Pèlerin parmi les ombres (Nécropole) de Boris Pahor, par Gregory Mion (10/12/2022)

Crédits photographiques : Vince Caligiuri (Getty Images).
Pahor.JPG«Non seulement l’écriture de l’histoire est superficielle mais aussi l’histoire elle-même. Elle ne livre toujours que des résultats, et toujours transmet des fleurs au lieu des racines.»
Günther Anders, Sténogrammes philosophiques.


«Les foules ne deviennent pas nazies ou quelque chose de similaire par révolte, mais plutôt par conformisme.»
Imre Kertész, Journal de Galère.


«Quelles scolopendres sous cette pierre ?»
Gesualdo Bufalino, Le semeur de peste.


Hier encore, à Trieste jadis auréolée de l’illustre présence de James Joyce, aux extrémités orientales de l’Italie où vient se ressasser l’Adriatique, un homme de presque 109 ans continuait de se tenir bravement debout et cet homme s’appelait Boris Pahor. Il a connu l’imprescriptible scélératesse des camps de concentration, d’où, peut-être, le miracle de sa longévité, le prodige de son opiniâtreté à vivre (du 26 août 1913 au 30 mai 2022). Et comme certains des malheureux qui ont dû mesurer leur humanité désolée à l’inhumanité réitérée des fours crématoires du nazisme, tels Primo Levi et Imre Kertész, telles aussi Etty Hillesum et Charlotte Delbo, comme ceux-là, incoerciblement, Boris Pahor a écrit non pas tant pour fonder une jurisprudence que pour se libérer d’abord de cette fatale énormité, pour liquider la douleur, usant pour ce faire du témoignage, du récit de l’inconcevable malignité exterminatrice, moyen culturel qui succède probablement au moyen naturel que Hegel mentionnait quand il décrivait le pouvoir apaisant des larmes, le pouvoir de la consolation directe par l’acte de pleurer (1). Ainsi nous choisissons d’aborder les pages de cet écrivain italien d’expression slovène, des pages impératives qui prennent assurément la suite des larmes de sang, des pages qui se découvrent alors non pas sous la coupole d’une autorité – qui de toute façon ne se fût pas reconnu le moindre droit d’absolutisme de la souffrance tant l’humilité des dannati della Terra est sans limite – mais sous l’arche d’une expérience particulière du tourment qui dévoile quelque chose de l’universelle destinée des hommes. Ainsi nous voulons parler de ce toccante scrittore né à Trieste du temps où la géopolitique situait ce vaste port de commerce en Autriche-Hongrie, romancier déporté dans les enfers de l’Europe raciste et revenu dans sa ville de naissance à l’instar d’Ulysse revenant dans son île d’Ithaque, grandissante personnalité de la littérature internationale au fil du XXe siècle titubant (notamment admiré par Claudio Magris), désormais ex-doyen mondial des lettres par anecdote, puis, surtout, empêcheur par essence de la définitive perdition. En effet la lecture de Pèlerin parmi les ombres (2), sous-titré Nécropole, rappelle ô combien les digues morales d’une civilisation demeurent fragiles, à plus forte raison quand celle-ci a pu se croire immunisée contre de nouvelles possibilités de s’effondrer. Dès lors il est en fin de compte radicalement obligatoire de redoubler d’efforts et de vigilance au lendemain d’une chose aussi barbare que la Shoah. C’est la condition sine qua non pour que l’optimisme prudent de Boris Pahor ne devienne pas caduc et c’est au prix d’une inlassable rumination des leçons de l’Histoire que nous ne trahirons pas la «confiance dans le genre humain» (p. 252) de ce rescapé du plus infâme déshonneur qui se sera jusqu’ici abattu sur le monde.
