L’Architecture de Marien Defalvard ou le roman de l’anthropologie dogmatique ?, 1, par Baptiste Rappin (15/09/2021)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
2703738766.jpgMarien Defalvard dans la Zone.








«Disons que j’essaie de fabriquer une architecture (ou d’écrire une langue ?) à la mesure de mon imagination – une langue (une architecture ?) qui soit le discours de mon imagination passé dans les hiéroglyphes français.»
(Defalvard, 2021, p. 131).

«Inventer le jardin, construire l’édifice ou le moteur d’avion, mettre en scène toute chose, c’est l’opération même que nous appelons écrire, avec ce qu’elle comporte de secret, au sens premier de ce terme latin : séparer
(Legendre, 2021, p. 33). Les références seront données en fin d’article.


Introduction : La croisée des chemins

Defalvard 2.JPGIl n’y a guère de doute : L’Architecture est bien un roman qui prend «le contre-courant de la cascade unanime» (Defalvard, 2021, p. 112), comme en témoigne au premier chef la réception plus que modeste, étique pour tout dire, que les supports officiels du journalisme littéraire, à moins que ce ne soient les supports littéraires du journalisme officiel, lui offrirent lors de sa sortie en début d’année 2021. Qu’un tel livre, dans les pages duquel le lecteur savoure une impeccable maîtrise de la langue française, dans les lignes duquel il découvre un style flamboyant qui parvient à réunir en un unique chapelet une luxuriance de répétitions, de reprises, de redondances, d’incises et d’enchevêtrements de propositions, aille à l’encontre du mouvement général de simplification de la langue, ne saurait à vrai dire surprendre. Mais le plus étonnant, pour nous qui ne faisons pas profession de critique littéraire, est que la puissance de L’Architecture ne se limite pas à ces considérations littéraires, elle est également et pleinement philosophique, théologique, anthropologique.
Nous n’entreprenons point ici un inventaire complet : mais notons tout de même que l’on rencontre au fil des pages, à côté des Chateaubriand, Stendhal Montherlant, Bourget, Gracq et Borges qui forment des références littéraires que l’on pourrait dire «classiques» ou à tout le moins attendues dans le cadre de cet exercice, Pascal et les jansénistes, Jules Michelet, Karl Marx, Friedrich Nietzche, Martin Heidegger, Simone Weil, René Girard, Jean Baudrillard, etc., bref inventaire qui donne un aperçu du matériau philosophique qui forme l’ossature conceptuelle de L’Architecture. Il nous semble toutefois qu’une présence hante les pages du roman – qu’il serait très certainement plus pertinent de qualifier de «journal littéraire et philosophique», tant l’intrigue passe au second plan, éclipsée par la gigantesque fresque historique et sociale à laquelle se livre Defalvard – de son début à sa fin : il s’agit de l’œuvre de Pierre Legendre dont les rares apparitions explicites, nous en avons relevées en tout et pour tout cinq dans l’ensemble de l’ouvrage, masquent le caractère structurant de l’anthropologie dogmatique pour et dans L’Architecture (1).
Il est alors, de ce point de vue, particulièrement heureux que les Éditions Ars Dogmatica aient publié les mémoires de Pierre Legendre au mois de mars 2021, soit deux petits mois après L’Architecture. L’avant dernier des jours, sous-titré «Fragments de quasi mémoires» n’est autre que le récit, dans lequel le lecteur reconnaît l’écriture ramassée et fulgurante de l’historien du droit, son génial sens de la formule et de la métaphore, de «sa volonté d’échapper aux machins académiques» et de son «long voyage vers les racines du malaise» (Legendre, 2021, p. 11) non seulement de l’université mais également, et avant tout, de la civilisation occidentale. Dès lors, l’occasion était trop belle et la tentation irrésistible : il nous fallait proposer une lecture croisée de ces deux ouvrages en prenant pour fil directeur, c’est évident, le motif de l’architecture.

