Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo, par Gregory Mion (13/06/2021)

Crédits photographiques : Valéry Hache (AFP).
«Ces majuscules grecques, noires de vétusté et assez profondément entaillées dans la pierre, je ne sais quels signes propres à la calligraphie gothique empreints dans leurs formes et dans leurs attitudes, comme pour révéler que c’était une main du Moyen Âge qui les avait écrites là, surtout le sens lugubre et fatal qu’elles renferment, frappèrent vivement l’auteur.»
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.


«Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans ces flots de sang et d’encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de l’hydre.»
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers.



Hugo.JPGEn achevant Les Travailleurs de la mer (1866) (1), Victor Hugo enrichit son étude romanesque de l’anankè – la fatalité – commencée plus de trois décennies en amont avec la publication de Notre-Dame de Paris (1831). À travers la mythique histoire du grimaçant Quasimodo et de la souriante Esmeralda, il explora selon ses termes «l’anankè des dogmes», qu’il perfectionna tardivement, toujours selon ses termes, par «l’anankè des lois» dans Les Misérables (1862). Ces précisions introduisent la matière littéraire des Travailleurs de la mer dont l’objectif est de comprendre «l’anankè des choses». Après avoir montré comment les hommes sont susceptibles de s’effondrer sous les empires de la superstition et de la justice abjectement relative, Hugo, cette fois, entend décrire les irrésistibles forces telluriques incarnées par les flux et les reflux de l’insondable Océan, masse liquide qui traduit les volontés changeantes de l’Abîme englouti, ce grand souterrain d’où semble provenir plus de vie et de mystère qu’il n’y en a dans le Ciel usuellement conjecturé ou dans les crânes extravagants imbus de leur influence. Il s’agit là, par un effet de réversibilité des prétentions humaines, de faire voir la nécessité de la Nature, le règne de la force élémentaire, en-deçà ou au-delà des traditionnelles valeurs de la Culture dont les diverses législations, malgré leur pouvoir de conditionnement, laissent encore une marge de manœuvre. En effet, la réalité d’une civilisation apparemment fixée dans ses habitudes n’est jamais tout à fait dépourvue de possibilités alternatives, et, de la sorte, les fatalités respectives qui submergent Notre-Dame de Paris et Les Misérables ne compromettent pas systématiquement l’esprit d’initiative, la prise de risque ou l’existence du hasard. Lorsque les gens d’Église ou de Tribunal les plus ardents nous persécutent, il nous reste tout de même l’éventualité de les piéger, d’exploiter leurs faiblesses ou leurs contradictions, la capacité de faire advenir l’aventure à l’intérieur de la mésaventure. Autrement dit l’impossibilité inhérente aux fatalités de la civilisation ne suppose pas la disparition totale de la possibilité. En revanche, dans Les Travailleurs de la mer, l’impossible endosse un calibre supérieur, quasiment irréversible, sommant les hommes à consentir à leurs limites devant les puissances naturelles. D’un côté, donc, l’illimité de la Nature avec la vague océanique inapaisée qui forge aussi bien qu’elle détruit, qui dessine lentement le littoral autant qu’elle peut susciter à l’improviste un éboulement de falaise, et de l’autre côté les proportions finies du monde humain, ajustées aux décrets des flots, c’est-à-dire aux desseins d’une Immanence qui présage un royaume des dieux rapproché mais davantage inaccessible, inconnaissable, ainsi qu’une justice impitoyable, non écrite et non représentable – un abysse, en somme, plus profondément significatif que les nues trop artificiellement éclairées de la divine et ordinaire Transcendance.