La défunte mémoire de Boris Pahor, laquelle ne s’est sans doute jamais délestée des souvenirs concentrationnaires, son hôte aurait-il même atteint les mille ans d’âge qu’il n’en eût pas été autrement, cette mémoire, avec ce livre si important, se réactive narrativement plusieurs décennies après la détention de son auteur au camp de Natzweiler-Struthof à l’occasion d’une visite des anciens districts de son martyre. De retour au Struthof au milieu des vacanciers, des curieux et des scolaires, Boris Pahor se sent comme «dans un cimetière silencieux dont [il a] été l’habitant, d’où [il est] parti en congé et où [il revient] maintenant» (p. 219). Il est évidemment à la marge de cette foule européenne endimanchée, en périphérie de cette reconstitution d’une masse indolente qui a d’ores et déjà consenti à d’autres fascismes, à d’autres déclinaisons de l’hétéronomie maximale. Passant et repassant devant les baraquements où s’accomplissait avec une méprisable rigueur la méthodologie du génocide des Juifs pendant que l’aigle noir du Troisième Reich volait haut, l’homme typique de l’Europe réunifiée manque de révolte, il manque même de tout, et ses enfants, héritiers de cette insouciance, ne peuvent réagir différemment alors qu’il faudrait que leurs mains sortent de leurs poches et qu’elles «ébranlent ce bâtiment de malheur» (p. 123), qu’elles détruisent la version acceptable et visitable du Struthof. Ce serait le cas échéant une destruction de la Destruction, une mort de la Mort, une spectaculaire manière de certifier que les générations actuelles ont été suffisamment dégoûtées par ces atrocités pour ne pas que les démons d’hier aient la moindre chance de ressusciter. Mais nous savons ce qu’il en est, comme Heinrich Böll le savait (3), comme W. G. Sebald le savait, lui qui, dans son mélancolique exil anglais, n’a cessé de suivre à la trace le Mal résiduel d’une Europe furieusement décevante, nous savons donc que la Shoah ne fut que la confirmation d’une tendance qui était à l’œuvre depuis longtemps, qu’elle fut pour ainsi dire la promotion simultanée de tous les trafiquants d’ivoire occidentaux de tous les cœurs des ténèbres planétaires, et, dans ses prétendues phases descendantes, nous savons, comme László Krasznahorkai le sait par exemple, que cette charogne idéologique s’est prolongée en diverses compromissions, en terribles capillarités de la perversion reformulée, en multiples procédés consistant à ravaler la façade du Vieux Continent de sorte à faire oublier que l’intérieur de cette antique maison n’a peu ou prou rien modifié de son immonde mobilier. Aussi, malgré toutes les espérances de Boris Pahor, on ne saurait se mentir, on ne saurait détourner le regard vis-à-vis de cette «humanité [comptant] toujours un certain nombre de gens qui font les chemins de croix, qui visitent les sanctuaires et les tombes, que nous considérons habituellement comme les meilleurs, les plus nobles, alors qu’en réalité il n’est pas certain que ces bonnes âmes améliorent l’histoire» (p. 123). En cela «tout indique que les cœurs compatissants ne font qu’accompagner les événements, [qu’ils] ne les provoquent pas, [qu’ils] sont comme les saules pleureurs qui se contentent de se pencher profondément sur le lieu où un silence infini règne sur l’extermination bruyante ou muette» (p. 123). Autrement dit nous ne saurions convertir une tranquille passivité en activité viscérale, une figure imposée en créativité, ces multitudes charitables étant presque plus criminelles par leur inertie que les méchants par leur frénésie. Et à présent que Boris Pahor vient de refermer subrepticement le chapitre centenaire de son existence, l’Europe, a priori du moins, n’est plus qu’une machine administrative dirigée par des invertébrés, un énorme musée des horreurs passées qui n’a pas l’air de s’alarmer de la catastrophe qui vient, une catastrophe aux contours encore imprécis, mais une catastrophe quoi qu’on en dise car aucune valeur digne de ce nom ne peut émerger d’un système où l’on revendique tant de libertés au sein de tant de servitudes. Pas davantage qu’une valeur respectable ne peut concourir au statut de modèle pérenne à une période où l’Europe, en tout état de cause, n’a pas terminé de résoudre l’avilissante équation de ses dépôts alluvionnaires d’antisémitisme.
