L’Amérique en guerre (24) : Paul Auster à l’écoute d’un pays traumatisé, par Gregory Mion (27/08/2021)

Crédits photographiques : Gary Harshorn (Getty Images).
2550677439.jpgL'Amérique en guerre.








Auster.jpg«Si seulement cette sonnerie de téléphone s’arrêtait.»
Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre.


«L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde.»
Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.


À l’occasion d’une émission radiophonique où les auditeurs étaient invités à transmettre «des histoires non conformes à ce que nous attendons de l’existence» (p. 10), Paul Auster, par la suite, a patiemment et solennellement construit l’anthologie Je pensais que mon père était Dieu (1) en s’orientant parmi plus de quatre mille propositions narratives. Son titre est emprunté à l’un des récits que contient ce volume assez unique en son genre. L’intérêt d’une telle entreprise est de donner à lire un maximum de nuances du vaste tableau de «la réalité américaine». Au nombre de cent soixante-douze, les histoires sélectionnées pour cette compilation étonnante sont toutes des «archives véridiques» et constituent «un musée» bariolé des États-Unis (p. 10), un herbier fidèle de la luxuriante nature du peuple américain. Indépendamment de toute appréciation de style ou de profondeur philosophique, hors de toute restriction thématique également, Paul Auster s’est en particulier concentré sur «des anecdotes révélatrices des forces mystérieuses et ignorées qui agissent dans nos vies, dans nos histoires de famille, dans nos esprits et nos corps» (p. 10), en sympathie finalement avec ses habitudes romanesques où le hasard le dispute volontiers à la plus implacable des nécessités, où les petits pions de l’échiquier littéraire sont capables d’accomplir des miracles, où les causes les plus banales engendrent les effets les plus extraordinaires. Par conséquent nous pouvons voyager au sein de ces «rapports envoyés du front de l’expérience personnelle» (p. 17) sans préjuger des mérites esthétiques de tel ou tel récit. Signalons toutefois qu’une bonne proportion de ces annales atteint une certaine dimension de la littérature parce que les auteurs, dépourvus de toute ambition artistique, racontent quelque chose de surprenant ou de follement commun et nous rappellent ainsi – au risque du truisme – que l’intrigue de la vie est plus riche que n’importe quelle trame sophistiquée. Et dans la mesure où ces personnes sont toutes ancrées dans le fait brut de la vie, elles se démarquent considérablement, par exemple, des écueils du calamiteux témoignage à la française où de vilains écrivains n’ayant souffert que le zéro absolu de l’existence essaient de se faire passer pour des Don Quichotte, des Cyrano, des d’Artagnan ou des justiciers de la vérité. Elles se démarquent encore, évidemment, des polygraphes qui n’ont à aucun instant éprouvé un sommet de vitalité (du bon ou du mauvais côté des émotions) et qui ne peuvent écrire que des fictions ou des traités d’une inadmissible fadeur.
Fatalement, du reste, l’Amérique sollicitée par Paul Auster à la toute fin du XXe siècle ne pouvait pas échapper à ses blessures de guerre distantes ou rapprochées (2), intermédiaires ou immédiates, comme si tout cela, comme si la plupart de ces vécus franchement avoués, en définitive et selon les impénétrables modalités d’une ruse de l’Histoire, devaient aboutir au 11 septembre 2001. Que ce soit les plus innocentes ou les plus dramatiques de ces expériences rapportées – et sous réserve de les prendre comme un Tout prédestiné aux ténèbres croissantes de la civilisation occidentale –, chacune, alors, semble conjecturer la marée montante du Nine Eleven, chacune participant à ce liminaire catastrophique de cent nouvelles possibles années de martyre (dont il n’est bien sûr question ici que de manière prémonitoire puisque ces collected tales of America ont été publiés en amont du désastre terroriste). Autrement dit l’impression de lecture qui est la nôtre – et qui peut à juste droit être qualifiée de partiale – revendique un spectre de la guerre qui hante chaque Américain à divers niveaux d’intensité, à tel point que tout un chacun a l’air de redouter, malgré la contradiction offerte par plusieurs moments de grâce (3), la reprise des hostilités ici ou là. C’est un peu comme si la ligne de crête des meilleurs slices of life ici rassemblés ne pouvait se départir des précipices voisins ou lointains, des aspects tenaces ou fugitifs de la guerre au sens le plus large du terme. D’ailleurs la préface de Paul Auster insiste sur ce que fut la guerre du Vietnam, sur ce qu’elle est encore, à savoir un cauchemar continuel, un monstre tapi à l’intérieur de toutes les maisons, «une profonde blessure