Lettres du lac de Côme de Romano Guardini : le pressentiment de l’odieux panurgisme qui maintenant nous déshonore, par Gregory Mion (02/08/2021)

Crédits photographiques : Alessandro Bianchi (Reuters).
Guardini.JPG«L’idéologie progressiste est totalitaire. Partout où le progressisme est en position de force, il cherche à envahir le moindre recoin de la vie privée et à modeler toute pensée, parce que son idéologie a un caractère quasi religieux et que tout ce qui est contraire à ses croyances incarne le péché.»
Theodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir.


«Et les rêves prendront leur revanche, et sèmeront des générations dans les siècles des siècles !»
Odysseus Elytis, Axion Esti.



Opportunément et brillamment retraduites par Édouard Schaelchli pour le profit des excellentes Éditions R&N, les Lettres du lac de Côme de Romano Guardini (1), presque un siècle après leur composition, devraient intéresser toute personne qui estime que notre époque est asphyxiée par les machines et par la calamiteuse rationalisation qui dérive de leur omniprésence. En effet, celui qui fut le professeur de Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI) s’empare du problème de la technique en théologien et en philosophe, associant la farouche espérance du croyant aux parfois sévères avertissements du témoin lucide, spectateur d’un temps de détresse où la Création semble menacée par la mécanisation croissante du monde, tant d’un point de vue sensible (ce que l’on fait du monde extérieur) que d’un point de vue intelligible (ce que l’on fait du monde intérieur). Revenu à la terra natale au cœur des années 1920 pour écrire la plupart de ses missives adressées à un ami qui pourrait être aujourd’hui n’importe quel lecteur préoccupé, Romano Guardini, de nationalité allemande et alarmé de ce qui fermente au septentrion européen, aborde les rives du lac de Côme précisément afin de retrouver une ambiance d’authenticité, de nature protégée et d’irradiante divinité, non sans être soucieux d’un certain nombre de signes annonciateurs de la catastrophe. Ce qu’il veut faire apparaître à l’occasion de ce voyage, c’est ce qui est «en marche» au sein des «mille et une formes et événements de notre temps» (p. 34). Il veut déchiffrer l’espèce de sentiment d’oppression qui le tourmente malgré la majesté de la région lombarde, car, tout autour de lui, «une grande agonie [a] commencé» (p. 35). En dépit de ces splendeurs lacustres qui inspirèrent Manzoni et nonobstant les Alpes inexpugnables qui veillent sur les eaux stationnaires de Côme, quelque chose de mauvais est à l’œuvre, un drame se prépare, telle une marée noire encore lointaine mais qu’on ne pourra probablement pas empêcher de déferler. L’inquiétude se justifie pendant que Romano Guardini chemine de Milan jusqu’au lac, empruntant l’itinéraire des «vallées de la Brianza» (p. 36). Lors de ce parcours à la fois contemplatif et tracassé, il est interpellé par «l’énorme baraque d’une fabrique» (p. 37), par ce furoncle d’architecture aliénante, catastrophique négation de la syntaxe de la nature et vilaine déperdition d’une culture qui a vraisemblablement renoncé à s’adosser aux éléments naturels.
L’étourdissement qui frappe Romano Guardini à la suite de cette irruption agressive dans son champ visuel s’explique par la crainte que la civilisation du Nord ne soit en train d’empiéter sur les plates-bandes de la civilisation du Sud. En provenance d’une Allemagne largement industrialisée et en proie aux pulsions fascisantes de la République de Weimar, le très affecté Guardini redoute que l’Italie éternelle ne se fasse progressivement dévorer par le monstre à deux têtes de la Machine et de l’instrumentalisation politique des âmes, sachant de surcroît que Mussolini, en marchant sur Rome dès l’automne 1922, a précédé d’une année le putsch de la Brasserie fomenté par Hitler. Il y a donc manifestement un contexte italien de crispation des consciences qui favorise une tendance mécaniste réelle, un crypto-désir de se soumettre à des dispositifs divers, une régression des orientations naturelles, c’est-à-dire, au fond, un processus général d’artificialisation et un sournois nivellement des libertés susceptibles de s’adjuger le dedans et le dehors de la vie, plébiscitant des valeurs sordidement profanes au détriment des valeurs sacrées (ne serait-ce déjà que dans le type de travail proposé à l’usine, un travail dépossédant, expropriateur, couronné par ailleurs de vociférations démagogues concernant le sacrifice de soi pour la patrie rayonnante).
