ratifiant du bon révérend Olaf Andresen. Au lendemain de cette union relativement assommante, Jed cloisonne son ménage et boycotte toute espèce de perspective qui le verrait emmener sa femme dans le Sud pour bringuer sous les coupoles ensorcelées de son âge tendre (cf. pp. 155-9). Il ne souhaite plus se confronter à la solitude sudiste, à ce genre d’abysse qui s’ouvre à l’intérieur des êtres vivants et qui engloutit quiconque s’attarde sur les terres du midi. À présent, uni à la complaisante Agnès, uni à cette jolie souche du Nord-Ouest, Jed s’éprend d’un autre type de solitude, en l’occurrence cette solitude qui désigne les grands espaces fuyants, les prometteuses lignes de fuite, les routes qui s’estompent indéfiniment à l’horizon et qui évitent l’angoisse des précipices internes (cf. p. 151). Avec Agnès, il rebouche les nombreux gouffres de son adolescence, il neutralise le fossoyeur de son âme, mais bientôt les sépulcres de naguère béent de nouveau, et sa femme y dégringole tragiquement, victime d’un cancer qui la subordonne à une épouvantable agonie. Elle y abandonne ultimement sa bondieuserie en affirmant que Dieu n’a jamais existé (cf. p. 174). Elle se rallie ainsi à Jed, à son athéisme tracassé de vétéran du Sud et de la guerre, à la froide impiété de celui qui a croisé le fer avec de multiples aspects de l’horreur.
Cruellement, tel un signe d’ironie luciférienne, tel un «marché [conclu] avec le Prince de ce monde» (p. 184 et cf. pp. 515-6), Jediah Tewksbury devient quelqu’un dès lors que sa femme gît dans un trou du Dakota, dans l’une de ces «tombes délaissées» où reposent ceux qui ont mené «fidèlement une vie cachée» (4). Pendant que la pauvre Agnès trépassait à petit feu, Jed, opportunément, rédigeait un long article sur Dante et la métaphysique de la mort, comme si, mourant, sa femme lui inspirait des fulgurances doctrinales sur la Faucheuse émaciée. Ses hypothèses à propos de Dante vont avoir un certain retentissement jusqu’aux facultés ressuscitées de l’Europe, et, subséquemment, Jed va endosser un brillant début de carrière à l’université (cf. p. 183). Mais il ne va pas s’implanter à Chicago (5) où de récentes fatalités l’ont abattu – il va plutôt regagner le Sud, cette arène fondatrice, acceptant un poste de chargé de cours à l’université de Nashville, Tennessee, prêt à sonder plus en avant son identité de jeune homme de trente-quatre ans (cf. pp. 184-9).

La parenthèse à demi enchantée du Tennessee

Ce retour au pays natal, pour ainsi dire, seulement séparé de l’Alabama par quelques encablures de voie rapide et quelques typiques protubérances sylvicoles du Tennessee, coïncide avec d’inopinées retrouvailles puisque Rozelle, à peine est-il arrivé à Nashville, le sollicite et ravive en lui la trace d’une rancune pérenne (cf. pp. 193-6). Pouvait-il néanmoins en être autrement pour ces deux ressortissants de la Cotton Belt et de la Bible Belt, dont les fortunes respectives, en un sens, reposent sur un occulte alliage de forces immanentes et transcendantes, superlativement sudistes ? Pour elle et lui, pour ces Georges Sand et Alfred de Musset d’outre-Atlantique, la vie paraît les dominer de toute sa suprême nécessité dès l’instant où ils se trouvent réunis sous l’émérite ligne Mason-Dixon (cf. p. 200), à l’endroit où les revenants du Sud n’auront jamais fini de visiter nuitamment les autochtones, leur divulguant la cause éternelle de la Confédération et les incitant à s’identifier réciproquement comme des archétypes de la fierté méridionale, comme des hommes et des femmes faits les uns pour les autres. D’où, assurément, la propension des filles sudistes à revendiquer une communauté de rhizomes avec les garçons qu’elles rencontrent et qui sont nés du même sol (cf. p. 234). Elles postulent volontiers une mystique des origines, une matrice tangible et intangible de parentés, de mimétismes et d’attractions, justifiant «une poésie complexe de l’âme et des gonades» (p. 