de l’âme nationale» (p. 17 et cf. p. 301). Il faut se rendre compte en outre que «même chez ceux qui avaient cru à la guerre» (p. 415), même parmi les plus solides prosélytes d’une intervention dans la jungle asiatique, il s’est ensuite trouvé des hommes pour débiter des «confessions d’une rage et d’une amertume sans fond, d’une confusion et d’un désespoir incurables» (p. 415). C’est la raison pour laquelle cette guerre vietnamienne possède le même charisme funeste que la guerre de Sécession. Elle est en quelque sorte l’extension de l’ancienne Cause Perdue sudiste à la totalité du territoire américain, la défaite pas même étrange d’un modèle, le sentiment que la patrie ne pourra jamais se relever complètement de cette débâcle. Aussi le Vietnam ne saurait appartenir «au passé» (p. 416) : il survit, il persévère, il s’insinue au cœur de la psyché de tous les citoyens sans la moindre exception. Sur la morne et avilissante partition des guerres américaines, le Vietnam est la résurrection du pire et la préparation de l’innommable, la courroie de transmission qui relance les traumatismes d’antan et aménage le terrain des futures ignominies. La conscience d’une telle ombre au tableau, n’en doutons pas une seconde, doit empêcher quiconque de savourer pleinement son bonheur afin de ne pas accomplir le péché d’impudence. Nul besoin d’avoir traversé la guerre en propre pour ressentir au-dessus de soi la radicale présence des vies effondrées à cause de la folie humaine. C’est pourquoi ce livre, même dans ses passages lumineux, même dans ses fulgurantes vertus, ne peut ignorer les barbaries constitutives d’une nation régulièrement mortifiée par la logique destructrice de la guerre. Il est donc probable qu’aucun individu ayant participé à cette aventure des ondes n’ait pu chasser de son inconscient la rémanence des malheureux archétypes de la guerre – de toutes les guerres américaines passées, présentes et regrettablement à venir. Cette hypothèse est d’autant plus nette que les rues, là-bas, des plus significatives aux plus anonymes, sont susceptibles d’être débaptisées inopinément au profit d’un soldat tombé au combat (cf. p. 360), tout comme l’on peut apercevoir dans l’Utah, à la marge mélancolique de Salt Lake City, un jeune père qui a viscéralement compris que toute paix n’est qu’une trêve et qu’en cette occurrence il est important de laisser son petit garçon vider la batterie de la voiture pour que l’enfant, superbement, fraternellement, rédime l’Amérique tout entière en klaxonnant, en sonnant les cloches d’une improbable église mécanique – à dessein de fêter la véritable fin de la guerre du Vietnam un jour censément ordinaire de 1975 (cf. p. 303), bâtissant ici, par le son ignoble du strident klaxon, le noble et fragile metaxu de Simone Weil.
Quoi qu’il en soit, avant de revenir au milieu des guerres, avant de nous pencher sur les souvenirs directs de ceux qui ont fait la guerre ou sur les brefs mémoires qui évoquent ceux qui l’ont connue (cf. pp. 261-303), il est indispensable de s’attarder sur plusieurs mentions indirectes de la guerre. Car c’est bien cela qui frappe à la lecture de cette anthologie : la guerre apparaît parfois dans les récits qui ne lui sont pas nettement consacrés, signe de son omniprésence à une échelle inaccessible à la démonstration, pièce à conviction de notre relatif pessimisme concernant la santé mentale des États-Unis. À ce sujet, il y a d’abord ce patriarche qui se trompe de cartouches pour tuer un bouvillon, qui ne s’en émeut nullement, alors que son fils devine dans le regard de la bête une lueur d’effroi, une intuition de la mort qui rôde à l’extrémité du fusil (cf. pp. 41-3). Cette scène d’apparence anecdotique, écho de l’honorable Goat Mountain de David Vann, transporte cependant de nombreux emblèmes d’une Amérique tourmentée, plongée tête la première dans un tourbillon de boue : l’usage problématique des armes, le paradigme d’une éducation à la violence, et, en guise de préambule, une citation de la guerre de Corée qui n’est peut-être pas sans lien avec le comportement indifférent de ce pater familias (cf. p. 41). D’autre part, ce paternel apathique pourrait tout à fait s’assimiler à celui que la mort attendait au Vietnam en 1967 et qui eut toutes les difficultés du monde à dompter son cheval prénommé Vertigo (cf. pp. 43-7). Admiré pour sa puissance, pour son héroïsme et pour son tempérament d’aventurier, ce père-là, qui ne reculait pas devant l’animal récalcitrant ni devant la nature sauvage, a quand même rencontré au Vietnam les limites de son aura. On se demande par ailleurs ce qu’il en aurait été de Vertigo s’il était rentré vivant de cette chienlit de Cochinchine (le cheval se fût probablement mué en bouvillon à abattre).