Toute la tragédie est là, patente et latente, bruyante et silencieuse : jadis plus ou moins épargnée par les injonctions du progrès technique, l’Italie, à présent, a l’air d’avoir initié un tangible changement de paradigme dont il est crucial de saisir toute l’amplitude. Une seule usine à proximité du lac de Côme suffit à légitimer la terreur ou plutôt, d’abord, l’immense effarement, la stupéfaction de constater que la phrase de la nature a été déformée, rabaissée, minée par le pouvoir tumultueux des machines. La grammaticalité du paysage n’est plus qu’une structure provisoire en passe d’être envoûtée par le barbarisme inhérent aux machines, si bien que la distance est quasiment nulle entre l’intuition d’une impropriété de langage altérant la beauté de ces perspectives et le présage d’une barbarie montante, plus dévastatrice encore que les solécismes symboliques qui dégradent le lac et ses environs. D’où, évidemment, la nécessaire conversion de l’effarement en terreur dès lors que le lien de cause à effet se dessine avec netteté, la défiguration de la beauté naturelle n’ayant jamais entraîné que la défiguration ultérieure de l’homme – sa chute aggravée dans l’abîme du scandale, en l’occurrence son écroulement dans le puits de la vie mutilée à la veille ici de basculer en lamentable calendrier politique, en entreprise de dogmatique promotion du «fascisme du cœur» (2). À partir du moment où le Poème de Dieu a été l’objet d’un blasphème, ne fût-ce que d’une manière détournée, le crépuscule, déjà, s’affirme et compromet le retour de la lumière. On connaît du reste les propensions envahissantes de la technique moderne et ses accointances avec une politique à l’affût de toutes les méthodes d’asservissement : il s’agit d’un esprit de conquête, d’une volonté d’expansion, et là où la machine a fait son apparition, elle ne tardera point à revendiquer de nouveaux territoires, à employer la séduction massive et l’argument d’un irrépressible sens de l’Histoire, allant jusqu’à formuler un irrédentisme absolu dans la mesure où l’enjeu consiste à proclamer le droit de recouvrir la Terre entière ainsi que la totalité de l’univers psychique. Ce n’est sûrement pas autre chose que Romano Guardini aperçoit par-delà le bloc de cette sinistre manufacture qui enlaidit ce côté de la Lombardie millénaire, avec, en arrière-plan, la silhouette ombrageuse du Duce mégalomane flanquée de ses foules ensorcelées.
Un discret symptôme – quoique volumineux dans son bâti et intempestif dans cette pastorale – amène par conséquent Romano Guardini à subodorer un horizon de décadence où l’homme animé des meilleures intentions «ne pourra plus vivre» (p. 38), ne pourra plus habiter ici ou là sans être étranglé par la vigueur péjorative d’une mécanisation polycéphale. Il entrevoit l’instant fatidique et irréversible où l’homme strictement rationnel aura définitivement congédié l’homme encore capable d’instinct, d’émotion et de méditation. Quand les machines auront colonisé le quotidien, elles auront désuni les hommes de leur âme et elles seront les dédaigneuses garantes d’un monde inanimé, unidimensionnel et finalement dévitalisé, vulnérable, perméable à tous les programmes d’émasculation. Tout usage d’une force primitivement vivante sera à coup sûr dénigré par les pratiques tendancieusement normatives des machines, et, peu à peu, une existence artificielle imposera son ténébreux système législatif et son grégarisme robotique. Les notions de hasard, de créativité, de dynamisme, toutes immanentes à la vie, seront arraisonnées par le règne grandissant de la machine, transformant le paradis terrestre originel en vaste funérarium de poupées de cire et d’embaumeurs malfaisants. Cet assortiment de prévisions démentes, que nous extrapolons à peine du texte de Guardini, perturbe l’immédiate vision de ce dernier lorsqu’il admire le panorama exceptionnel du lac de Côme (cf. p. 39). Il est dérangé par ce que le ventre de la civilisation contemporaine est sur le point d’accoucher, par l’idée que ce qui se trouve devant lui sera bientôt dévoyé, par la furieuse arythmie qui est à deux doigts de dérégler le rythme vivant de cet eldorado. En cela, il prélude par exemple les réflexions philosophiques d’un Heidegger, mais il est aussi à sa façon le précurseur d’un ouvrage incontournable comme Le jardin de Babylone de Bernard Charbonneau. Et il succède à de nombreux oracles qui s’exprimaient depuis le cœur palpitant de la nature, depuis l’origine même de la vie, à la racine et à la moelle épinière de l’Être, conscients du désastre impliqué par l’oubli invétéré de cette source matricielle, tel Baudelaire qui stigmatisait «le progrès indéfini» dans ses Curiosités esthétiques, comparant l’homme à un scorpion destiné à «se [percer] lui-même avec sa terrible queue», tel encore William James qui faisait de l’homme supra-technicien un enfant condamné à se noyer dans sa propre baignoire up to date, devenu impuissant, écrasé par l’étendue d’un savoir qu’il ne peut tout à fait maîtriser, désagréablement surpris, en fin de compte, de ne pas être en mesure de refermer aisément le robinet qu’il était pourtant si fier d’avoir ouvert (3).