234), un enracinement qui exige au plut tôt des vérifications appropriées. En ce qui concerne Jed, il juge au premier chef que sa complicité avec Rozelle n’est qu’une attirance ordinaire qui n’a aucun rapport avec l’Alabama, mais quoi qu’il puisse penser du Sud, quelque aversion qu’il puisse avoir de ce mythe et de cette réalité mêlés, il ne peut nier que les enfants du pays, aussitôt que s’amorce l’exercice de l’introspection collective, aiment à voyager parmi la trame point toujours reluisante des petites histoires familiales issues de la guerre de Sécession (cf. pp. 218-20 et 237-8). En cela, tout professeur débutant qu’il est, tout imprégné d’une axiologie débonnaire, Jed ne peut ignorer ni rayer de sa mémoire les vieilles rengaines de son père qui gesticulait en proférant des clameurs belliqueuses à la gloire des combattants confédérés. Et en cela, donc, il n’y a aucune différence de nature entre son géniteur paysan et les sudistes prospères que fréquente Rozelle – il n’y a qu’une différence de degré dans leurs diverses manières d’apprécier et de vivre l’insurpassable passé qu’ils ont tous en commun. Par conséquent, il y avait déjà dans les batailles de jadis, dans les croisades homériques de Lee ou de Beauregard, l’incontournable et irréfutable semence qui devait faire jaillir entre Jed et Rozelle une irréfrénable polarité.
S’agissant de Rozelle et de ses fréquentations, l’une a mué en Mme. Rose Carrington, épouse du sculpteur et professeur Lawford Carrington, domiciliée dans une somptueuse ferme réaménagée qui pourrait être la contradiction du gothique américain de Grant Wood, puis les autres, majoritairement, sont d’incorrigibles maîtres et possesseurs. De façon assez mitigée, Jed éprouve du mépris pour cette fausse noblesse exonérée de toute malédiction, n’ayant pas été initiée à l’intransigeant pragmatisme de la guerre (cf. p. 213). Mais lui, à son échelle de jeune briscard, à quoi lui a servi la guerre maintenant qu’il s’apprête à se la couler douce au sein d’un paisible département de l’université de Nashville ? De plus, il est d’une effarante docilité à l’égard de la upper class du Tennessee, halluciné par les outrageants cabotinages de Rozelle, comme ce moment où elle prétend que sa maison est «honnête et propre» (p. 221), légalement scrupuleuse, digne de ces demeures d’autrefois où l’on réprimandait sévèrement les effusions de concupiscence liminaire et les passages à l’acte. La provocation de ces paroles est illimitée et fonctionne à l’instar d’un écho, d’une surenchère d’histrionisme, prenant la suite de cet échange furtif où Rozelle a considéré comme «follement romantique» (p. 208) le statut d’ancien combattant de Jed ainsi que ses décorations ad hoc. Ce mélange de bohème et de séduction sème la confusion des sentiments, de même que cela engendre une valse-hésitation identitaire, Jed ne sachant plus très bien où il en est de ses réticences à appartenir au Sud. Lors d’une soirée du Nouvel An, il ne peut réprimer un «gonflement de tendresse» (p. 277), un crucial battement de cœur envers les flonflons et les frivolités de cette société aisée du Tennessee. Il est probablement venu au milieu de ces gens dans le but de se rapprocher de Rozelle, dans l’idée de combler un acte manqué aussitôt que possible. Il se livre d’ailleurs en spectacle, rejouant derechef les titubations de son père, insistant sur la caricature de l’accent sudiste, atteignant des apogées de grotesquerie devant un parterre d’individus incrédules (cf. pp. 285-6). Et parmi cette foule élitiste moins par l’honneur que par les apparences, il y a le visage contrit de Maria McInnis, une femme distinguée que Jed eût pu aimer si Rozelle n’avait pas été des leurs, une femme blessée, offensée, pareillement traumatisée par un inavouable problème familial et qu’elle lui avouera pourtant, au détour d’une lettre pleine de retenue, lui confiant le sombre état psychiatrique de sa mère (cf. pp. 293-4).