Nous avouons par conséquent ne pas tout à fait partager les vues de Boris Pahor sur l’avenir pacifié de notre monde. Et lui non plus n’est pas complètement naïf en dépit de ses intermittentes mansuétudes. Outre qu’il soit plutôt rassuré en ce qui concerne le caractère «incommunicable» des camps (p. 58), comme si la magnitude de cette abomination était devenue incompatible avec nos esprits modernes et bien éduqués, il ne peut s’empêcher d’être dubitatif en constatant plusieurs «légèretés» touristiques «au pied du Calvaire du XXe siècle» (p. 231). Disons qu’il est difficile de discriminer entre le droit inaliénable de poursuivre les finalités du bonheur et l’absolu relâchement d’un peuple qui s’est dégradé en troupeau consumériste. C’est d’ailleurs cette hypothétique uniformisation qui pose problème, ce préoccupant nivelage des nations de l’Ouest, ce bâton tendu pour se faire battre, auto-enfermement dans un registre néo-fascisant car soumis à des idoles aussi frauduleuses que les précédents totems totalitaires. Pourtant – et d’une manière si convaincante qu’on en est désarçonné – Boris Pahor montre que ce qui l’a partiellement sauvé du camp relève de sa plasticité psychologique en général et de son donno delle lingue en particulier, lequel reposait sur son usage des flexibilités de la langue slovène pour maîtriser tant la langue de l’ennemi que les langues de ses compagnons d’infortune (cf. p. 28). Il insiste au demeurant sur la bénédiction du tempérament adaptatif et inventif de l’âme slovène, ce qui, d’un point de vue élargi, constitue un éloge de la liberté se heurtant aux nombreux automatismes qui dégradent aujourd’hui l’âme de l’Europe technicienne et pro-capitaliste. On comprend de la sorte le trouble de Boris Pahor lorsqu’il observe ces processions d’excursionnistes du faramineux scandale nazi, ces promeneurs du dimanche qui agissent peut-être moins par devoir qu’en conformité avec un devoir, ces agrégats d’individus psychiquement homogènes et en cela possiblement hermétiques au bariolage des anciens pyjamas rayés, comme si, abjectement, ce tragique univers de la rayure, loin d’être démodé ou répulsif, désignait par un saut temporel et ontologique tous ceux qui ne sont pas inclus dans l’appareil contemporain de la standardisation. En d’autres termes, être Juif naguère et maintenant, être Juif ici ou là-bas, ce serait posséder un certain degré de déviation par rapport à la norme centralisée, ce serait incarner une différence transitive intolérable – impardonnable eût dit Cristina Campo – au milieu d’un monde où le Même a imposé le diktat d’une similarité intransitive. Quiconque diffère de nos jours, quiconque s’affirme comme puissance de différenciation, celui-là est Juif par nature ou par assimilation, celui-là porte sur ses épaules la marque de la zébrure qui ne convient pas à l’identité préférentielle en vigueur. C’est pourquoi les Juifs ont été souvent rayés de la carte : ils transportent en eux et autour d’eux l’aura de la diversité divine qui contrarie les ambitions successives de l’unité maligne. Telle est la synthèse potentielle des pensées et des intuitions de Boris Pahor au moment où il avise les premiers cadastres du Struthof – à peine arrivé au seuil de ce pressant pandémonium, il en perçoit les puantes survivances, les épouvantables redistributions, les récentes métamorphoses qui essaient de faire croire aux vacanciers gémissants que le Mal a été définitivement licencié de ses hauts quartiers d’autrefois.