Même si la course du progrès est souvent difficilement blâmable étant donné que l’opinion en déduit volontiers des marques d’enrichissement collectif ou de participation active à une sorte de destin commun bénéfique (cf. p. 40-1), il n’en reste pas moins urgent de signaler qu’une culture à vocation technocratique n’est plus vraiment souhaitable aussitôt qu’elle déréalise la réalité naturelle, qu’elle défait ce qui est fondamentalement noué. À cet égard, si l’outil demeure préférable à la machine ou disons à la multiplication des machines, c’est qu’il entretient un lien familier avec la nature (parce que toute l’intelligence de l’homme se concrétise dans l’outil et affronte humblement la matière, parce que tout le corps humain s’y prolonge sans aboutir à un mouvement prométhéen d’annihilation du réel). La machine, en revanche, s’insinue entre l’homme et la nature, sommant d’une part la réalité de délivrer ses énergies les plus utiles à l’économie de marché, puis, d’autre part, assommant les individus qui doivent superviser cette manœuvre puisqu’ils se contentent d’appliquer des protocoles de plus en plus rationalisés, indépendamment de tout investissement de corps et d’esprit, le premier (le corps) étant substitué par la machine et le second (l’esprit) étant mis en veilleuse par la morne récurrence de la tâche à accomplir. Tout accroissement du machinisme est donc simultanément suivi d’une diminution de la dynamique humaine, d’une cécité exponentielle envers la nature, ce qui modifie de fond en comble le rapport que les hommes cultivent avec leur environnement et avec eux-mêmes. L’élan de la vie s’amortit, se dégrade, jusqu’à ce que l’on subisse les effets pervers de la dévitalisation, les hommes se voyant pour ainsi dire excentrés de leur milieu naturel tout en imaginant l’inverse, expulsés du centre même des forces essentielles (cf. p. 45).
Pour illustrer cet inquiétant phénomène de dégradation ontologique et de gradation crapuleusement ontique, Romano Guardini évoque le passage du bateau à voile au bateau à moteur, celui-ci étant la dépravation de celui-là, le moteur excommuniant toute la densité des relations que le marin est supposé avoir avec la molécule aquatique. L’impératif de vitesse et d’efficacité constitue la mise au ban de toute résistance des choses, de toute confrontation aux choses, puis de tout genre d’attention au monde ou d’expérience esthétique, voire mystique. Le perfectionnement technique apporte certainement un gain de temps et un gain de puissance d’ensemble, il augmente l’homme dans ses aptitudes ordinaires (l’administration du fini et la finitisation du mystère), mais il le restreint inéluctablement dans ses aptitudes extraordinaires (la révélation de l’infini ou de Dieu). Il s’agit quoi qu’on en pense du revers de la médaille technique : en ce qu’il croit viscéralement devenir plus fort par l’accumulation des techniques, l’homme, en vérité, s’affaiblit tant et plus, ignorant qu’il est abusé par ce qui est censé le cristalliser. Il n’est plus ce réservoir d’inépuisable vitalité qui caractérise non pas les seuls grands hommes de taille à renverser des montagnes, non pas les rares ancêtres ou les rarissimes descendants d’un Thomas «Stonewall» Jackson, mais bien au contraire tout homme, tout quidam produit par l’impénétrable ressort de l’intrigue sociale, toute créature bipède – ainsi que l’a vu Faulkner – ayant compris qu’elle est invincible du moment qu’elle est «sur ses pieds et en marche» (4), liguée à d’autres frères, à d’autres pèlerins amassés en une cohorte de mendiants résolus, comme ces «enfants mourant de soif parmi les mirages de Mésopotamie» ou encore à l’instar de «ces farouches hommes des forêts nordiques qui entraient des Rome portant même leurs maisons sur leur dos» (5), prêts à changer l’inchangeable, à réviser l’immuable, affranchis de toute alliance mécanique, de prothèse, d’équipage non-humain. L’homme nu, massif et convaincu de ses possibilités vitales, allant «au moyen de ses jambes et de ses pieds aux fragiles et gourdes articulations» vers de très probables finalités métaphysiques, se fixant de surcroît «une seule direction» (6), celle de l’affirmation de la vie, de la justice rendue à la vie, cet homme-là est dispensé du mépris de lui-même et des pièges intrinsèques à la technique. Ceci étant, il n’empêche que la technique est retorse, maléfique peut-être, et Faulkner n’a pas manqué de modérer ses géniales digressions en soulignant l’ironie de la pressante réussite fordiste, l’impudence stratosphérique d’une firme «qui avait déjà mis sur roues, par familles entières, la moitié d’un continent, qui, en vingt-cinq ans de plus, allait mettre sur roues par individus la moitié d’un hémisphère, et, dans cent ans, aurait déjà supprimé les jambes à l’espèce humaine» (7), la coupant radicalement de son impétuosité, de sa faculté de s’animer, de sa capacité à être souveraine et autonome.