L’emprise de Rozelle aboutit au baptême crucifiant d’une relation adultérine où elle trompe la vigilance de son mari pour envahir le quotidien de Jed (cf. pp. 296-9). Les deux amants pratiquent d’abord un sexe canonique, presque virtuel, jusqu’à ce que l’étreinte se fasse davantage organique et véridique. Ils n’échappent pas cependant à la mélancolie post-coïtale, à l’impression de n’avoir réalisé qu’un fantasme d’adolescence, avec, à la fin des premières conjonctions, leurs «corps abandonnés comme des nageurs qui, après avoir traversé des houles dangereuses, restent affalés sur le sol, chacun prisonnier de son propre épuisement» (p. 300). Le son de cloche de Rozelle, moyennant la sincérité consécutive à la fornication, se modifie et fait tinter une lassitude générale de Nashville, de ses choix, de ses frénésies et de ses bouffonneries. Par effet d’accointance, Jed ne peut éviter de ressasser la trajectoire de ses amours avortées ou chancelantes, songeant au décès de sa femme Agnès, au départ précipité de Maria, évadée de ces faubourgs de snobisme, puis, évidemment, à Rozelle qui semble réapparue comme un petit démon qui risque de le désorienter (cf. p. 309). Il s’ajuste toutefois à cette situation périlleuse et quoique l’intuition lui murmure de se détacher de cette walkyrie, il ressent la marée montante de l’amour (cf. pp. 319-321). Le voici donc enrôlé dans un anti-cartésianisme où le corps écrase l’esprit, où la preuve de l’existence subjective s’affirme dans la dé-cogitation d’une libido hypertrophiée. Il existe non parce qu’il s’adonne à un quelconque doute méthodique mais parce qu’il «baise» – «Debatuo ergo sum» (p. 326). Cet aveu de la chair concorde avec la récursivité de la question génitale tout au long du roman, comme si Robert Penn Warren, sans aucune ambiguïté, voulait accréditer la prépondérance des instincts sur les dogmes de la raison (6). Là où l’homme est nu, là où l’animalité devance l’humanité ou n’importe quelle sorte d’organisation politique, la vérité s’éclaircit et Jed, au lit avec Rozelle, découvre autant de territoires inexplorés en lui-même qu’il a pu en déceler durant ses engagements sauvages en Italie. En outre, l’importance accordée à la sexualité tend à réunir tous les personnages autour d’un pôle naturel homogène qui atténue l’hétérogénéité culturelle des conditions. Les ragots concernant les dépendances de Buck Tewksbury pour le sexe ne sont qu’une manière de brocarder les accoutumances de tout le monde, à commencer par celles de son fils, par celles de ce narrateur qui ne s’est écarté culturellement de son père que pour mieux le rejoindre dans le chaudron des pulsions, dans l’apocalyptique état de nature qui écrête les prétentions des meilleures éducations. En s’ébattant avec Rozelle, en copulant avec celle qu’il avait naguère congédiée à cause d’un soupçon de manipulation, Jed ressuscite les penchants de son aïeul et pénètre organiquement dans les plus authentiques origines du Sud. Par ses caresses et par ses impatiences, Jed entreprend le corps de sa partenaire comme une nouvelle zone de combat, revivant le corps-à-corps sous un angle différent mais avec une intensité voisine, progressant sur un terrain qu’il avait jusqu’ici dédaigné (l’anatomie d’une fille du Sud). Quant à ses réflexions sur la beauté du corps, sur la grâce géométrique des courbes féminines (cf. p. 324), elles sont, à certains égards, la correction intellectuelle des mutilations de guerre dont il fut le témoin, et peut-être plus profondément encore l’amendement de toutes les mutilations perpétrées au cours de l’ancestrale et lancinante guerre civile.