Dans un registre moins grave mais d’une portée allégorique immense, on a cette montre transmise de génération en génération, jadis passionnément protégée par un soldat durant les campagnes successives du Pacifique (cf. pp. 59-60). Il s’agissait de la tocante de sa mère, talisman par excellence, bouclier invisible contre les attaques japonaises. Pareillement – ou presque – pour cet autre soldat, en mission dans l’armée d’occupation d’Okinawa, s’étant mépris à propos d’un stylo qu’il idolâtrait (cf. pp. 76-8). Il estimait que l’objet précieux lui avait été dérobé par un prisonnier nippon or il n’en était rien. S’apercevant de cette erreur au bout de trois semaines, il se sent honteux et il voudrait implorer le pardon de ce captif qu’il n’a jamais pu revoir. Et puis que dire encore de ce médaillé de la Purple Heart qui a également parcouru les chemins régressifs de la Seconde Guerre mondiale ? Amputé des deux jambes, taiseux et possiblement réconcilié avec tout ce chaos, il est au préalable dédaigné par un chauffeur de taxi, lequel révise ses préjugés lorsqu’il découvre la médaille (cf. pp. 205-8). D’ailleurs ce mutilé de guerre, pour peu que l’on abuse des jeux de hasard de Paul Auster, pour peu aussi que l’on accepte l’infinité des répercussions de la guerre, aurait très bien pu être un rescapé des camarades torpillés du Léopoldville, pauvres forbans mentionnés par un mari chanceux qui a su contourner la censure militaire pour prévenir sa moitié de sa bonne intégrité physique (cf. pp. 321-2).
S’agissant maintenant des histoires de guerre à proprement parler, Paul Auster choisit classiquement l’ordre chronologique, allant de la Sécession au Vietnam (4). On y aborde premièrement l’ahurissant destin de John Jones restitué par son petit-fils. Le grand-père s’engagea contre les rebelles parce qu’il «était contre l’esclavage et qu’il ne voulait pas voir l’Union se disloquer» (p. 263). Lors d’un assaut confédéré, l’adrénaline le sauva d’une mort certaine. Il fut plus rapide que les chevaux sudistes et parvint à semer la cavalerie survoltée. Est-ce là un refus de combattre, une couardise passible d’une condamnation, ou est-ce un sursaut de la vie qui s’interdit de finir sottement ? Compte tenu des circonstances, la réponse s’impose d’elle-même et dédouane le brave JJ d’être comparé au personnage de Stephen Crane dans L’insigne rouge du courage (5), un garçon à la fois lâche et téméraire, toujours en-deçà ou au-delà d’une éventuelle objectivité de la guerre. Autre épisode de la guerre civile : ce moment de Noël 1862 où le général de cavalerie Jeb Stuart, combattant d’élite sous le drapeau Dixie, effectue un raid qui déroute les plans des fédéraux (cf. pp. 264-6). Obéissant aux ordres de Stuart mais s’accordant un entracte personnifié, le soldat James McClure Scott (dont un extrait des mémoires nous est livré par son arrière-petit-neveu) s’invite à manger chez des officiers yankees. Ces derniers, ainsi que leurs épouses respectives, sont désarçonnés par cette démarche autoritaire. Ils servent néanmoins une abondante nourriture à ce rebelle en lui octroyant un angle mort de la maison, en périphérie de la tablée principale où la fête s’est notablement assagie. Puis l’homme du Sud repart au front, rassasié après avoir subi un jour et demi de fringale, sorte de modique figure anticipée de La Faim de Knut Hamsun.