Au fur et à mesure que le domaine des machines s’étend comme un désolant lotissement d’humanité appauvrie, la facticité, l’inauthenticité fait de même (cf. p. 50). Le proto-impérialisme des machines sévissant dans cette Europe méridionale est selon Romano Guardini le reflet d’une triste nuit qui s’apprête à submerger les camarades transalpins. Nous assistons durant ces années 1920 convulsives à l’éclipse de la forme vivante au profit des formes abstraites parmi lesquelles se recensent les concepts, les nombres, les entités algébriques, toute une mathesis universalis qui entend donner aux hommes la clé qui désamorcera les ultimes serrures de l’inconnu, la solution rationnelle qui vaincra les derniers ermitages de l’irrationnel (cf. p. 52). L’heure n’est plus aux énigmes et au plaisir d’éprouver un vertige devant l’inexplicable. Les scientifiques et leurs épigones, en majorité, n’ont plus l’œil sur les arcanes incommensurables du pré-individuel. Plus personne ou presque ne se penche émerveillé sur l’inapprochable chaos duquel naissent toutes les formes naturelles individuées, aussi la science, ou du moins une certaine science téméraire et repue, se trouve engagée dans la préparation de l’ère post-individuelle, cette redoutable période où l’homme sera confondu à l’algorithme et vivra dans un dédain accru des réalités vivantes, cuirassé par un projet de simplification hyperbolique de ces mêmes réalités. Alors que la nature ne cesse jamais d’engendrer de la différence, alors que la créativité de la nature est à la fois prolifique et imprévisible, rétive à toute schématisation ou à tout zèle rationaliste, beaucoup de contemporains de Guardini apportent à cela une affolante contradiction et voudraient essayer de faire sortir la nature de ses gonds infinis – si l’on peut dire – à dessein de l’encastrer dans le gouvernement de la limite. L’objectif est quasiment de subordonner l’illimité afin de lui attribuer une limitation catégorique et exploitable, et, ce faisant, toutes les dispositions spirituelles, en pareilles circonstances, se heurtent à une répugnante adversité. On cherche à remplacer le régime de l’infini (apeiron) par le régime de la délimitation (peras), on oublie Anaximandre (8), on défend des principes de fermeture plutôt que d’ouverture, au même titre que le trône de la différenciation doit être destitué par le modèle de la répétition. De la sorte, en recréant ou en se persuadant que l’on recrée le réel en fonction d’un canevas répétitif, on privilégie des habitudes calculatrices, on élabore des opérations standards pour à peu près toutes les sphères de la vie. Tout doit absolument se calibrer, s’adapter, se déterminer à partir d’un climat de prévisibilité maximale de telle manière que l’action humaine, jusque dans ses zones les plus retranchées, les plus intimes, puisse être anticipée et au besoin atténuée. Or il va de soi que les machines, en se superposant toujours davantage au monde vivant, prêtent une main inestimable et déconcertante aux ambitions de contrôle et de rationalisation de la vie. Actuellement, d’ailleurs, nul ne peut se satisfaire, hormis les imbéciles, de l’avalanche de machines qui a englouti l’Éducation Nationale, ravalant les élèves au rang d’extensions algorithmiques, tout comme nul ne peut se passer d’interroger les stratégies planétaires de vaccination, ne serait-ce que pour soulever la provocante hypothèse que les pouvoirs occidentaux, non contents d’avoir amorcé de flagrantes tactiques de surveillance à la faveur d’une pandémie outrageusement dramatisée, ont allégoriquement complété cette surveillance en pénétrant les corps à l’aide d’une substance à ce jour expérimentale (et en occupant les esprits par le biais d’un arrivisme journalistique aussi féroce que servile).