Au gré de cette gigantomachie mixte où deux âmes sudistes se lient et se délient, s’attirent et se repoussent selon les moments de la journée ou de la nuit, la jalousie s’invite et s’empare de Jed (cf. pp. 332-5). Il se met à suspecter la duplicité de son amante, l’accusant de continuer à jouir avec son époux cocufié, l’exhortant d’en finir avec les mensonges de la vie matrimoniale. Il ne supporte pas non plus de ne l’avoir jamais vue endormie (cf. p. 340), toujours contraint de vivre sa liaison en catimini, jusqu’à ce que la glace de ce tabou soit brisée et qu’il la regarde enfin dormir après l’avoir possédée dans le lit conjugal (cf. p. 378). Mais ce franchissement des limites, même associé aux litanies de Rozelle qui rabâche sa volonté de quitter Lawford, ne change rien au fait que c’est elle qui mène la danse, qui a l’air d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Elle décide d’à peu près tout et les disputes s’accumulent pendant que les accouplements se raréfient ou se jouent sur des partitions plus empressées (cf. pp. 389-393). L’irrationalité de la jalousie l’emporte sur l’irrationalité des instincts et cette guerre des soupirants prend une tournure désespérée, beaucoup moins naturelle, bien moins enthousiaste. C’est un peu comme si le Sud ardemment unifié se fractionnait et symbolisait une impensable Sécession au cœur même d’un Alabama censément atomique, de surcroît sur les terres non moins indivisibles du Tennessee. Il est impossible ici de ne pas se représenter le Sud à l’instar d’une vaste maison de fous, inguérissable, à jamais soumise à l’impitoyable ascendant de ses tentations sécessionnistes.
L’ensorcellement de Jed, si l’on peut dire, diminue à l’occasion d’une série de confidences que lui fait Mme. Jones-Talbot, la tante aristocrate de Lawford, modèle de sagacité mature et accessoirement passionnée par l’italien médiéval de Dante. Ces épanchements interviennent à la suite d’une saillie équestre où la fureur de l’étalon, en somme, révèle l’axe principal de tous les mouvements humains sur l’échiquier de la vie (cf. pp. 402-8). En se dispensant d’être directe parce qu’elle sait que tout est déjà compris entre elle et son interlocuteur, Mme. Jones-Talbot distille à Jed une synthèse de ses certitudes : non seulement il y a tout lieu de croire que notre jeune professeur a le béguin pour Rozelle, mais, aussi, que son neveu est un homme dérangé qui assujettit sa femme aux théorèmes de la respectabilité et aux nécessités du silence en raison d’une ténébreuse affaire balzacienne. À partir de là, Jed reconstitue le parcours de Rozelle, et loin de confirmer un tempérament de marionnettiste ou de femme fatale, ce parcours offre un condensé d’humiliations et de naïvetés, un paradigme de la jolie fille de province qui s’imaginait conquérir les capitales de la prospérité et qui n’a plus ou moins été que la girouette des mâles socialement dominants (cf. pp. 424-461). Si Rozelle n’a pas été en mesure de rompre les liens du mariage avec son artiste détraqué, ce n’est donc pas à cause de la cupidité ou d’une envie de régner perversement sur deux hommes à la fois, mais c’est à cause d’un secret, d’une trouble complicité avec Lawford. Tous les deux, en effet, sont responsables à plusieurs degrés de la disparition de l’ancien mari de Rozelle, un vieux businessman qui a chuté de son bateau au large des côtes floridiennes. Or ce cadavre dans le placard n’a cessé de grossir et de puer, de peser dans l’existence de Rozelle, terrible rançon de sa candeur autant que de son arrivisme imprudent. Aussi, par mansuétude et par amour, Jed renverse la tendance de sa relation et soumet à Rozelle un ultimatum : il démissionne de l’université de Nashville et il lui demande expressément de se rallier à lui à New York où il l’attendra de pied ferme. Bien évidemment le Sud et ses innombrables fantômes sont plus persuasifs, et Jed, derechef au-dessus de la ligne Mason-Dixon, convoque les oracles de Yeats pour interpréter le désarroi de ses amours. En se ressouvenant du poème intitulé Jane la Folle parle à l’évêque, il saisit la condition extrême de l’amour, la miscibilité de celui-ci avec la haine et la laideur, l’inexorable tropisme de l’amour qui aime à se fixer «au pays l’excrément» (p. 460).