La Première Guerre mondiale culmine avec un instant d’humanité qui renverse l’arithmétique du conflit (cf. pp. 266-8). Nous somme sur le front des ambulances en Italie, ce qui, du reste, n’est pas sans nous remémorer L’adieu aux armes d’Hemingway. Un ambulancier américain voudrait secourir un blessé autrichien, mais un Italien s’y oppose et menace de tuer l’ambulance boy pour violation inacceptable des règles. Tandis que la tension amplifie, les deux hommes étant comme au début d’un duel russe, le rire soudainement prend le dessus et révèle à ces blancs-becs toute l’absurdité de la guerre, tout son comique, toute sa risible ingratitude qui essaie de nier les racines de la fraternité. Une guerre mondiale plus tard, par analogie avec cette victoire du cœur et relativement aussi à la faim qui avait terrassé l’irrésistible cavalier de Jeb Stuart, on s’émeut de ce soldat allemand de seize ans à peine, pleurant à la vue des civils persécutés de la Hollande, à même le sol batave, gémissant à cause de son estomac vide (cf. pp. 270-1). Les autochtones le prennent en pitié, les femmes le nourrissent, l’allaitent symboliquement, alors même que leurs maris, leurs frères et leurs fils sont peut-être sur le point de mourir des aberrations nazies. La générosité défait le nœud de toutes les vilenies et le Christ habite les élans miséricordieux de ces femmes parce que celles-ci, intuitivement, savent que la moindre larme versée, fût-elle une larme teutonne, ne saurait esquiver le regard sobrement omniscient du Seigneur. Une générosité similaire se manifeste du côté du Pacifique lorsqu’un impitoyable joueur de poker succombe à un bombardement japonais. Quand bien même cet homme a méthodiquement dépouillé ses acolytes de leurs économies, les perdants, spontanément, décident d’envoyer l’argent de ce malheureux à sa veuve plutôt que de le redistribuer entre eux (cf. p. 279). C’est là un acte vertueux qui n’exige ni tambours ni trompettes, un acte dont le faisceau de charité s’étend à l’infini, d’autant plus qu’il est relaté laconiquement. La discrétion de l’héroïsme prime sur l’indiscrétion de la forfanterie, et, à cet égard, la pudeur de «l’oncle Louie» (cf. pp. 272-4) rejoint l’attitude magnifique des hommes vaincus au poker. Malgré l’évident courage de cet oncle, malgré ses incroyables faits d’armes et les horreurs qu’il a surmontées, il n’en rajoute pas, s’exprimant très brièvement, sensible toutefois à la grandiose libération de Paris à la fin du mois d’août 1944.
Pour autant, cette interminable Seconde Guerre mondiale n’en a pas fini de colporter ses abominations et fait exploser la bombe atomique d’Hiroshima en août 1945 (cf. pp. 279-281). Cette catastrophe dispense les Américains d’être assignés à de nouvelles missions potentiellement létales. Mais avant que la bombe ne soit larguée sur la population japonaise et ne la crucifie chimiquement, les recrues américaines de ce récit ont été confrontées à un choix individuel : ou bien continuer à se battre au péril quotidien de sa vie, ou bien être mobilisé ailleurs pour éviter de tenter la fatalité. Un soldat seulement a osé passer pour un dégonflé devant tous les autres, alors que tous, unanimement, désiraient la mobilisation sous des latitudes moins mortelles. Le résultat de cet inavouable grégarisme relève d’une froide ironie : ceux qui n’ont pas eu le cran d’admettre un iota de solidarité avec leur compagnon d’infortune ont été épargnés par la bombe – bientôt accentuée par celle de Nagasaki –, tandis que l’homme ayant été déporté vers de meilleurs horizons a péri dans le torpillage du Jasper, comme s’il devait être puni d’avoir abandonné ouvertement les champs de bataille. En cela, qu’on le veuille ou non, la guerre est un engrenage dont il est mal vu de s’affranchir, la pression du groupe, la tyrannie de la majorité étant souvent plus forte que les convictions privées. Nul n’ignore l’histoire du 101e bataillon de réserve de la police allemande commandé par le versicolore Trapp (6), triste préambule à l’expérience future de Milgram. À cause des avatars de l’autorité, à cause de l’irrationnel crédit que les hommes concèdent instinctivement aux potentats de toutes les espèces, les masses agissent fréquemment au détriment d’elles-mêmes et n’en retirent qu’une respectabilité factice, un droit illusoire de poursuivre tranquillement la carrière de la vie. Lorsque les guerres sont terminées, on fixe des médailles sur les vibrantes poitrines des vétérans ou l’on organise des cérémonies funèbres en l’honneur des braves, et tout le monde, plus ou moins, est dupe de ces grandiloquentes et larmoyantes mises en scène qui dissimulent un odieux conformisme millénaire. Ce ne sont là que des transferts artificiels d’autorité : les décorations de guerre sont les dignités précaires offertes par l’Autorité suprême à ceux qui ont lubrifié la machine de l’éternelle servitude. Certes l’on s’en trouve respecté, salué, honoré, mais l’on n’en est pas moins mystifié à une certaine échelle décisive du Moi profond. Il en va un peu de la sorte pour ce proud and bright daddy qui impressionne tellement son garçonnet à l’occasion d’une insipide altercation que celui-ci confesse : «Je pensais que mon père était dieu» (p. 285). Le fils aurait-il pu dire cela de son père si ce dernier avait déserté son mandat de «commandant d’un remorqueur» (p. 284) à Oakland (Californie) en temps de conflit ? Plus cyniquement : le père se serait-il virulemment emporté contre son médiocre voisin s’il n’avait pas joui du halo symbolique de l’ancien contributeur à l’effort de guerre ? En tout cas, dans l’esprit de ce gamin qui a mûri, écrivant désormais son histoire à Paul Auster, il se peut que l’évaluation de son père ne soit plus vraiment aussi catégorique pour toutes les raisons sous-jacentes que nous avons suggérées.