Du reste, au châtiment de ce retour en terra maledetta, s’ajoutent les sporadiques réminiscences des persécutions du proto-fascisme à l’égard des Slovènes, comme un «la» funeste sur la partition existentielle de Boris Pahor, comme la preuve d’une «perfidie aux aguets» (4) qui devait plus tard éclater sous la forme de l’Endlösung der Judenfrage. Il se souvient du théâtre de Trieste qui a été réduit en cendres pendant l’été 1920 (cf. p. 30). Il se remémore dans le sillage de cette rage enflammée toute «la panique d’une communauté déniée» (p. 30), toute la vilenie de ces «incendies fascistes» (p. 161), tout le délire épurateur d’un État qui «a tenté d’éliminer l’ennemi slovène de son propre sol» (p. 68). Et au fin fond de cette galerie cauchemardesque trône le ressouvenir des instituteurs slovènes expulsés des écoles de Trieste (cf. p. 190), emblèmes de la probité chassés par les étendards de la fourberie, agents de la culture évacués par les agents de l’ignorance. Ainsi le monde réputé civilisé n’avait plus besoin de craindre les loups de la barbarie parvenus à ses portes – ils étaient déjà là, déjà radioactifs, annexés au faux système universaliste de l’Europe des Lumières, hideuse chenille grossissant imparablement au cœur du fruit occidental. Il en a résulté un contexte superlatif de pourriture, une substitution du ciel étoilé kantien par une «lueur d’étoile jaune» (5), une justification progressive de l’instinct génocidaire et de ses innommables procédés. Par conséquent le Struthof ne fut que le prolongement des scènes de proscriptions vécues par le petit enfant qu’était Boris Pahor, un enfant de sept ans, prématurément aguerri aux palinodies maléfiques où l’humanité s’engage corps et âme dans l’inhumanité. Que représentaient donc ces Slovènes ostracisés – dans le meilleur des cas – sinon les présages de la cruauté des camps de concentration de l’Allemagne hitlérienne ? L’assombrissement du ciel enfantin de Boris Pahor préfigurait malheureusement le «ciel vosgien» (p. 42) du Struthof, ce ciel étrange, obstrué, saturé, comme vomi par la cheminée principale du camp, un ciel privé de tout repos puisque la nuit, sans relâche, on pouvait y voir «une couronne de feu», un diadème infernal «[suspendu] au-dessus de la cheminée [prépondérante] comme la flamme d’une raffinerie clandestine» (p. 42).
Autour de ce phallus industriel de la combustion s’est développée la «peur collective des crématoires» (p. 37), l’effroi de toute une société martyrisée, arasée, composée pour l’essentiel de tondus, de squelettes et de musulmans au sens que Primo Levi donne à ce dernier terme, ces trois catégories étant le plus fréquemment confondues en une seule personne, avec, en guise d’aplanissement de toutes les consciences et d’annulation de tous les reliefs singuliers de telle ou telle origine, «l’égalité immuable [suscitée par] la faim [et par] la cendre» (p. 36). Ce sont là les effectifs majoritaires et désintégrés du Struthof, les réprouvés de l’ordre fasciste, les hommes croulants que Boris Pahor a eu tant et tant de fois entre ses mains – morts ou vifs – puisqu’il occupait dans l’organigramme du camp la fonction mêlée d’infirmier et d’interprète, avec, en supplément insoutenable, une charge de manutentionnaire des cadavres, un «travail de fossoyeur» (p. 134). Autant dire que Boris Pahor était la plupart du temps astreint aux lois du Krankenrevier (abrégé en revier), aux us et coutumes de la léproserie, sorte d’antichambre du «gosier métallique» du four, ultime escale avant d’être soumis à la question du «sphinx de fer» (p. 59). À cet endroit qui semble localisé à l’embouchure de tous les fleuves des Enfers et à la source de toutes les inspirations diaboliques, le courageux Boris Pahor a vu l’inconcevable, l’inimaginable, accumulant des visions qui jetteraient n’importe qui dans la folie. Son œil s’est confronté aux maigreurs maladives, aux maquis des pubis que l’on mène à la tonte, aux entassements de macchabées qui évoquent les toiles suffocantes de Zoran Mušič, le tout s’agrégeant en une espèce de «secte des bannis» (6), de circonscription secrète des parias diarrhéiques déféquant des hectolitres d’angoisse. C’était là une mécanique arbitraire et féroce de l’excommunication raciale, brutalement répétitive d’un camp à l’autre, le récit de Boris Pahor s’aventurant quelquefois sur les territoires mémoriels de ses transferts, de ses changements d’adresse au Lager, lui qui fut lamentablement déplacé entre le Struthof, Dachau, Dora, Bergen-Belsen et Harzungen, sombre litanie d’une engeance topographique.