Le motif de l’architecture

Le décor de L’Architecture n’est autre que la ville de Clermont-Ferrand, capitale de l’Auvergne et ville de tradition industrielle et universitaire. C’est en premier lieu et principalement sous l’angle de la catastrophe, voire de la fin des temps, que se présente le motif de l’architecture chez Defalvard : «La catastrophe était survenue, voilà ce que me présentait l’architecture, depuis le début, depuis l’orée de mon arrivée, de ma survenue dans ce lieu; la catastrophe se montrait dans la ruine volontaire, dans la destruction volontaire, dans tout cet espace minitieusement, désirablement ruiné, rendu présentable pour toutes les forces négatives, temporelles, pour toutes les pulsions affichées sur les banderoles au fronton des municipalités» (Defalvard, 2021, p. 34). Assurément, l’auteur n’appartient pas à la cohorte des lanceurs d’alerte qui ne cessent de sonner le tocsin dans l’espoir d’éviter les drames – écologiques, économiques, sociaux, politiques, culturels, migratoires – qui menacent de submerger la société et la nation françaises; non, pour Defalvard, la catastrophe est derrière nous, elle a déjà eu lieu, et elle se donne à voir de façon privilégiée, d’un point de vue phénoménologique, dans la réussite de la planification d’une «désarchitecture», dans le succès de la programmation technoscientifique de la dégradation de l’architecture, c’est-à-dire, au fond, dans le triomphe de l’urbanisme. Et cette dévastation d’être aussitôt mise en relation avec la possible expression de pulsions, assimilées à des forces négatives : précieux indice qui derechef met en exergue le fait que l’architecture ne saurait naïvement se réduire à des considérations de matière et de forme, mais se trouve être le lieu privilégié d’une économie psychique et symbolique qui reste à décrire.
Mais quel est, plus précisément, le signal de cette catastrophe ? Ou la nature de cette architecture catastrophée ? «C’est une architecture, mettons de la façon la plus claire, du socialisme réalisé, du socialisme achevé, parachevé, abouti, accompli – mais ceci pas au sens idéologique : plutôt au sens médical, pharmaceutique, postchrétien ou préchrétien, administratif, charitable […]» (Defalvard, 2021, p. 39-40). Un socialisme achevé, contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, ne s’accomplit pas dans la réalisation de ses promesses idéologiques, par exemple dans l’abolition de la propriété et la collectivisation des moyens de production; il se réalise bien plutôt dans la mise en place d’une prophylaxie déployée à l’échelon collectif, dans le déploiement d’une thérapeutique ou d’une médication qui ne vise plus à soigner l’individu mais le collectif si ce n’est l’humanité. De ce point de vue, le socialisme achevé tient bien plus de l’utopie saint-simonienne, qui au primat des hommes d’affaires et des ingénieurs associe un nouveau christianisme inspiré de «la Sainte Expérience» des Quakers en Pennsylvanie (Rappin, 2018), qu’au raisonnement dialectique et scientifique, mécanique pour tout dire, de Marx. De sorte qu’une architecture socialiste parvenue à son point exquis, c’est-à-dire celle de la ville de Clermont-Ferrand, parvient à célébrer l’apothéose de «l’horreur de la fraternité réalisée« (Defalvard, 2021, p. 40) à travers un «sacrifice esthétique complet» (Ibid.).
Cependant, le narrateur, architecte de métier, ne baisse pas pour autant les bras et lance un défi à son époque : «J’étais décidé à proposer ceci : une architecture catholique, un gallicanisme parfait, qui nie absolument tout ce qui pouvait se tramer dans la trame médiocre de nos existences individuelles. J’étais décidé à proposer une consomption du Moi; à ériger […] un édifice public qui puisse dire, de quelque côté qu’on le regarde, que le Moi était haïssable« (Defalvard, 2021, p. 70). Puisque l’architecture ruinée libère les pulsions et les forces négatives, puisque la fraternité réalisée de l’urbanisme socialiste ne vise qu’à gommer toutes les aspérités pour ne laisser subsister que des individus égaux, alors la restauration de l’architecture ne saurait emprunter une autre voie que celle de la consomption du Moi, c’est-à-dire d’un scellement des pulsions cadenassées par une normativité millénaire ressuscitée : celle du catholicisme romain du narrateur, que l’on suppose être également celui de l’auteur, et dont le rapport à la laideur forme justement, selon son aveu même, le cœur de l’ouvrage : «Je voudrais revenir encore une fois à ce qui doit faire, devrait faire, ferait idéalement l’armature de ce livre : les rapports du catholicisme romain, de la mentalité chrétienne en général (des vertus théologales, par exemple : foi, espérance, charité) et de l’antiesthétique, du refus proclamé de la beauté comme valeur ou vertu, et de la laideur désirée comme surplomb moral» (Defalvard, 2021, p. 260).