Nord et Sud au temps de la maturité : vers un armistice honorable bien qu’imparfait

Après les caprices et les aberrations synonymes d’une jeunesse qui s’estime parfois plus forte que l’opiniâtreté du réel, après maintes et maintes velléités pour identifier un endroit où aller tout en se connaissant mieux soi-même, Jed, un peu semblable à la Frankie Addams de Carson McCullers dans son insistance maniaque à vouloir s’expatrier du Sud (7), va réinvestir les rues et surtout les académies de Chicago en décrochant une «chaire à plein temps» pour enseigner (p. 473). Avant cela, il a vécu un entracte bohémien à Paris, ce qui l’a aidé à percevoir Chicago, bon an mal an, comme son Ithaque concluante, comme le seul et unique endroit où il serait susceptible de s’entourer d’une Pénélope et d’un Télémaque. Là-bas, transpercé par le vent glacial et par les promesses d’évasion du lac Michigan, Jediah Tewksbury s’incorpore à l’ambiance du Nord tout en recevant le courrier du Sud. Une droite quasiment verticale relie d’ailleurs Chicago à Nashville sur la cartographie américaine, comme s’il s’agissait d’une droite métaphysique unissant pour l’éternité deux points cardinaux, l’idéal du Nord et l’idéal du Sud, les troupes de l’Union et les troupes de la Sécession, présences spectrales pour toujours solidaires, réunies par la polémologie d’Héraclite qui déduit de la lutte des contraires l’indestructible puissance de la vie – le pourquoi de toutes les choses. Ainsi quelque chose du Sud continue de nourrir l’existence du Nord désormais adoptée par Jed. Cet éventuel «vieux garçon par vocation» (p. 489) n’est pas insensible aux reproches de Rozelle qui le blâme d’avoir si précipitamment apostasié Nashville, d’avoir si vite oublié un certain nombre de personnes avec lesquelles il paraissait en bonne intelligence (cf. pp. 470-3). Ne serait-ce donc pas Jed, finalement, qui incarnerait l’opportunisme et la révoltante capacité de prendre autrui comme un moyen et non pas comme une fin ? Bardé de diplômes et pas vraiment réputé pour avoir abattu un travail considérable, il semble que Jed, au moins en partie, soit le parfait exemple de celui qui accomplit chaque fois – et au bon moment – un effort minimal en vue d’obtenir un relâchement maximal. Les vertus apprises à la guerre ont tôt fait de se métamorphoser en vices de civilisation, et Jed, reflet partiel des profiteurs de guerre durement décrits par John Dos Passos, a l’intention de s’acclimater au monde capitalistique à dessein de récupérer «sa part du fromage qu’est l’avenir de l’Amérique» (p. 493). L’amour avec Rozelle aurait pu se vivre et s’épanouir à Nashville en échange de patience et de tolérance, mais Jed, peut-être, s’est servi de ces excentricités sentimentales pour déserter l’université de Nashville, pas suffisamment conforme à son avidité institutionnelle. La réflexion la plus calculatrice et présomptueuse, ici, aurait repris la main sur l’action la plus spontanée, dévaluant le quotient moral de Jediah Tewksbury.