Au reste, pour s’imprégner de ce combat inégal entre l’homme et son milieu naturel, il ne faut surtout pas se dispenser de lire l’antichambre des Travailleurs de la mer, à savoir les pages qui s’intitulent L’archipel de la Manche durant lesquelles Hugo, en écrivain cosmogonique, fait naître le décor de quelques terres insulaires où vont s’accomplir les péripéties du roman. Parmi ces terres se trouve Guernesey, le refuge de l’exil hugolien de 1855 à 1870, axe décisif du livre, foyer de polarisation autour duquel gravitent l’intrépidité de quelques embarcations de contrebande, le profil inquiétant de nombreux écueils de légende, l’indéfectible compagnie des patries avoisinantes comme Sercq et Jersey, puis la lointaine grève de Bretagne et de Normandie, avec, entre autres, les villes portuaires de Saint-Malo et de Carteret. Là, au cœur de la Manche bilingue où la France et l’Angleterre ont noué des pactes intemporels, la mer se confond à l’onde cyclopéenne de l’Atlantique et lance un défi constant aux voyageurs et aux autochtones. Et là, au milieu de la dramatisation permanente de la nature qui prolifère en différences et en créativité, Victor Hugo va juxtaposer le drame de l’homme qui s’imagine homogénéiser le multiple, commander le souffle inventif de la vitalité primitive, subjuguer l’hétérogène issu de ce chaos amphibie où le terrestre et le maritime coïncident – indomptables. En outre, cet homme qui croit posséder une voix au chapitre du livre de la nature, Hugo le baptise péjorativement homo edax (l’homme vorace). Cette figure de l’homme dévorateur ne partage qu’un point commun avec la mer : la démolition, en l’occurrence le ministère de l’érosion, car, «de toutes les dents du temps», l’homme est celle dont la faculté de broyer, de ronger, occupe une espèce de trône doré sur le tableau des éléments agissants et façonneurs. L’œuvre de la nature est devenue «le canevas de l’homme», et là où l’ondoiement des eaux édifie autant qu’il anéantit, sensible à un impénétrable équilibre vivant, la technique perturbe l’harmonie secrète de «la vaste navigation des forces dans les profondeurs», déclarant son «blocus» au mouvement de l’univers – à la dynamique du donné. Ceci étant le maléfice de la destruction humaine est modéré par un ascendant localisé en surface, restreint à une partition qui ne peut atteindre le «Tout» et les «grandes lignes de la création», borné au «détail» et impropre à modifier «l’ensemble». Aussi l’anankè des Travailleurs de la mer est-elle la plus redoutable des fatalités hugoliennes dans la mesure où elle autorise le fantasme de l’indétermination davantage que dans Notre-Dame de Paris et Les Misérables, alors même que la détermination qu’elle transporte intimement est presque invincible, pratiquement immuable. Étrange créature que l’homme, décidément, qui mécontent des fatalités qu’il a lui-même fabriquées, s’attend à inverser la tendance des fatalités qui ne sont pas de sa main.
Comme à l’accoutumée, au demeurant, le génie narratif de Victor Hugo emprunte maints détours pour soigner sa démonstration. Toute la première partie dédiée au personnage de Sieur Clubin propose une habile opposition entre d’une part ce maître de la mer que nulle ironie du sort n’a l’air de pouvoir déconcerter, et, d’autre part, le dénommé Gilliatt, un être disgracieux, ascétique et de basse réputation. L’un est d’une certaine manière mondain, reconnu et vainqueur paradigmatique des fatalités plurielles, puis l’autre est isolé, montré du doigt et victime idéale de l’anankè. L’un a tout, l’autre n’a rien. Pour Clubin l’île de Guernesey est un motif de liberté, pour Gilliatt elle est une prison d’autant plus convaincante qu’elle est une île. Or il convient de se méfier de ces personnalités populaires que tout honore car ce sont souvent des phénomènes de duplicité, tout comme il convient d’être prudent vis-à-vis des individus accablés de médisances. Fluide au sein d’une société dont Hugo a largement contribué à exhiber les démérites, Clubin est un caillot de mauvais sang dans l’ordre sacré de la nature. Cette révélation ne surprendra aucun amateur de l’écrivain natif de Besançon. Le répertoire d’Hugo est foisonnant de faux amis et d’ennemis vertueux, prolifique en brefs chapitres où l’hypocrite est confondu avec des fulgurances shakespeariennes et où le méchant présumé se découvre une sainteté que l’organisation sociale avait jusqu’ici dissimulée ou mise en péril. C’est pourquoi le mobilisme général de Clubin peut être interprété à l’instar de ce qui sème l’immobilisme, de ce qui enferme les malheureux dans un malheur encore plus insupportable. En un mot, l’existence de Clubin est la cause définitive de l’inexistence de Gilliatt, quand bien même ce dernier participe à la mobilité de toutes choses, mobilis in mobili, tel le Nautilus du capitaine Nemo (2). Cette qualité de Gilliatt renverse peu à peu les réussites de Clubin et rétablit la loi de la nécessité naturelle contre les lois douteuses des hommes qui s’estiment nécessaires. Par sa persévérance et son incapacité à se mouiller dans les combines humaines, Gilliatt, indirectement, congédie l’imposture et survit à l’endroit même où Clubin n’a pas pu échapper à l’anankè d’un archaïque potentat. Il est en ceci la parfaite antinomie de Clubin : toujours déçu, Gilliatt ne fut en retour jamais décevant, tandis que Clubin avait l’air toujours étourdissant pour autrui, serviable et compétent, malgré la réalité ténébreuse de ses intentions. Celui-ci fut un cœur noir, sec, trompeur, et celui-là fut l’archétype du cœur simple de Flaubert, méprisé, ignoré, trahi, mais pas une seule fois répugnant envers son prochain.