On verra plus bas que le catholicisme constitue un important point de friction entre le roman de Defalvard et la pensée de Legendre. Il n’en reste pas moins que ce dernier fait de l’architecture l’un des motifs essentiels de son œuvre, désormais riche de dix Leçons, de plusieurs autres ouvrages ainsi que de multiples conférences. Nous en avons déjà donné une vue d’ensemble dans un autre article (Rappin, 2019) et, par voie de conséquence, braquerons dans le présent texte l’objectif sur L’avant-dernier des jours, tout en proposant, ici ou là lorsque nous le jugerons pertinent, quelques éclairages complémentaires issus d’autres sources.
L’architecture chez Legendre, donc; elle représente pour ainsi dire l’ambition même de l’œuvre du juriste : «Mes écrits sont le relevé du système de représentation constitutif de l’architecture invisible qui permet d’identifier l’Occident dans l’ensemble mondial […]» (Legendre, 2021, p. 176). Cependant, force est de noter que c’est à travers le thème de la «structure» qu’apparaît le motif de l’architecture. Comme s’il était stratégique de soustraire la structure au structuralisme pour lui donner une portée qui la rapprocherait plus de l’architectonique dans la tradition métaphysique que des lois de la structure sociale dans l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss. Lisons plutôt : «Ce qui échappe, mais demeure sous statut de non-su, d’insoupçonnable, ou carrément d’interdit au savoir, c’est l’ordre généalogique du Monde de l’homme en tant que structure. J’insiste sur ce mot : "structure"» (Legendre, 2021, p. 78). La généalogie de l’espèce humaine : tel me semble bien être le cœur de l’anthropologie dogmatique qui fait de ce constat élémentaire mais lourd de conséquence son point de départ, à savoir que l’homme est l’animal qui, pour se reproduire, a besoin d’une raison de vivre. Or, cette organisation de la généalogie mérite d’être appréhendée du point de vue des édifices civilisationnels, c’est-à-dire selon sa structure fiduciaire. Que faut-il alors entendre par «structure» ? Legendre répond : «La notion dogmatique de "structure ", au sens que mon labeur a promu – selon la littéralité latine : une construction –, s’enrichit alors du contact en quelque sorte naturel avec la rigueur de l’architecture et les intuitions sensuelles de la peinture ou de la mise en scène» (Legendre, 2021, p. 116). On s’aperçoit ici que l’architecture n’est qu’une des multiples façons de rendre la notion de «structure» intelligible – et on y rapportera ici les termes d’édifice ou de construction qui témoignent d’une forme de rigueur logique donc implacable – et que la composition et l’arrangement, présents aussi bien en peinture qu’en musique, en forment un complément plus souple, plus charnel. C’est la raison pour laquelle le théâtre, en tant que tableau vivant, en tant que représentation en acte, forme la deuxième métaphore privilégiée pour appréhender la structure de la généalogie.
Une autre citation, issue d’un ouvrage précédent, approfondit encore la définition et la portée de la structure en dressant le pont entre l’architecture et le théâtre d’un côté, et le monde des institutions de l’autre : «Le terme "structure ", que j’emprunte au vocabulaire de l’architecture, est utilisé ici selon son étymologie latine, au sens d’arrangement, disposition, assemblage de construction. Transposé dans le domaine des institutions, il signifie que les grands édifices normatifs de l’humanité doivent être compris comme étant soumis à des règles d’élaboration et d’équilibre, mais aussi comme susceptibles de s’inscrire dans des discours de mise en scène et de style aussi multiples ou diversifiés que les peuples, les histoires, les langues, etc. auxquels ils se rattachent» (Legendre, 1999, p. 194). Les civilisations et les sociétés, les communautés et les cultures ne procèdent assurément pas de la génération spontanée, il semble plus que hasardeux de déterminer a priori leur trajectoire historique; en revanche, elles se soumettent à des règles de composition, à des impératifs institutionnels qui forment l’objet d’étude de l’anthropologie dogmatique conceptualisée par Legendre.