Un tel environnement d’holocauste paraît même en mesure d’altérer les réserves spirituelles du recours aux forêts défendu par Ernst Jünger, car la forêt, au Struthof, vigoureuse et culminante, a paru se cabrer afin de ceindre le camp d’une impénétrable cloison végétale, protégeant les bourreaux des regards indiscrets, isolant les prisonniers des rumeurs extérieures de la vie, dissimulant au monde vivant les monstruosités du monde mort. Les aveux de Boris Pahor à ce sujet sont éloquents de lucidité blessée et significatifs de l’invincible verrou qui avait séquestré la vie de chacun de ces bannis dans une littérale désolation : «Bien sûr, cette forêt n’y était pour rien mais je ne lui en tenais pas moins rigueur de ce qu’elle offrait en son épaisseur un refuge à la mort; en elle je condamnais toute la nature qui se dresse en traits verticaux vers le soleil sans changer de direction quand la lumière du soleil avait perdu toute signification. Je m’insurgeais contre les arbres car, de leur obscurité, auraient dû surgir les troupes de combattants si longtemps attendues qui auraient empêché le sacrifice de ces jeunes filles alsaciennes : j’ai projeté dans ces arbres toute mon impuissance et maintenant ils sont là, muets, raides, comme cette malédiction s’était incarnée en eux, comme si elle les avait imprégnés» (pp. 43-4). Les séquelles d’une perception biaisée par la tyrannie concentrationnaire ont ainsi vocation à durer et à tendre vers l’irréversible traumatisme. Quelles que soient les beautés de la nature que l’on voudrait louer, contempler, mimer, ou plus franchement que l’on voudrait opposer au ressort de corruption du camp, celles-ci, invariablement, se trouveraient enlaidies dans l’immédiat de la comparaison et dans le médiat d’une profanation du sens esthétique. Le principe de dénaturation du camp est si redoutable qu’il rend aveugle à la beauté et qu’il engendre une ophtalmopathie chronique dont le risque majeur repose sur la contamination de tout le dispositif moral de l’œil intérieur. De telle sorte qu’avoir été au camp, c’est avoir été privé en partie ou totalement de sa faculté de voir la beauté, de sa capacité à voir le concret ou l’abstrait de la grâce, et, à l’inverse, c’est avoir été doté d’une propension à sentir un insurmontable débit de laideur à l’endroit même où quelquefois la pureté triomphe. Face à la generazione des plus convaincants élans de la vitalité, le camp, tel qu’en lui-même la fureur de détruire le glorifie, organise une réplique massive de la corruzione et répand dans les esprits des survivants affligés les ténèbres du pessimisme. Il faut alors s’efforcer de cohabiter avec cet élément corrosif de la mentalité et de la sensibilité si l’on ne veut pas tout à fait périr de l’empire du camp, si l’on ne veut pas succomber sous les assauts de ce «pays de mort», de ce «pays de meurtres», de ces «vautours» (7) du traumatisme rémanent qui ont détrôné les aigles dégénérés du Reich. En cela et selon divers degrés de réussite, Boris Pahor a conjuré la cécité impliquée par le camp, il a peu à peu recouvré la vue organique et la vision métaphysique, rechutant de temps en temps, certes, mais néanmoins exonéré des ressentiments dévastateurs ou des tentants succubats de la mort volontaire. Tant et si bien qu’en dépit de son redoublement acquis et mortifiant de la réalité phénoménale, en dépit de sa déformation concentrationnaire qui le contraint parfois à associer un phénomène lumineux à une racine brumeuse, Boris Pahor n’en reste pas moins adossé à l’instinct de ce qui est véridique, de ce qui est éternel, de ce qui sacralise les époques les plus égarées, comme cette légende de l’athlète prisonnier qui aurait essayé de s’élancer par-delà les barricades du camp, en un saut à la perche ou en un saut de haie mortel (cf. p. 217), retombant électrocuté certainement, mais retombant rédimé, mythique, fascinant, à jamais «[sautant] vers la liberté» (p. 217). Et là se reconstitue le recours aux forêts jugé tout à l’heure impensable puisque «les arbres du l’autre côté du four [avaient] donc appelé quelqu’un» (p. 217), un athlète de la liberté, un destinataire de la wilderness qui souhaitait en finir avec l’ineffable bestialité des hommes.