De nos jours, ainsi, un rationalisme peu ou prou autoritaire commande la Terre et la dévastation qu’il sème répond à la question que se posait Guardini quand il se demandait ce qu’il adviendrait de la vie si les machines devenaient prépondérantes (cf. p. 88). La nanotechnologie, de plus, renforce l’emprise de la technique et atteint le noyau du vivant, le foyer utérin de la vitalité, suscitant un effet de glaciation du devenir. Le gel métaphorique de l’humanité, désormais transie par la raison des machines, facilite les modalités de contrôle qu’avaient pressenties Deleuze et Foucault (9), de même que cela exaspère un gabarit d’intersubjectivité purement utilitaire, miroir d’une époque bureaucratique où le management s’est immiscé partout, induisant un sombre taylorisme existentiel. La vie a muté en une espèce de variable d’ajustement et presque toutes les trajectoires virtuellement contenues dans un être humain se rapportent à des techniques de gestion. Nous en sommes arrivés là par lâcheté, par paresse, peut-être également par désamour inavoué de la liberté, et Guardini, quant à lui, suggère que nous n’avons pas su voir que la machine n’est rien d’autre qu’un «concept en acier» (p. 57), une façon de matérialiser les innumérables fantasmes de la raison spéculative, diabolus ex machina qui fait descendre ici-bas, au cœur de la vie même ou de ce qu’il en reste dorénavant, les grands airs des raisonnements a priori. Par son action immédiatement quantifiable, la machine agit sur le monde en suppléant le caractère médiat des concepts systématisés par de nuisibles logiciens de la vie. Les tenailles de l’idéologie normalisatrice se sont par conséquent nettement resserrées depuis que les machines ont émergé. En statuant sur nos vies avec un aplomb démultiplié, les machines (ou la raison machinale) participent d’une dangereuse désobéissance à la nature qui contrarie la belle affirmation de Bacon selon laquelle «on ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant» (10). Aussi a-t-on toutes les chances d’assister prochainement à une défaite cruelle de cette atmosphère exagérément artificielle, sanitaire et clinique à présent, car plus on s’acharne à vouloir légiférer sur la vie, plus on risque de tomber dans l’erreur et de succomber à ce qu’il faut bien appeler aujourd’hui un charlatanisme savant, un ridicule pédantisme antiseptique déraciné de la débordante fécondité de la nature.