Et, puisque l’homme, l’anthropos, est l’animal langagier par excellence, puisqu’il est animal qui manie le logos autant que le logos le manie, alors il s’ensuit, par conclusion d’un raisonnement déductif dont les prémisses sont exposées ci-dessus, que la Société est construite comme un Texte, qu’elle est un assemblage de textes, ou, selon l’image privilégiée de Legendre, un palimpseste : «Tout mon attirail de concepts, dont le principal est la notion de "structure", – au sens latin premier de construction –, et plus précisément de "structure ternaire", conquise par l’expérience clinicienne, appelle un labeur soumis à une condition sine qua non : comprendre avant tout que la Société est construite comme un Texte« (Legendre, 2021, p. 99). Et le droit qui structure les États modernes, provenant des «deux Piliers du Fiduciaire : Rome impériale, Révélation chrétienne« (Legendre, 2021, p. 280), de ne pas échapper à cette loi structurale : «[…] l’édifice juridique est une construction de discours, il est soumis à l’ordre langagier du discours» (Legendre, 2021, p. 79).

L’anthropologie dogmatique dans L’Architecture

Legendre.jpgL’architecture forme incontestablement le point de jonction de L’Architecture et de l’anthropologie dogmatique; nous analyserons, dans les pages qui viennent, comment Defalvard s’empare de l’œuvre de Legendre, nous y départagerons les éléments de fidélité et les élans d’infidélité, et nous remarquerons surtout comment cette mise en mots catholique de la pensée de l’historien du droit vient tordre celle-ci au point d’en détourner voire d’en remettre en question les principales catégories. Mais, dans l’immédiat, place à l’inventaire : tournons les pages de L’Architecture et observons-y la présence lancinante du vocabulaire et des concepts forgés par Legendre.
Nous le disions déjà plus haut : le nom de «Legendre» apparaît à cinq reprises dans le récit littéraire et philosophique de Defalvard. La première occurrence se situe à la page 104, soit au tiers de l’ouvrage, sur un mode mineur : «Son site historial, aurait dit Legendre». La deuxième intervient une dizaine de pages plus loin, et relate le passage d’un article du Monde, à une époque, 1997, où un penseur de l’envergure de Legendre pouvait encore écrire dans ce journal. Defalvard cite à cette occasion un extrait qui rappelle l’impératif théâtral de la condition humaine et tire le corollaire de son effacement : l’individu démontable et réparable (Defalvard, 2021, p. 115). La troisième citation, qui s’étale sur plus d’une page, fait état de la découverte de Legendre par le narrateur, entre les murs de la bibliothèque du fond de Jaude (médiathèque de Clermont-Ferrand Centre). Interviennent ici, en plus des développements sur la représentation, des considérations sur le Père, sur le Texte, sur le Dogme, sur l’institution, de telle sorte que cet extrait donne à lire un véritable condensé de l’anthropologie dogmatique (Defalvard, 2021, p. 137-138). La quatrième occurrence a lieu à l’occasion d’une courte et délicieuse sentence de Legendre, selon laquelle «la France est une Union Soviétique qui aurait réussi» (Defalvard, 2021, p. 140). Reste encore une dernière allusion, accessible aux seuls initiés de la pensée de Legendre : «[…] "personne ne rêve à la place d’un autre", aurait dit le mentor hiérarchique du Cotentin, celui des scapulaires rabattus et des vieux serments de Gratien oubliés […]» (Defalvard, 2021, p. 230). Ces cinq mentions, quatre directes et la cinquième allusive, associées pour deux d’entre elles à des citations significatives, permettent d’une part de constater la présence du juriste dans le roman de Defalvard, et d’autre part d’affirmer que l’auteur de L’Architecture possède une connaissance solide de l’anthropologie dogmatique. Mais sont-ce là des raisons suffisantes pour prétendre que la seconde structure la première de part en part ? Assurément non.
Mais voici l’essentiel, voici le plus profondément constitutif : au-delà du simple constat de la présence de Legendre, c’est la présence lancinante du vocabulaire et des concepts de l’anthropologie dogmatique qui interpelle le lecteur familier de l’œuvre de l’historien du droit. Et, de ce point de vue, il devient hors de doute que L’Architecture puise une grande part de son inspiration dans cette puissante pensée.
