Simulacres de Philip K. Dick (15/06/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
817612030.JPGPhiilp K. Dick dans la Zone.









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Comment un roman dont le titre est Simulacres (1) ne pourrait-il pas s'effriter à mesure que nous le lisons, quitte à nous donner l'impression de tomber d'un décor dans l'autre, aucun sol suffisamment solide n'étant capable de stopper ni même de ralentir notre chute ?
La technique narrative bien maîtrisée que Dick use (et dont il abuse, parfois), dans ce texte comme dans tant d'autres, consistant à présenter plusieurs personnages insérés dans autant de corridors que l'on dirait suivre des trajectoires parallèles mais qui finiront par se rejoindre et s'imbriquer les uns dans les autres pour former un nouveau décor de carton-pâte, ne peut que concourir à l'édification, pour le moins paradoxale, d'une réalité qui ne cesse de s'écrouler : c'est en fait une après une que les différentes couches masquant la réalité nue, si tant est que cette chimère existe, se dissipent, comme évaporées au contact d'une lumière trop puissante, la propre conscience paranoïde de l'écrivain qui, comme l'un de ses personnages, Richard Kongrossian, contamine la réalité, tout en ayant parfaitement conscience de le faire.
Quelle est cette réalité ? L'évidence d'un pouvoir occulte, un conseil secret de membres qui n'ont jamais été élus et qui forment une «entité entièrement paralégale» (p. 222) qui utilise des actrices et des robots en guise de labiles dirigeants ? Non, c'est autre chose. La permanence occulte, si chère à Dick, du pouvoir malfaisant des Nazis dont il est possible d'influencer certains des dirigeants au moyen d'une technologie permettant de remonter (et de descendre) le cours du temps ? Non, c'est encore autre chose. Une lutte d'influences entre corps garants de l'autorité de l’État (police et armée) et catégories, véritables castes hermétiques plutôt (les Ges supérieurs aux Bes) comprenant des citoyens bénéficiant de plus ou moins de possibilités d'évolution au sein d'une société elle-même composée d'individus ne cessant de se protéger les uns des autres et de s'épier mutuellement, barricadés dans d'immenses immeubles refusant de communiquer entre eux ? Pas seulement. Alors, peut-être, l'étalage de la puissance fantasmatique des médias, certaines publicités volantes (parmi d'autres «machines à journaux», p. 223) s'introduisant chez vous, qu'il ne faut pas hésiter à abattre, au sens physique du terme, alors que la télévision est devenue «l'instrument de persuasion planétaire» (p. 106) par excellence ? Oui, à l'évidence, mais il y a encore une autre strate, plus profonde, et demeurant cachée à notre attention, hors de portée de la sonde que nous avons jetée dans les profondeurs. Peut-être, alors, la question de la santé mentale des femmes et des hommes vivant dans un monde qui, par tant de ses aspects, n'est rien de plus que le nôtre, l'une des innombrables possibilités d'évolution du nôtre et, peut-être, même, la moins néfaste de ces possibilités, si l'on tient compte de la réalité devenue presque totalement déshumanisée que la crise pandémique récente a révélée aux regards les moins dessillés ? Assurément, mais ce n'est pas tout, il y a plus, et plus profond. Je vois; la fin de partie, dans ce cas, l'oraison funèbre prononcée au chevet d'une planète mourante, où des attardés mentaux ressemblant à des résurgences claudiquantes et prognathes de Néandertaliens semblent attendre, dans un silence prostré, que les hommes normaux, les hommes comme vous et moi, s'entretuent pour prendre leur place ?