Aux pauvres remous de la surface, à l’écume des petits affairismes diffractés en occasions qui font le larron, Gilliatt répond par son auto-immersion dans le Tout, par sa solidarité avec la présence latente du dieu Pan qui gît diversement dans Les Travailleurs de la mer, tantôt littéralement représentatif de la totalité du réel, tantôt allégorie de la peur panique, de l’effroi devant ce qui est hypothétiquement caché dans les grands fonds. Par cette fraternité, Gilliatt est l’exception parmi les hommes car son action va plus loin que l’action fragmentaire de tous les autres. Il est la plupart du temps holistique lorsque tout le monde est rigoureusement condamné au registre partitif. On dirait qu’il appartient au plan indécelable d’un occulte enfantement de la vie, qu’il en est un moment charnière, débordant toutes les catégories esthétiques ou scientifiques, d’une laideur pure qui devance et déjoue les canons de beauté ou de tératologie. L’authenticité se lit sur ce corps qui subodore par sa mouvante difformité les arcanes d’une création continuée, la perpétuelle reconfiguration de ce qui est combiné au ressac originel ou, pour mieux dire, à un Océan de la fertilité. La beauté de Gilliatt, s’il en est une, se résume à cela qu’elle déplaît universellement du fait même qu’on la perçoit selon des critères platement élaborés. Or ce qui est beau en lui et sur lui, justement, c’est que rien ne l’est ou ne cherche à l’être. On regarde ici une laideur qui renvoie à l’innocence d’une extraction absolue de la matière, comme sortie sans transition d’un atelier ni tout à fait divin, ni tout à fait malin. Quoi qu’il en soit et conformément à ce qui précède, Gilliatt n’est pas zénithal, il n’est pas transcendant – il est davantage voire tout entier immanent, détenteur d’une vérité qui outrepasse les discours classiquement religieux, évidence venue d’en bas qui corrige ce qui vient parfois pompeusement d’en haut. D’ailleurs le prêtre de Guernesey, le cupide Joë Ebenezer Caudray, ne pèse pas lourd en comparaison du poids de générosité qui émane surnaturellement de Gilliatt. Le prêtre est de ces orgueilleux qui se prétendent hors du Mal et dans le Bien, affirmant faire le Bien mais n’en ayant jamais compris la dimension, alors que Gilliatt ne revendique rien et agit invisiblement pour le Bien le plus modeste qui est aussi le plus considérable. De nouveau, par conséquent, le moins respecté des hommes nous prouve qu’il est plus recommandable que le plus respectable a priori. Ne pourrait-il donc pas trouver une intelligence lumineuse parmi les âmes de Guernesey, une connivence qui l’assisterait dans son officieux sacerdoce ? N’est-il pas un cœur sur cette île qui pourrait tendrement s’accorder au sien ? Le cas échéant, il vaincrait les fatalités anthropologiques et il enseignerait que la civilisation n’est point encore unanimement aveugle aux vraies richesses. Qu’on aime Gilliatt ne serait-ce qu’une journée et le substantiel aura diminué le vicieux magnétisme du superficiel.