Procédons dans l’ordre d’évidence, et de façon non pas exhaustive mais toutefois suffisamment massive pour justifier notre thèse. La famille lexicale qui permet, sans l’ombre d’un doute, de rattacher L’Architecture à la pensée de Legendre, est celle issue de Dogma, qui donne les noms de «dogme» et «dogmatisme», ainsi que l’adjectif «dogmatique». Defalvard utilise le terme, avec ou sans majuscule, aux pages suivantes : 54, 68, 94, 98, 111, 186, 202, 222, relevé très certainement lacunaire mais amplement suffisant à notre démonstration. En écho au thème de l’architecture traversé par le fil directeur de la catastrophe, c’est sur le registre de la perte ou des «renoncements» (Defalvard, 2021, p. 111) que se manifeste le leitmotiv du dogmatisme; ainsi de ce passage qui balaie les nostalgiques illusions d’une enfance qui aurait baigné dans le sens : «On a toujours tendance à croire que le monde des institutions et des choses, et des institutions des choses, le monde spirituel et institutionnel que l’on a connu dans son enfance et son adolescence est celui qui a été de toute éternité, et que de l’avoir connu dans le temps où le temps n’existe pas lui donne une profondeur et une vérité qui lui donne aussi une emprise sur le passé, sur ce qu’il a précédé. En vain tentera-t-on de nous convaincre que notre enfance et notre adolescence, institutionnelles, dogmatiques, marquées, se sont produites dans un monde d’institutions qui avaient déjà tout abandonné, tout trahi d’elles-mêmes, qui avaient déjà renoncé à leur substance première […]» (Defalvard, 2021, p. 54). La rêverie autour des Trente Glorieuses participe de ce leurre d’embellissement du passé : on s’y rattache comme à un âge d’or, et l’on n’admet dès lors que très difficilement, et seulement du bout de la bouche, que le monde institutionnel s’y était d’ores et déjà effondré sous la pression de la technique et de la consommation.
L’analyse précédente, qui conduit à la formulation d’un jugement général, opère également à un niveau local, provincial : «C’était l’image, c’était le désir; c’était le dogme, c’était l’ubiquité. C’était la province dogmatique, la province autrefois dogmatique, la province qui avait porté haut, comme un adoubement par les conscrits royaux de Polignac, dans leurs tourelles, le langage du dogme – et qu’on avait ainsi désharnachée, décaparaçonnée de cette tunique étincelante de dogmaticité exemplaire : c’était à présent la province du désir. La province normale du désir, du désir ensablé, où le langage était devenu monnaie de singe – échange vicié» (Defalvard, 2021, p. 186). La perte du dogme s’exprime ici dans le langage équestre du lien (le harnachement) et de la protection (le caparaçon); elle désigne donc au niveau de la société, par analogie, l’anomie, c’est-à-dire la privation de la normativité nécessaire à l’action sociale. Le désir, en d’autres termes la subjectivité émancipée, s’est pleinement substituée à la norme; reste à savoir si le désir peut se faire norme, s’il existe une normativité sociale du désir.
Il est hors de doute que Defalvard, dans les passages précédents, use de la famille de mots issus du grec dogma, au sens où Legendre lui confère dans son anthropologie dogmatique; lisons justement ce dernier définir plus précisément le terme : «Le terme grec dogma, renvoie à ce qui paraît, qui apparaît, qui semble et se fait voir, jusque dans la feinte. Puis, le mot nous entraîne sur deux versants de sens, que mobilisent simultanément les systèmes d’organisation sociale du discours : d’un côté les axiomes fondateurs, principes ou décisions, de l’autre les honneurs, l’embellissement, le décor. De là peut-on concevoir que ce qui se déclare et s’enseigne par l’expression dogme se rapporte au discours d’une vérité légale et honorée comme telle, discours de ce qui est dit, parce que cela doit être dit« (Legendre, 1999, p. 25). L’anthropologie dogmatique cherche à mettre à jour la structure duelle des civilisations : toute civilisation, en effet, ne tient qu’en vertu d’une structure fiduciaire qui s’appuie sur une fiction fondatrice et ultime, que Legendre nomme «Référence» et qui contient l’ensemble des principes de ladite société, et sur un système de mise en scène de ce Savoir par l’intermédiaire d’institutions qui recourent à des rituels et à des liturgies. L’Occident, malgré son apparence de rationalité voire de rationalisme, n’échappe guère à la raison de l’apparat : «En définitive, dans l’après-coup lointain de ce labeur portant avant tout sur l’Occident, je sais avoir surmonté l’obstacle du bloc des christianismes euro-américains, inaptes à saisir leur propre matériau liturgique, l’ensemble des formes rituelles, qui les relie à ce que, faute de concepts plus précis, nous pouvons appeler le socle animiste universel« (Legendre, 2021, p. 50-51). Ainsi, même le droit, par excellence canon de raison et souvent de déduction, se soumet à la logique protocolaire et symbolique quand il se déploie et se donne à voir dans un prétoire.