Nous nous rapprochons de cette vérité que Dick semble avoir pris un malin plaisir à dissimuler sous des couches d'apparences, mais ce n'est probablement pas ce que nous pourrions appeler la vérité ultime. Voyons : la mention de la planète Mars, nouvel Eldorado trompeur que les Terriens s'efforcent de rejoindre sur des vaisseaux de fortune, un désert peuplé de créatures synthétiques humaines en guise d'uniques voisins depuis que les créatures autochtones (les ridicules papoulas) ont mystérieusement disparu, désert minéral vers lequel il faudra se contenter d'émigrer «sans rien de plus sur le dos qu'une chemise» (p. 28), mais avec la garantie (elle-même illusoire ?) que, «là-bas, rien n'était froid ou schizoïde comme pouvait l'être la société terrienne» (p. 60) ? Glissement de temps sur Mars (Martian Time-Slip) publié pourtant la même année que Simulacres (en 1964, donc) contredira assez durement cette fiction.
Toutes ces hypothèses sont valables, et d'autres encore, que je n'ai pas citées directement comme, au travers de l'apparition des dégénérés (les Buch'rons) et de la possibilité d'explorer le passé (et, conséquemment, de modifier l'avenir), la question de la «suprématie du passé» (p. 120) : les faits sont là, enfouis quelque part, comme le pense un des personnages, une évidence aussitôt corrigée par cette autre, beaucoup plus amère, dérangeante, dickienne une fois encore, consistant à interroger la nature des faits, à remettre en cause leur réalité, une actrice, remplacée par une autre lorsqu'elle devient trop vieille, pouvant ainsi parfaitement assumer la tête (apparente) d'un Gouvernement et, même, parvenir à charmer, au sens magique du terme, des millions d'individus qui sont très exactement aussi médiocres et insignifiants que nous le sommes qui, là encore rigoureusement, sont systématiquement persuadés qu'ils sont manipulés, tout en observant religieusement le rituel profane de leur vie médiocre, dévastée, tout entière contrôlée par la main invisible de la vie moderne, nous le savons tout de même depuis quelques dizaines d'années, aussi aliénante que destructrice.
Dick lui-même, comme tout bon écrivain ou plutôt : comme tout auteur possédant à fond son métier, ne répond jamais aux questions que ses personnages posent : «Cette femme n'est pas vraiment Nicole, et pire encore il n'existe pas de Nicole; juste une image à la télé, en fin de compte, l'illusion du petit écran, et derrière, derrière elle, règne un autre groupe. Un corps constitué. Mais constitué de quoi ? Et comment ses membres ont-ils acquis leur pouvoir ? Depuis quand le possèdent-ils ? Le saurons-nous jamais ? Nous sommes arrivés tellement près; à ça de savoir tout ce qui se trame en vérité. La réalité derrière l'illusion, les secrets qu'on nous a dissimulés toute notre existence. Est-ce qu'ils comptent nous dire le reste ? L'essentiel a forcément déjà été dévoilé. Et ça ne ferait plus grande différence, à présent...» (p. 190, l'auteur souligne).
Lire Philip K. Dick, c'est finalement toujours en venir à ce constat : connaître la vérité n'a pas tant d'importance que cela...

Note
(1) Philip K. Dick, Simulacres (The Simulacra, 1964, traduit de l'anglais par Christian Guéret et Marcel Thaon, éditions J'Ai Lu, 2014). Grand mal de l'édition française, dont le texte a pourtant été imprimé à l'identique depuis plusieurs années, le roman de Dick comporte son lot habituel de fautes : il manque un point entre l'EME et Kongrosian (p. 8); Il faut lire : «Il sentit soudain sa gorge se serrer» (p. 11); pas de pluriel à était capable (p. 42); à l'attention de (p. 47); l'expression «une fois» répétée dans la même phrase (p. 66); «des plus familier[s] (p. 73); Comme vous pouvez le voir et non «Comme vous le pouvez le voir» (p. 108); «un signe [de] la tête» (p. 124); «Elle lança un rapide coup d’œil rapide» (p. 161); «déjà» deux fois répété dans le même paragraphe (p. 165); «à [l']évidence» (p. 166); «demanda-t-il [à] son ami» (p. 167); «tout [en] les conduisant» (p. 182).

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