Le saut archangélique de ce gymnaste – voire le sursaut d’orgueil – nous renvoie à une thématique fondamentale du récit de Pahor : la mobilité en tant que remède à l’immobilité. On s’en rend compte lorsqu’il parle de son transfert à Munich durant lequel il éprouve un genre d’indéfinissable exaltation (cf. p. 82). Même si ce transfert n’est que le ralliement d’un nouvel abîme, il y a, dans l’intervalle, la joie étrange de se déplacer, le bonheur inavouable d’échapper provisoirement à la macabre sédentarité du KZ Universum. Mieux encore : les cortèges de silhouettes émaciées, ne serait-ce qu’à travers le tressaillement de leurs démarches fatiguées, valent toujours une preuve de vie par contraste avec la preuve de mort qui se traduit dans la lugubre pétrification des charniers. Dès lors, ce que Boris Pahor aura dûment appris, la conviction qu’il se sera forgée, c’est «la conscience sourde que le mouvement est malgré tout le ressort de la vie» (p. 105). Persévérer dans la cinétique, désirer l’hétérogène au milieu de l’homogénéité de la mort, ce fut par exemple, parmi tous les engagements ahurissants de Boris Pahor, la «[concrétisation] dans le souci activiste des autres» (p. 162). C’est-à-dire qu’en nourrissant une espèce de mouvement perpétuel en première personne, Boris Pahor suggère une transmission de cette effervescence là où elle est la plus nécessaire. Se surmener pour ses frères moribonds revient à parier sur les hypothèses de la résurrection. Et quitte à s’affairer, à se démultiplier, à rêver d’un bouleversement des lois de la physique, autant le faire entièrement – autant alimenter une pensée magique dont la structure théorique soutient que le mouvement ne peut entraîner que du mouvement. De là proviennent les déconcertantes euphories de Boris Pahor pendant les déménagements prévus ou improvisés. Il y ressent le subtil rapprochement du monde des vivants, de la même façon qu’il trouve une satisfaction quand les dépouilles mortelles doivent être enterrées plutôt qu’incinérées (cf. pp. 96-7). C’est l’empreinte d’une ritualisation qui s’appuie sur des siècles de pratiques humaines diamétralement opposées à l’idée d’un traitement rapide – et médusant – des masses cadavériques. C’est aussi le besoin d’un cérémonial envers et contre tout, dût-on, des années plus tard, regretter que ces ensevelissements n’aient été que la mise en terre d’ossa humiliata (de carcasses humiliées par la boue vosgienne et par les inévitables débordements des lieux d’aisances – cf. p. 118 sqq.). Et de loin en loin, les humiliés et les offensés ont su se prescrire des barouds d’honneur, adoptant des mouvements de révolte peut-être nés – qui sait ? – des mouvements obstinés de l’infirmier Pahor, s’embarquant dans des rébellions éparses à la faveur d’un convoi ferroviaire les transportant vers de nouveaux gouffres, empoignant de toutes les fibres de leurs subjectivités mutilées un impressionnant kairos qui pouvait se vanter, ne fût-ce que quelques minutes, d’avoir pu repousser l’hydre des crématoires (cf. p. 112). C’étaient là des anthologies éphémères de l’espérance, des raisons de se réjouir de ces foules anticonformistes dont les modestes grappes pouvaient en remontrer à toute la vigne atomisée des disciples du nazisme, des arguments, somme toute, pour croire à la féérie du Mouvement érigé en principe philosophique. D’où, évidemment, le complément d’objet de ces espoirs intempestifs au moment de tel ou tel bombardement, mouvement venu du ciel, mouvement qui justifiait que ces abandonnés n’étaient pas pleinement oubliés, que les cieux balistiques, tout bien pesé, pouvaient être la préfiguration d’une immémoriale considération des cieux théologiques.