Par conséquent, non sans un vernis de préméditation, Jed se marie avec Dauphine Finkel, une photographe qu’il a connue lors de son premier passage à Chicago (cf. pp. 494-8). Cette femme «d’une beauté impressionnante, assez féline, évoquant un peu un feu de bois qui couve et se met à luire tout à coup quand la lumière s’éteint» (p. 494), cette nymphe qu’il ne saura pas non plus garder, voire aimer, lui donne un fils qu’ils prénomment Ephraïm – c’est-à-dire, étymologiquement, le porteur de la fécondité, le semeur de vie qui pourra compenser les stérilités alternatives de Jed entre le cœur et la raison. Cette naissance contente Jed en cela qu’elle participe du «processus sacré» (p. 497) de perpétuation du vivant. Il devient alors un père assidu, et, ce faisant, il se demande si son propre père se penchait sur son berceau comme lui se penche sur celui d’Ephraïm. Mais cette assiduité paternelle ne s’étend pas du tout à son amour pour Dauphine, tant et si bien que cinq ans plus tard le divorce est prononcé (cf. p. 506). En toute objectivité, Jed s’interroge sur l’indice de son implication émotionnelle, et il en vient à douter de son pouvoir d’aimer (cf. p. 507). Les ratages successifs de ses amours, que ce soit par la maladie, par la fuite ou par la désinvolture, pourraient laisser croire que Jed a négligé les femmes de sa vie au profit de l’aventure cérébrale. Mais là aussi, son niveau d’engagement n’a pas été sommital et tend même à décroître (cf. pp. 508-9), de sorte que s’ébauche de plus en plus un profil psychologique solitaire, déclinant et désabusé, un portrait masculin qui a testé le summum des petites gloires universitaires, des mondanités et des titres professionnels. Il n’y a que la guerre, au fond, qui fut un chapitre approximativement recevable – ou plutôt la guerre et le sexe, deux variantes d’un excès de vie et d’un excès de mort confondus, deux orgasmes auxiliaires, deux activités où coexistent la création et la destruction pures, à l’opposé de tout faux-semblant ou de demi-mesure. Et pourtant, malgré ces intervalles de redoublement existentiel, malgré ces discutables pics de véracité, Jed s’aperçoit d’une part qu’il est «un intrus au milieu de la vertu yankee» (p. 511), à savoir un sudiste accoutré en nordiste, et d’autre part qu’il s’est battu en Europe exclusivement «pour la rationalisation du pouvoir en Occident» (p. 511). Même là, donc, même dans ses highlights les plus acceptables en apparence, Jed entrevoit la débâcle, la manière dont un homme n’est que la proie de circonstances contre lesquelles il ne peut rien ou presque rien. Toute la littérature et toute la poésie, toutes les déclinaisons de la langue latine également, tout cet arsenal de délicatesse n’a été qu’un purgatoire pour le ramener à cette évidence : Jediah Tewksbury a possiblement été moins compromis par le Sud que par les valeurs hypocrites de l’orbite occidentale, par tout ce que les Confédérés ont viscéralement rejeté.
Cette période de remise en question encourage le vieillissant professeur Tewksbury à retourner en Italie pendant l’année 1976, trente ans après la Seconde Guerre mondiale, afin de se réapproprier le «climat» de cet épisode violent, l’atmosphère de la jeunesse embrigadée, ceci auprès de quelques-uns des maquisards avec lesquels il a hardiment sillonné les collines antinazies (cf. pp. 517-524). Parmi l’effectif de ces impavidi veterani, l’un s’est édifié en «saint», en repenti ardent qui désire expier ses crimes de guerre. Il proclame forte e chiaro qu’il s’est déshumanisé en obéissant aux législations de la guerre, fussent-elles des lois marginales inséparables d’un obiettore di coscienza, et que, en représailles à ce magma d’immoralité soi-disant rédimée par la contestation du gros Duce, il ne peut dorénavant que surenchérir en prières et en vœux de communion. Parallèlement à cette hémorragie de sainteté, Jed, à la faveur d’un hasard qui n’en est pas vraiment un, retrouve Rozelle dans ce pays qui l’a fait homme bien davantage que les États-Unis (cf. pp. 525-550). Elle soutient virilement qu’elle est guérie de lui, qu’elle a refait sa vie, et plus son nouveau mariage avance dans le temps, plus elle prend goût à tenir dans ses mains l’invisible mais archi-symbolique «drapeau de la Confédération» (p. 539). Où qu’elle aille en Europe avec son fantasque mari, ex-rodomont des festivités de Nashville supervisées par Lawford Carrington (8), elle ressent la sève sudiste ruisselante, l’inflation de la Cause Perdue, l’orgueil d’être sous l’autorité de cet espace-temps qu’elle a su apprivoiser et que le croulant soldat Tewksbury ferait bien de reconnaître à son tour à présent que tout est consommé.