Du Texte au Droit et à l’Industrie

Defalvard.JPGMentionnons également, afin de poursuivre ce tour d’horizon, quelques termes parsemés tout au long des pages de L’Architecture et qui ne peuvent que résonner à l’oreille d’un lecteur habitué à arpenter les ouvrages de Legendre. On trouve tout d’abord l’expression «Miroir d’une cité et d’une Nation» (Defalvard, 2021, p. 66), qui fait écho au documentaire de Legendre intitulé L’ENA, miroir d’une Nation dont le script fut publié en 1999. Et Defalvard d’évoquer, en bas de la même page, «la foi que la société a d’elle-même, le spectacle donné de cette foi», faisant ici écho aux réflexions de Legendre sur Le Fiduciaire (terme qu’il privilégie à celui de «religion», lointainement mis en circulation par Tertullien mais désormais trop usé) et la structure fiduciaire des civilisations. Viennent ensuite deux références au «Dominium Mundi» (Defalvard, 2021, p. 155, p. 231), à la propriété du monde, qui renvoie ici encore à un documentaire de Legendre (Dominium Mundi. L’empire du Management) dont le texte fut édité en 2007. On notera ensuite la présence de la «balafre», assimilée à une «marque d’origine» (Defalvard, 2021, p. 190), qui correspond au titre d’une conférence prononcée par Legendre (2007) au Lycée Louis-le-Grand devant des élèves de classes préparatoires. Le terme de «casse», que Legendre utilise régulièrement (par exemples : «[…] l’effet de casse subjective» (Legendre, 2021, p. 185); «La casse de l’enveloppe généalogique des peuples […]» (Legendre, 2021, p. 198)) est encore un argument supplémentaire à verser au dossier de notre démonstration : «[…] tout prométhéisme, tout icarisme est voué à la casse. Un discours s’ajoute désormais à cela : c’est le discours sur la casse – la casse sociale du monde où la jouissance sans entraves a été érigée en valeur» (Defalvard, 2021, p. 228). Il me reste enfin à signaler le sujet du censeur, de l’amour du censeur, renvoyant à l’ouvrage éponyme de Legendre (2005a) : «[…] d’une seule règle ou Règle, d’un seul désir de soumission, d’une seule jouissance du pouvoir, d’un seul amour créé chez le censuré, par le censeur» (Defalvard, 2021, p. 261).