Il peut en outre arriver qu’une guerre aussi dévastatrice que celle de 1939-1945 ne soit que l’enveloppe d’un noyau de désolation encore plus préoccupant (cf. pp. 286-8). Ainsi en est-il de la célébration de la capitulation japonaise du 14 août 1945, événement vécu ici dans les parages de Sioux Falls, la plus grande ville de l’âpre Dakota du Sud. La fête à peine commencée dégénère lorsque des troupiers agglomèrent leurs volontés perturbées pour lyncher un soldat à la peau noire. Ce retour du refoulé nous dévoile parfaitement la subsistance de la question noire aux États-Unis et rencontre par exemple une mordante expression littéraire dans le roman Home de Toni Morrison. Cela traduit du reste l’inextricable conflit de l’Amérique avec son peuple afro-américain, l’insoluble équation d’un racisme qui peut à tout moment se dégager de ses sombres fondations psychiques pour apparaître violemment à quelque endroit que ce soit, même durant les journées où le soleil semble pouvoir déprimer tout genre de scélératesse (cf. pp. 209-212). Cette démence ségrégationniste subjugue toujours ceux qui en sont les témoins impuissants, incrédules, d’où la honte de celui qui raconte la fuite du soldat noir devant les troufions blancs vindicatifs, narrateur tétanisé par cette séquence qui eût pu valoir une digression apocalyptique dans l’univers faulknérien.
La boucle de ces traumatismes latents ou patents ne peut d’ailleurs éviter de se boucler avec l’indéracinable rhizome de la guerre du Vietnam, tentaculaire et invincible, contraignant l’Amérique moderne à pousser sur un sol empoisonné (cf. pp. 298-303). L’une de ces voix marquées par cette guerre – une sœur qui a perdu un frère – s’efforce de se documenter exhaustivement afin de comprendre l’incompréhensible, afin de redonner au défunt une épaisseur d’existence, une vitalité ultime qui soit en mesure de s’opposer au continuum de la morbidité. Une autre voix se souvient de la projection du film A shot in the dark pour divertir les soldats. C’était en 1966, au Vietnam définitivement honni étant donné l’anticommunisme suivi et systémique des États-Unis, «dans l’obscurité humide et oppressante» d’une nuit qui allait subitement devenir «tragique» (p. 300). Engagés pour la plupart de bonne foi sur les persévérantes brisées du vieux et obscène maccarthysme, ces soldats, ce soir-là, indolents spectateurs du cinéma improvisé, n’ont pas jugé bon d’être sur leurs gardes comme à l’accoutumée. C’est ainsi que le titre de leur film (littéralement : Coup de feu dans la nuit) s’est insolemment matérialisé dans la réalité, enjambant les solides parapets de la diégèse, acheminant la fiction à l’endroit même où des fictions utiles avaient déjà pris possession de la soldatesque américaine afin qu’elle atterrisse au Vietnam, et, ce faisant, un projectile de la balistique viet-cong a brûlé la cervelle d’un membre de l’armée des États-Unis – Némésis à jamais vivante des opprimés de l’hégémonique et parfois arbitraire Pax Americana.

Notes
(1) Paul Auster, Je pensais que mon père était Dieu (Actes Sud, coll. Babel, 2021), traduction de Christine Le Bœuf.
(2) Précisons en effet que ce recueil d’histoires vraies aborde des sujets qui n’ont heureusement et majoritairement aucun rapport avec la guerre, mais, d’une façon ou d’une autre, l’on ne peut disconvenir que la guerre a souvent rythmé le quotidien de l’Amérique – explicitement ou implicitement – et qu’elle le rythme même en temps de paix en fonction de plusieurs éléments symboliques.
(3) Notamment dans la section qui concerne l’amour (cf. pp. 305-339).
(4) Aucun texte recueilli ne se réfère aux conflits de la période 1975-2000 (comme par exemple la guerre du Golfe).
(5) Nouvelle traduction de La conquête du courage. Elle est proposée par les éditions Gallmeister depuis 2019.
(6) Cf. Christopher Browning, Des hommes ordinaires.

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