Cette leçon de Rozelle – ou cette réprimande – coïncide avec le décès d’Elvira Simms, veuve Tewksbury (cf. pp. 546-7). La distance qui éloigne Jediah de sa mère au moment où celle-ci meurt est double : c’est d’abord une distance temporelle puisque Jed n’a pas rendu visite à sa mère depuis un quart de siècle, et c’est ensuite une distance spatiale puisque l’océan Atlantique s’interpose entre l’Ancien et le Nouveau Monde. L’amalgame de ces deux distances renforce la tristesse de Jed et fait apparaître la perte de l’être cher dans toute sa méchante cruauté, en sus de cristalliser la perte définitive de Rozelle, qui, au demeurant, n’aura peut-être jamais été autre chose que la femme sempiternellement perdue. Quoi qu’il en soit, cet événement rapatrie le voyageur Tewksbury au point de départ, à Dugton, Alabama, dans la bicoque de Jonquil Street (cf. p. 571). Là, extérieurement déboussolé mais intérieurement redressé, il fait l’inventaire des pièces, des objets et des perches mémorielles tendues, saisi par «l’affirmation d’une identité absolue et indestructible», par «la plénitude d’une existence et d’une possibilité – son caractère de présence sacrée […] – qui lui donnait le pouvoir […] de [s’arracher], en quelque sorte, à la longue torpeur dans laquelle [il avait] existé» (p. 571). Ainsi, bien que sa mère ait continûment insisté pour que son fils ne revienne pas sur les lieux de la damnation familiale, c’est ce retour, quoi qu’on en dise, qui équilibre les plateaux de la balance astrale et soulage les âmes mortes des Tewksbury (cf. p. 573). Revenu à Dugton pour se recueillir sur la tombe de sa mère qui a décidé d’être enterrée avec Buck (cf. pp. 577-8), Jediah Tewksbury a des allures de Fils prodigue, des comportements de contrition. Après avoir parcouru la planète, attristé sa chair par la lecture mallarméenne de tous les livres (9) et logé une balle dans la tête d’un nazi, Jed se rend compte de ses vanités, de ses pathétiques acharnements avec les femmes et de sa honteuse nonchalance universitaire (cf. pp. 583-4). Est-il alors dûment habilité à juger son père dont la cervelle était possédée par le Dixie Flag ? Peut-il prétendre valoir plus que l’homme qui l’a mis au monde et dont le panache alcoolisé, certainement, avait des airs de vérité plus aiguisés que ses esquives et ses louvoiements ? Vainqueur de la guerre financière, il n’est pas sûr, en revanche, que Jed ait été vainqueur de la guerre des collines italiennes, qu’il en ait retenu l’essentiel, tandis que son père, en combattant pour le Sud, a combattu par procuration pour des impératifs plus dignes que les impératifs de l’hydre économique. Cet étourdissant contraste de vertus valait bien un élan de pitié – un geste de miséricorde du fils envers le père, une main tendue vers le Sud et ses guerres peut-être point si injustes qu’on a coutume de le dire (cf. pp. 586-7).

Notes
(1) Éditions Actes Sud, coll. Babel (2018), avec une traduction magnifique d’Anne-Marie Soulac.
(2) Penn Warren n’a d’ailleurs peut-être jamais cessé de tourner autour de cette thématique comme en témoignent deux autres de ses œuvres incontournables : Tous les hommes du roi et La Grande forêt.
(3) Dugton renvoie en effet au verbe anglais to dig (creuser).
(4) George Eliot, Middlemarch.
(5) Il y reviendra plus tard.
(6) Il s’agit d’ailleurs d’une constante de son œuvre romanesque. L’action prime sur la réflexion et donne à voir le plus souvent des personnages instinctifs qui réussissent mieux que les personnages réfléchis.
(7) Cf. Carson McCullers, Frankie Addams.
(8) Qui s’est probablement suicidé par overdose (cf. pp. 478-9).
(9) Stéphane Mallarmé, Brise marine.

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