Mais il est un mot sur lequel nous aimerions quelque peu nous appesantir : c’est celui de «Texte». On en trouve une première occurrence, dès la page 29, le terme étant ici écrit avec la majuscule qui le caractérise sous la plume de Legendre : «[…] c’était une épreuve de reconnaissance d’un Texte qui avait été bâti bien antérieurement et qui se révélait à travers le brouillard sans volupté d’une épaisseur de temps […]». Le lecteur familier de la pensée de Legendre reconnaît la conceptualisation si singulière du juriste : «En termes théoriques, je considère la Société comme montage de discours, c’est-à-dire comme Texte« (Legendre, 2021, p. 164). Et le terme d’être encore reproduit, dans L’Architecture, avec ou sans sa majuscule, comme dans ce passage qui pointe le nihilisme de la modernité : «Et voilà les textes effondrés, l’un après l’autre – et voilà la disparition des textes, voilà l’ensevelissement des textes dans un vide pur, une existence qui n’a pas de nom. Voilà le jour de la connaissance, de la reconnaissance de ce que les textes ont disparu […]» (Defalvard, 2021, p. 58). S’y substitue parfois celui le terme de «discours», notamment pour souligner l’architecture qui structure le langage indépendamment de la signification visée : «La passion fondamentale demeurait : la passion de vivre sous l’empire des discours, sous l’empire d’un discours unique – d’un discours présomptif subsumant tous les autres. […] La vérité tenable, ou intenable, c’est selon, était là : l’empire des signes sous lequel on s’astreignait, sous l’empire duquel on s’obligeait à vivre, dans l’obscurité, cet empire d’un discours unifié, unique, uniforme – cet empire n’importait qu’en ce qu’il était empire des signes, pas pour la qualité des signes eux-mêmes. On vivait sous ce parquet de plomb, sous cet orage arrêté comme on vivrait dans la nasse des phrases préconstruites, dans ce qui dans le discours précède le discours; […]» (Defalvard, 2021, p. 121). Or, cet empire des signes, cette emprise des discours, c’est précisément la marque qui distingue l’espèce humaine au sein du règne animal et que Legendre résume d’un trait : «transformer la matérialité de l’homme et du monde en spectacles de signes« (Legendre, 2021, p. 33). Par le langage, l’homme dématérialise le réel pour le recréer dans des mots et des images, ouvrant ainsi le puits sans fond de l’imaginaire et des jeux de la fiction.
Toutefois, de façon encore plus significative, c’est le recours au si beau vocable de «palimpseste», que ne cesse de manier Legendre afin de marquer le caractère géologique et sédimentaire de son anthropologie (Legendre, 2021, p. 130 : «[…] les systèmes de formation / transmission du Texte, qui se transforment en sédiments successifs […]»), qui trahit la présence de l’historien du droit dans L’Architecture : «Comme exactement cela : écrire une autre langue dans sa langue; découvrir, comme on découvre l’herbe, au petit matin, de son sel de rosée nocturne, découvrir comme on découvre la peau de sa pellicule de fantasme […], découvrir et emprunter, non pas façonner mais établir le palimpseste d’une langue inconnue parlée dans la première : dans le guet-apens du français. Retrouver la vérité d’architecture rétribuable, irradiante, démultipliable […]» (Defalvard, 2021, p. 103). Étonnant passage où le palimpseste se trouve directement associé à la quête d’une architecture perdue sous les amoncellements séculaires, où les mots de l’origine, fondateurs, n’existent plus qu’enfouis sous de multiples couches d’alluvions faites des expressions prêtes à l’emploi d’une langue préfabriquée. Mais tel est précisément le sens même de l’anthropologie dogmatique : faire ressortir à travers un processus d’excavation à ciel ouvert l’action continue et décisive d’une langue sinon abandonnée du moins oubliée.
Et parmi les textes fondateurs, l’on retrouve le Code de Justinien, recueil de lois impériales, exhumé, dépoussiéré et revivifié lors de la Révolution pontificale des XIe-XIIe siècles. Defalvard l’évoque au détour d’une sublime parenthèse : «(comme si j’avais été petit fonctionnaire sous Justinien, mon ancêtre présent, au VIe siècle, et que j’avais compris de quelle volonté présidant à l’architecture de sa coupole céleste, quarante piliers (2) ouvrant sur le ciel et aux poignets saignant à chaque point cardinal […] il tirerait les corpus conceptuels d’autres coupoles à venir, d’autres blasons armoriés composés d’écus à cinq cent douze quartiers : vraiment j’aurais été un prélat de basse qualité, des premiers temps, un fonctionnaire minable qui aurait vu, étirant ses membres dans le matin de Byzance, s’élever le droit positif futur dans la fissure grecque avec incompréhension, rigueur, délices […]» (Defalvard, 2021, p. 77). Cette élévation du futur droit positif a justement retenu toute l’attention de Legendre : ce dernier identifie un premier moment lors du couronnement de Charlemagne, décidé par le pape Léon III qui, par cet acte, fonda «toute légitimité, à partir de sa suprématie au-dessus des souverains – une super-souveraineté« (Legendre, 2021, p. 85); le deuxième acte eut lieu lors de la réforme grégorienne qui aboutit notamment à la publication du Décret de Gratien en 1140 : c’est lors de ce processus que l’Église s’empara du droit romain pour construire une normativité temporelle que les futurs États-nations prendront comme modèle.