C’est pourquoi Romano Guardini soutient que «la vie a besoin de la protection de l’inconscience» (p. 67), ce qui, littéralement, signifie l’exigence de se détacher un tant soit peu de la conscience, de ce qui est cum scientia (en l’occurrence de ce qui est sous l’égide du savoir constitué et des discours officiels qui s’en réclament). L’éloignement des prétentions savantes permet de célébrer l’éventuel retour des instincts fondateurs et des actions qui ne sont pas hantées par les parapets d’une réflexion peureuse ou dévirilisée par les artefacts de la prévoyance. On croirait lire ou relire ici les plus vifs aphorismes d’Érasme lorsque celui-ci établissait l’éloge de la Folie et par déduction le dénigrement de la somnolente Sagesse, de la prudence et de la morosité. Il devrait aller de soi que la vie n’est pas réductible à une logique ou à une addition de règlements. Cependant, depuis la nouvelle conjoncture pandémique, le plus grave concerne la tacite apologie occidentale en faveur d’une dilatation de l’hôpital au sein de l’espace public et de l’espace privé, le troupeau étant prêt à renoncer à l’évidence de la vie pour la remplacer par l’outrecuidance d’une vie figurativement sous cloche, intubée, saturée de remèdes qui ont abondamment excédé en nocivité la portée du mal combattu au départ. Cette situation psychologique est inédite car elle stipule que la vie appartient maintenant d’autant plus à la science et à l’intelligence artificielle des machines managériales que toutes les pistes alternatives sont dûment affligées du sceau de la suspicion. Il était en outre inévitable que la première pandémie d’un siècle méga-machinal se résume à l’irrésistible accentuation des penchants dénoncés par Guardini. Le virus a été l’opportunité de marteler une politique des machines et d’instaurer une prise en charge exhaustive et criminelle de la vie humaine. Parallèlement à cela, on a vu s’implanter graduellement un ordre moral spécifique, une valorisation du sujet conscient et complètement transparent à lui-même, machinalement dirigé, suivant un parcours fléché particulier (port du masque uniformisant, respect académique du repli social, couvre-feu prophylactique, attestation électronique de santé, acquiescement aux mensonges éhontés des philistins, etc.), locuteur démoli d’un langage de sanatorium n’ayant pas la moindre complicité avec le royaume du vivant. Il s’agit là d’une disqualification unanime de l’inconscient et de tout ce que la vie peut comporter d’impromptu, d’incontrôlable et de positivement anormal. Ce que les gouvernements de la machine ont en ligne de mire, c’est ni plus ni moins le raidissement de la subjectivité, l’objectivation accélérée de l’homme, l’aménagement d’un territoire aseptisé où toute vie intérieure ou souterrainement surprenante aura disparu de la circulation. Il y a donc en ce moment une irrespirable perte de co-naissance au sens que Paul Claudel attribuait à ce terme, à savoir une absence de réciprocité avec la constante génération de la nature, avec la naissance inaltérée de la réalité, comme si les hommes étaient dissociés des rythmes authentiques, bridés, interdits de ne faire qu’un avec la vérité pure, avec la simplicité des temporalités naturelles. Nous sommes perfusés de toutes parts et nous n’avons en guise d’interlocuteurs, la plupart du temps, que des avocats de la machine qui ne sont même plus aptes à se rendre compte du naufrage d’un monde où l’imagination et les tropismes de l’enfance, pour ne citer que ceux-là, sont menacés d’extinction à brève échéance.
Afin de ralentir cette course effrénée vers la débâcle cybernétique, Romano Guardini préconise un changement d’attitude qui pourrait s’abréger ainsi (cf. pp. 69-80) : envisager notre rapport au monde et à nous-mêmes non plus en extension (comme dévoration de l’espace et fureur de la propriété), mais en compréhension (comme approfondissement duratif de notre réalité intérieure en relation avec l’infini de la nature). Il n’est dès lors plus question de conquérir le monde et les dimensions hallucinantes de notre galaxie, de planter un drapeau hégémonique sur Jupiter ou sur Pluton, mais de se réimplanter dans une existence dé-spatialisée pour mieux s’inscrire dans le devenir, dans la durée même de la vie, «en cohérence organique avec la nature» (p. 83). Cela requiert assurément une déflation ou un bannissement de la science qui désire «acquérir le pouvoir» et «forcer la chose» (p. 83), tyranniser la nature, dresser partout l’étendard de sa loi monstrueusement rationnelle. Malgré nos réticences légitimes, malgré le conformisme ambiant, l’heure est venue de se débarrasser de cette science qui n’est qu’un «inventaire des possibilités de forçage du réel», une «domination» et une «contrainte en vertu de fins arbitrairement déterminées» (p. 84). Il est impératif de tourner le dos – individuellement déjà – aux récentes religions hygiénistes et à la doctrine de la Machine qui fabrique une masse atomisée (cf. pp. 97-8), une masse anti-faulknérienne puisqu’on lui ôte rigoureusement l’envie de se déplacer sur ses propres jambes et d’incarner le point d’Archimède qui fera basculer les abjections de la technique dans le néant. De façon tout à fait justifiée, Guardini est épouvanté par la masse transfigurée en impure «causalité mécanico-rationnelle» (p. 113), en agent mastodonte de la déshumanisation. Ce sont là de bien mauvais augures qui s’esquissent dans ses Lettres du lac de Côme car le tenace avènement des machines correspond à un engloutissement de l’ancien monde naturel sous les eaux méchantes de l’immonde tératogène.