Mais pour d’infimes augures d’une Providence largement spéculative, combien de réelles douleurs fallait-il supporter ? Combien d’outrages et d’irrémédiables négations de ce qui est censé qualifier un monde humain ? Aussi n’est-ce pas tellement le camp qui apparaît comme étant le pire que tout ce qui préside à sa légitimation. Le camp n’aurait pas de raison d’être s’il n’était déjà rendu possible dans les têtes évidées de tous ceux et de toutes celles qui accordent aux discours fascistes un affolant crédit. Ce consentement aux sémantiques du massacre et aux paralogismes de la xénophobie, Boris Pahor l’a subi d’une manière flagrante un jour qu’il traversait la ville de Niedersachswerfen, un jour comme un autre, un jour d’hébétude et d’épuisement parmi les files indiennes des persécutés que l’on ramenait au camp après d’interminables heures de trimard. On se situe là sur l’une des innumérables ventouses de l’un des innumérables tentacules du Léviathan national-socialiste, et, sans qu’il ne faille a priori en être désappointé eu égard au sentiment dominant de normalité qui prévaut sous ces latitudes, on assiste à la plus catastrophique des scènes d’anéantissement. D’un côté nous avons «la colonne qui marchait d’un pas lourd» (p. 141), le défilé des spectres abhorrés, puis, de l’autre côté, nous avons un duo de jeunes filles indifférentes qui se dirigeaient calmement vers les buts prosaïques de leur journée. Elles n’eurent même pas un coup d’œil pour «la longue procession des six cents habits rayés» (p. 141). Les conclusions à tirer de cette infecte manifestation de la banalité du Mal sont à la fois simples et difficiles, simples par l’évidence démoniaque qui s’en dégage et difficiles vis-à-vis des limites de nos potentiels de résilience : «Cela veut dire qu’il [était] donc possible d’inoculer aux gens la négation radicale des races inférieures, que deux fillettes par leur froideur [pouvaient] annihiler une procession d’esclaves et marcher sur le trottoir comme s’il n’y avait autour d’elles que la neige dans une atmosphère paisible et ensoleillée» (p. 141). Il va de soi que la résurgence d’une pareille désaffection de la réalité au sein même de notre époque d’inégalités devenues parfois des motifs de divertissement doit urgemment poser question. La passivité devant la souffrance atteint de tels niveaux d’hypertrophie qu’on est en droit de se demander si la logique des camps ne s’est tout bonnement pas réorganisée en usant de moyens beaucoup plus pervertis. Or quiconque détient encore une molécule d’indignation ne peut que participer de toutes ses forces aux libations spirituelles qui finiront par abattre la bête matérialiste du présent mensonge démocratique – sordide fable où le vice fait la leçon à la vertu et où les plus vils d’entre les hommes empêchent les plus généreux de respirer. C’est pourquoi, dans une perspective symbolique, nous postulons volontiers qu’une ample aristocratie rayée existe, qu’elle est opprimée par une mesquine bourgeoisie monochrome qui la prédestine à de nouvelles formes du ghetto, et, disant cela, nous désirons, au moins pour la France, requalifier le très surestimé et le très fallacieux Grand Remplacement : il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais de remplacement d’une population par une autre, en revanche, pour le soi-disant pays de Pascal et de Montaigne, il y a eu depuis quelques décennies un Grand Remplacement des véritables intelligences par les plus dégradantes médiocrités de la Terre, une substitution cyclopéenne de la justice par l’injustice, et qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou non, si l’on s’enfonce actuellement dans d’infernales crevasses d’inhumanité, c’est uniquement parce qu’un mastodonte dogmatisme de l’imposture est entré par effraction dans des sanctuaires qui n’auraient jamais dû pouvoir être approchés par la vermine usurpatrice. Par conséquent rien n’est terminé, rien n’est consommé du rationalisme en chemise brune, car, tout au contraire, cette furonculeuse sophistique perdure à d’autres barreaux de l’échelle de la honte, et nos sociologues, nos écrivains, nos éditeurs, nos philosophes, s’ils avaient en eux autre chose désormais que la syphilitique mégère du charlatanisme capitaliste, ils verraient ce qu’a vu Boris Pahor, ils verraient que le nombre des martyrs a drastiquement augmenté, ils verraient selon des apparences infléchies «ces cariatides qui [font] leurs besoins sous le wagon, portant sur leur crâne le monde en ruine comme des momies rayées dont les bandes [se sont] défaites et qui [vont] sous peu tomber en poussière» (p. 251). Hélas ! Ils ne pourront même pas les voir dans cent ans car les visages des crucifiés sont indiscernables pour ceux qui n’ont pas de visage, pour ceux dont la physionomie s’écroulera encore et encore dans la tératologie supra-libérale, pour ceux dont les derniers vestiges d’une face identifiable auront l’air «faits d’une sorte de cuir pâteux et blafard, qu’aucune lumière n’aurait jamais effleuré, avec des yeux vides d’aveugles» (8).