Avec Hugo, inlassablement, il faut que le monstrueux aux yeux des intolérants se rachète et qu’il soit épris de l’adorable, liminaire d’un amour inadmissible, inenvisageable. On a pressenti d’ores et déjà que l’impossible, dans Les Travailleurs de la mer, était le symptôme éventuel d’un dialogue fécond avec le possible. C’est la raison pour laquelle Gilliatt, si marginalisé, si rejeté, si diffamé par une société incapable de l’impossible, peut, lui, s’acquitter de l’impensable étant donné que les choses dans lesquelles il baigne sont plus vives que les dogmes et les lois qui le réprouvent. Frère et ambassadeur inconscient de l’élément naturel, mitigé d’humanité et de surhumanité, Gilliatt respire l’anankè d’un genre cosmique bien plus qu’il ne la subit. S’il en est un qui est en mesure de rompre la digue des fatalités, c’est incontestablement lui, et, ainsi, la conversion de l’impossible en possible se verrait consignée au préalable d’une conversion du possible en réel. Deux impossibilités manifestes vont à ce titre lui incomber : d’abord le sauvetage de la machine d’un bateau à vapeur appartenant à mess Lethierry, et, ensuite, l’actualisation de l’amour à son égard, la mise en situation d’être aimé par Déruchette, la jolie nièce de Lethierry, promise par l’oncle au titan qui pourrait lui ramener le poumon d’acier de La Durande, enclavée entre deux récifs (l’écueil des Roches Douvres) à une trentaine de kilomètres au sud de Guernesey, quelque part où la menace marine est sempiternelle. La fille serait donc une sorte de récompense pour avoir réalisé l’impossible, pour avoir à la fois soumis la mer et déduit ex abrupto les moyens de sauver le moteur imbriqué dans l’anatomie du navire échoué. C’est pourquoi Gilliatt, de tous les travailleurs énumérés par Hugo, illustre le plus herculéen et le plus sincère de tous, le plus à même de rivaliser avec le travail de l’inépuisable va-et-vient océanique. Quant à la sincérité de son geste, elle est bien sûr motivée par l’impératif sentimental, et par l’ambition également d’aider mess Lethierry afin que celui-ci ne sombre pas dans la banqueroute. Cela dit et avant toute justification, le titanesque travail qui se profile ne relève pas vraiment d’une banale glorification de l’homme technicien qui transforme son environnement à dessein d’exploitation ou en vue d’un héroïsme pontifiant, mais il est orienté vers l’action en tant que telle, vers la rencontre d’un particulier avec l’universel, vers une cinétique du corps humain qui s’apparente à la cinétique du corps tellurien, les deux fonctionnant en synergie tant Gilliatt est emblématique de l’indéfinissable saltation des éléments où aucun élan n’a vocation à prendre le dessus sur un autre. Il y a là quelque chose d’indéniablement christique, d’évangélique, et Hannah Arendt a raison de rappeler que Jésus de Nazareth ne valorisa l’action du labeur que pour autant que celle-ci pouvait être rapprochée d’un accomplissement des miracles (3). Dit autrement, cela revient à postuler que le travail de Gilliat est un modèle de l’action bonne pour ses semblables et ses dissemblables, de même que Gilliat, pris en lui-même comme pure activité, n’a jamais fait quoi que ce soit dans sa vie qui fût une objection au travail incessant de la grande Nature.