En bout de ligne toutefois, non découragé par cette concentration de supplices annoncés, Romano Guardini, lors de sa dernière lettre rédigée depuis l’Allemagne, veut résolument sonder les conditions de possibilité d’une «vie portée par le plein de l’homme» (p. 118). Est-il néanmoins concevable de ressusciter les hommes, d’invoquer le rapatriement de leur plénitude, après l’obsolescence linguistique de mots tels que «homme», «valeur» et «vie» (p. 102) ? Le développement des machines a provoqué une réduction tragiquement évolutive de la réalité, et, par voie de conséquence, le langage a dégénéré en trivial instrument de communication du fait même d’une réalité passée au crible de la technique. De plus, un tel monde saccagé par la technique déporte les survivants des machines dans ses angles morts, les bâillonnant, les restreignant à des rôles moins que secondaires (cf. p. 120). Ces réfractaires au progrès ou ces critiques du statu quo des machines sont d’une certaine manière inculpés par la multitude consentante. Ils sont cernés par le pesant moralisme de la prospérité technique et semblent voués au silence ou à l’assimilation coercitive de ces «forces déchaînées», transmuées en périlleuse «volonté de puissance» (p. 124). Pourtant, nulle fatalité, nul désespoir irrévocable, et quoique ce monde soit proche de sa pathétique faillite, nous avons toujours l’option d’aller «puiser à la source de l’esprit un sens nouveau de l’infini» (p. 126), c’est-à-dire que nous avons le devoir de sanctifier ce qui paraît imprégné des pires souillures. En fervent gardien de la créature de Dieu, Romano Guardini croit sincèrement qu’il existe tout au fond de l’homme un élan inusable, une lueur sempiternelle, un viatique impérissable qui peut nous sortir de toutes les impasses et de toutes les monarchies de la pulsion de mort (cf. p. 129). Il s’en remet à «la sensibilité vivante de l’homme» (p. 135), à la délicatesse des inventeurs qui réussiront à convertir heureusement la technique, à la penser à l’aune d’un «accord ajusté à l’essentiel» (p. 137) qui relèguera l’inessentiel aux oubliettes. Et ce ne serait pas Romano Guardini s’il ne s’en remettait pas finalement à Dieu, s’il ne distinguait pas au loin, très loin même, derrière l’horizon funeste des lendemains qui terriblement se profilent, «une vague venant de Dieu» (p. 138), un sourd concours providentiel qui à chaque instant nous remémore – pourvu qu’on tende l’oreille – que «Dieu est à l’œuvre» (p. 139), qu’il n’a pas capitulé en dépit d’un monde qui s’apparente lugubrement aux Maux de la guerre de Rubens. Mais ces croyances, ces convictions de foi, résistent-elles à la charge de notre siècle qui a visiblement dépassé toutes les bornes techniques et qui redemande tous les jours un supplément de technocratie, une accolade de la Machine ? Nous n’avons guère entendu les chrétiens ces dernières semaines – beaucoup d’ailleurs se sont déshonorés – et le pape François, le si décevant pontife François, en prenant fait et cause pour la vaccination, en s’arc-boutant à la suprématie pharmaceutique, a sans doute manqué une occasion de se taire, de prier, de vivre et de s’exprimer en Christ.

Notes
(1) Romano Guardini, Lettres du lac de Côme : sur la technique et l’humanité (R&N, 2021). Une préface d’Édouard Schaelchli enrichit ce travail de réédition.
(2) Cf. William H. Gass, Le Tunnel.
(3) Cf. William James, Le Pragmatisme.
(4) William Faulkner, Parabole.
(5) Faulkner, ibid.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Celui qui le premier formula l’intuition de l’apeiron.
(9) Cf. Gilles Deleuze, Pourparlers (Post-scriptum sur les sociétés de contrôle).
(10) Francis Bacon, Novum Organum.

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