Toujours est-il que Boris Pahor, malgré l’intensité du Mal qu’il a enduré et qu’il nous permet de deviner à plusieurs étages de notre sinistre décadence, toujours est-il que ce fantastique témoin n’estime pas que son vécu de l’Holocauste soit à la hauteur des témoignages canoniques de «Blaha, Levi, Rousset, Bruck, Ragot, Pappalettera» (p. 182). À rebours de ces puisatiers du Mal, par mesure primitive de méfiance davantage que par lâcheté (qui en douterait ?), Boris Pahor avoue qu’il n’a pas cherché à étendre son savoir du camp. Il ajoute qu’il n’a «percé aucun secret du camp» (p. 204) et que cela s’explique par les suites «d’une peur enfantine de l’obscurité» et par une «capacité enfantine de s’abstraire» (pp. 204-5). Ce sont plus ou moins les continuités de l’innocence qui le préservent d’une certaine manière de sonder le pozzo senza fondo de la culpabilité nazie. Quant à ce qui a pu le garder en vie, outre ses rôles de polyglotte et de soignant, il cite sa «nature plébéienne», sa spontanéité «au contact de la pourriture, de la merde et du sang quand il s’agit d’aider quelqu’un» (p. 194). Du reste, le fait qu’il ait surmonté ce que beaucoup d’hommes eussent travesti en alibis de la misanthropie autorise Boris Pahor à minimiser les graves névroses de ce monde (cf. p. 224). Sa victoire sur les camps, son incorruptibilité au cœur d’un quotidien où tout incitait pourtant à la corruption (des corps et des âmes), tout cela le dédouane d’un optimisme béat et atténue en parallèle ses craintes objectives. Ceci étant, aussitôt après la découverte et le démantèlement des camps, il est toutefois intéressant que Boris Pahor se questionne sur nos manipulations atomiques (cf. p. 224), sur les immenses pouvoirs virtuels de l’atome, autant de possibilités qui peuvent aller dans la bonne ou la mauvaise direction. Relégués dans un passé refusant d’abdiquer, les camps, par ailleurs, n’ont peut-être plus la même dangerosité que les évolutions de la science du nucléaire. Sur ce point, Boris Pahor se démarque de Günther Anders, car là où celui-ci attaquait l’imagination défaillante des hommes qui ne sont plus compétents pour se représenter un cataclysme nucléaire et s’en prémunir, celui-là supposait que les conséquences d’Hiroshima seraient suffisantes pour que l’imagination humaine, eu égard aux futurs proches et aux futurs lointains, soit pour toujours avertie d’un péril d’ordre définitif en cas de perfectionnement delle armi nucleari. Mais l’arme atomique est-elle une menace aussi prégnante que ce qu’elle fut durant les années de la Guerre Froide ? Pour nous la fin du monde ne risque pas vraiment de se faire dans une explosion gigantesque, mais, comme l’avait suggéré le poète T.S. Eliot, elle risque d’arriver dans un murmure – dans le murmure des servilités bien davantage que dans les vociférations d’un génie du Mal, dans le murmure des hommes creux plutôt que dans les cris obscènes des maîtres des hommes creux.

Notes
(1) Cf. Hegel, Esthétique.
(2) Boris Pahor, Pèlerin parmi les ombresNécropole (Éditions La Table Ronde, coll. La Petite Vermillon, 1996). Traduction d’Andrée Lück Gaye. À noter que le titre original slovène – Nekropola – renvoie sobrement au sépulcre des «mânes de tous ceux qui ne sont pas revenus» (cf. la dédicace du livre).
(3) Cf. Heinrich Böll, Les Enfants des morts.
(4) Gesualdo Bufalino, Le semeur de peste.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
(7) Conrad Aiken, Un cœur pour les dieux du Mexique (ces trois petites citations se référant dans le texte d’Aiken à l’inquiétant grondement du Mexique approchant).
(8) Ibid.

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