À ces épreuves s’ajoute l’épisode du combat épique avec la pieuvre qui exaspère les mensurations de l’impossibilité. Surgie d’une cavité sous-marine préfigurant les antres formidables de la littérature lovecraftienne, la pieuvre surprend Gilliatt et l’embastille dans un engrenage tentaculifère. D’un aspect atrophié, désarmé ou encore inoffensif, le céphalopode concentre en lui un attribut létal, «la ventouse», c’est-à-dire un pouvoir de succion à nul autre pareil. La chose est de surcroît simultanément fascinante et repoussante. Elle peut ainsi provoquer une curiosité qui perdrait assurément celui qui succomberait à une pulsion de voyeurisme naturaliste. D’autre part, en s’attardant poétiquement et tragiquement sur ce terrifiant polype, Hugo s’inscrit dans une mode littéraire de son temps puisque la décennie 1860-1870, comme le remarque Jacques Noiray au début de sa préface de Vingt mille lieues sous les mers (4), était férue de périples subaquatiques chargés de monstres et de prodiges, ébahie par les récentes odyssées de la mer, après que l’homme avait tant voyagé, aux siècles précédents, sur la ligne d’horizon et dans les rêves de firmament. Cela confère à la pieuvre un rôle certes terrible, spécifiquement canonique vis-à-vis de l’anankè du vivant, mais elle est aussi, par-delà son célèbre emploi dans l’intrigue romanesque, un bizarre énoncé de l’inexploré, une invitation à se rendre compte de tout ce qui reste à découvrir et des innumérables variétés de formes recelées au fin fond de l’espace maritime.
Pris au dépourvu par ce poulpe malgré sa condition de messager du monde sauvage, Gilliatt parvient à s’extirper de cette étreinte abominable, non sans avoir intuitivement saisi la vastitude de l’inconnu et l’infime place des hommes au cœur de l’écosystème. Par conséquent, si Gilliatt a survécu à cette attaque, c’est qu’il était déjà préparé à surmonter l’examen de l’indicible, disposé à reconnaître les bornes du savoir humain et à ne pas franchir le seuil des continents interdits, réservés à des formes de vie souveraines, «conjecture[s] d’un enfer» ou d’un univers qui se dispense volontiers de nous. Cette incursion dans le gouffre de la pieuvre aura donc servi à souligner la sagesse de Gilliatt, à le renforcer comme intermédiaire favori de la dialectique du possible et de l’impossible, puis, enfin, à le légitimer en tant que héros mesuré, discret, dur au mal, rempart contre toutes les démesures artificielles. La victoire sur la pieuvre n’est alors pas tant un tour de force exclusif qu’un déploiement de toute l’âme de Gilliatt, un reflet de sa hideur magistrale dans la hideur de l’animal suprêmement roi, une façon d’apprendre que ce qui révulse d’ordinaire les dogmes et les lois possède un charisme incalculable, un titre de noblesse licite qui remet en question certaines positions illicites de la société (ainsi que certains jugements de goût approximatifs sur ce qui dépend de la Beauté ou de la Laideur). Ce dont Gilliatt est le nom, c’est de tout ce qui échappe au concept de législation. Hors-la-loi au sens large, inassimilable à toute mentalité dogmatique, Gilliatt pourfend l’unidimensionnalité qui pousse comme une mauvaise herbe sur beaucoup de civilisations, ceci en ouvrant nuit et jour la voie de la liberté. Il est singulier au milieu de ce qui a été dé-singularisé par une pratique forcenée des étiquettes, des typologies, des normes, individu à part entière qui se détache des masses, «loin de la foule déchaînée» tel que l’eût dit Thomas Hardy – far from the madding crowd.