Mais cet événement créa une situation unique, surtout quand on la compare aux deux autres monuments monothéistes, le Judaïsme et l’Islam; il installe ce que Legendre nomme la «Schize», c’est-à-dire une coupure et un jeu entre la légitimité, qui répond aux questions du «pourquoi ?» et fournit l’ultime butoir causal indispensable à toute société, et la normativité qui s’assure du «comment ?», c’est-à-dire de l’exercice du pouvoir. Tandis que l’Ancien Testament et le Coran répondent simultanément aux deux questions et fondent la normativité sur la légitimité, la Révolution Pontificale sépare les deux domaines, réservant la légitimité au christianisme et mobilisant le droit romain exhumé (une «usurpation féconde du "Ius Romanorum"« selon l’expression de Legendre (2021, p. 88)) pour construire un édifice normatif. Voici pourquoi le coup d’envoi de notre civilisation fut donné par ce que Legendre nomme «L’autre Bible de l’Occident», c’est-à-dire le montage ou encore le monument «romano-canonique». C’est seulement à ce titre, après le détour historique de la réforme grégorienne et la prise de conscience de l’architecture dogmatique des civilisations, que l’on peut manier l’expression de «fonction anthropologique du droit» : en effet, «on peut parler seulement de fonction anthropologique du droit, mais la formule n’a de sens que sous une stricte condition : rapporter cette fonction à sa place d’effet logique parmi les éléments constitutifs de la structure instituante« (Legendre, 2021, p. 82).
Il s’ensuit au moins deux conséquences majeures pour la compréhension de nos temps : d’une part, le centralisme papal, c’est-à-dire la concentration de la vérité en une seule Personne, inaugure la longue postérité de la Monarchie puis de la République, c’est-à-dire de l’État administratif et administrateur, de l’»État pontificaliste« (Legendre, 2021, p. 269). Comme l’écrit Legendre (2021, p. 58), «dans notre pays, la Révolution, constitutive de la Nation parvenue au stade industriel, peut changer de contenus, mais demeure un thème impérial, formulé par l’Église latine au XIe siècle dans sa forme première qui nous renvoie au christianisme d’Europe de l’Ouest«. Le second corollaire tient à la dénaturation du droit romain, car «la papauté a nettoyé le droit romain de son historicité propre, pour se l’approprier, forcément comme pur instrument« (Legendre, 2021, p. 87) : nous sommes là, pour le penseur, aux sources du primat de la Technique en Occident. Considérer le droit en dehors de ses contextes d’origine et de déploiement revient en effet à promouvoir une forme de pensée désincarnée, qui ne considère les constitutions, les lois et les décrets que comme des outils de gestion sociale. Ici pousse la féconde racine d’une approche objectivante qui étendra sa croissance à l’ensemble des sciences modernes, et au management scientifique en premier lieu.
La réforme grégorienne pave la voie à «la passion rationaliste» (Legendre, 2021, p. 211), à l’abstraction et au règne de la désomatisation (rendue tangible par le baptême dans le christianisme, en opposition à la circoncision des Juifs). Et c’est bien à ce trait de l’administration que le héros architecte de Defalvard se heurte lorsqu’il franchit les portes de la Préfecture : «Le défaut d’incarnation, du reste, était le problème plus général de cette administration, où les bras d’aragne de béton comme ceux des bureaucrates possédaient mêmement cet aspect abstrait, prototypique, inconcevable» (Defalvard, 2021, p. 49). Alors, dans la société capitaliste et managériale préparée par la technicisation médiévale du droit, «l’air est dogmatique, industriel, sans liberté. L’art est dogmatique, industriel, sans liberté» (Defalvard, 2021, p. 68).

Notes
(1) Marien Defalvard a accordé un entretien à la revue en ligne Philitt (https://philitt.fr/2021/08/30/marien-defalvard-il-ny-a-pas-de-possibilite-politique-sinon-parodique-de-faire-revivre-des-formes-spirituellement-perdues/), dans lequel il reconnaît lui-même sa dette à l’égard de la pensée de Pierre Legendre (tout en aspirant, désormais, à son dépassement).
(2) «Quarante piliers» : titre choisi par Legendre pour une collection d’anthropologie dogmatique chez Fayard et dans laquelle, entre autres, furent édités de magnifiques textes d’Ernst Kantorowicz.

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