Précisons en outre que la lutte avec la pieuvre intervient après plusieurs semaines de lutte avec le minéral, la tempête et la carcasse brisée de La Durande. Victorieux sur ces deux tableaux où le Sublime a supplanté le Beau, le brave Gilliatt s’apprête à rejoindre Guernesey, affublé de ses prouesses dont il ne fera pas de vantardise et nanti d’une âme soulagée, plus amoureux que jamais. Il a l’opportunité de subvertir l’ordre établi parmi les nécessités sociales en invoquant l’autorité naturelle de ses actes. De plus, il a l’oncle de Déruchette de son côté puisque celui-ci fit le serment d’offrir la main de sa nièce à quiconque porterait secours à sa machine. Pourtant les espoirs de Gilliatt ainsi que ses triomphes objectifs ne suffiront pas. Si la bataille contre l’Océan et ses prodigieux occupants était auréolée d’une issue incertaine en dépit du coefficient d’anankè présent au sein de ces provinces onduleuses, il n’en va pas de même de la bataille contre les préjugés en dépit d’une fatalité apparemment moins prononcée. Pour Gilliatt, l’anankè des dogmes et des lois constitue l’ultime défi, l’incassable plafond de verre. Là où Gilliatt vit et survit, les autres trépassent, et là où le peuple atomisé donne son assentiment déraisonnable aux injustices, il pourrait mourir de honte ou de chagrin. Son retour sur l’île est à cet égard apocalyptique : il est venu à bout de l’impossible et il est vaincu par ce qui paraît tellement possible pour à peu près n’importe qui – il a négocié l’organique de la Nature et il est disqualifié par l’inorganique des mœurs de la Cité. Il n’a pas plié ni rompu sous les assauts de l’ouragan et les méchants sabbats de la pieuvre, mais il est écrasé par l’argent, par la valeur d’échange qui bouscule toutes les valeurs. Ce n’est pas à lui que Déruchette se dévoue car dans le périmètre direct de Guernesey, Gilliatt est pauvre et laid, précédé en sus d’une réputation désastreuse. Quels que soient ses mérites et quelle que puisse être l’onde de choc afférente aux manigances plus ou moins dévoilées de Clubin, Gilliatt est inéligible aux succès communs et il le comprend cruellement en observant l’élu de sa dulcinée, le prêtre Ebenezer, bel homme, beau parleur et en attente d’un héritage solide dont on peut impudemment suggérer qu’il est un catalyseur du désir féminin. Soi-disant pourvoyeur de possibilités, l’argent, pour Gilliatt, est un initiateur d’impossibilité retorse, une pieuvre imbattable qui a pris la Terre dans ses froides tenailles. Souvent considéré à l’instar d’une solution, l’argent, ici, s’institue en tant que problème définitif et en tant qu’agent de la dissolution du sacré, de la dénaturation du monde. Toutes et tous, à Guernesey, ont l’air de tomber d’accord sur ce type de valeur factice, toutes et tous sont potentiellement corruptibles et corrupteurs, à l’exception de Gilliatt qui poussera l’honnêteté jusqu’à son terme le plus vénérable.
Dans l’œil de Gilliatt, l’argent n’est qu’une Transcendance nouvelle, une chimère totémique dont l’avantage, comme l’avait vu Marx (5), est d’être simplement plus tangible que la Transcendance courante et donc plus apte à consolider un parterre de fidèles hallucinés. À choisir, évidemment, Gilliatt se tournerait plutôt vers la Transcendance divine, lui-même étant comparable à un martyr, à un fils de Dieu, mais l’on ne peut ignorer ses rapports à l’Immanence, son affection ineffable pour le Ciel enraciné dans la Terre et les attirantes profondeurs marines. Aussi n’est-ce pas tant un suicide qui conclut le roman de Victor Hugo (car ce serait trop insipide, trop strictement romantique de se supprimer à cause d’une calamité amoureuse), mais un genre d’adieu, un départ pour l’immanente vérité des éléments, terre promise autant que maison mère pour Gilliatt. En se donnant magnanimement à la mer, Gilliatt se raccorde à la paix réelle d’un flux continuel après avoir connu la paix fictive d’un conservatisme malsain. Ce geste final de submersion volontaire ressemble au geste de Gwynplaine qui plonge pour retrouver Dea (6), à ceci près que Dea évoque la déesse et conséquemment une silhouette de la transcendance, tandis que Gilliatt se rapatrie dans l’épaisseur de l’enveloppe terrestre, dans le foyer absolu, dans le ventre qui accouche infatigablement de la vie, en pays hautement dionysiaque.

Notes
(1) Édition de Marc Eigeldinger (GF Flammarion, 2012).
(2) Jules Verne utilise la forme latine incorrecte «mobilis in mobile» pour caractériser la devise du fameux sous-marin (cf. les notes dans l’édition de Vingt mille lieues sous les mers établie par Jacques Noiray).
(3) Cf. Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (La vita activa et l’âge moderne).
(4) Gallimard, coll. Folio (2005).
(5) Cf. Marx, Manuscrits de 1844.
(6) Cf. Victor Hugo, L’homme qui rit (et réflexions de Marc Eigeldinger dans notre édition des Travailleurs de la mer).

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