Les nœuds de paille, par Dominique Autié (30/05/2014)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Remise en une d'un texte que Dominique Autié m'avait adressé au début du mois de mars 2005.

Fidèle à sa façon d'écrire (dois-je préciser qu'elle est éminemment réfléchie ?), Dominique Autié m'a fait parvenir une lettre ayant trait à la fonction de nos blogs.

IMG_7341.JPGCher Juan, voilà qu’à plusieurs reprises, ces derniers temps, vous avez évoqué dans la Zone et dans vos messages quelle fatigue, source potentielle de lassitude spirituelle, suscite une présence rigoureuse sur la Toile. Faute d’être en mesure de vous contredire sur ce point, vous proposer, ainsi qu’à nos lecteurs et aux solitaires des îlots proches, un instant de recul pour mieux discerner les fonctions de cet effort est ce que je peux faire de plus urgent.
J’esquisse ici, sans les hiérarchiser, trois directions, trois pistes. Il en est d’autres, je veux le croire. Celles-ci me paraissent les plus remarquables dans leur évidence. Hors d’un espace médiatique verrouillé de toutes parts, elles semblent constituer notre premier cahier des charges. Je m’efforcerai de les introduire ou de les illustrer d’un exemple précis.

• – Célébrer. J’apprends vendredi dernier, en consultant le carnet du Monde, que Josette Rey-Debove est morte subitement le mardi précédent, 22 février. Linguiste et lexicographe, elle est (entre autres travaux et publications) coauteur avec son mari, Alain Rey, du Grand et du Petit Robert, un chantier qu’ils ouvrent ensemble en 1953 à Alger. La notice nécrologique du Monde est sans reproche, glaciale. Or, il convient, faisant métier de l’écriture et passion de la langue, de célébrer cette femme. J’y vois une sorte de devoir moral.
Nous savons aujourd’hui ce qu’il en est des célébrations : un conservateur général du Patrimoine, rattaché à la direction des Archives de France, a le titre de Délégué général aux célébrations nationales et publie, à l’usage des collectivités locales de tout poil, un annuaire assez richement illustré où sont effectivement recensées les personnalités et les événements de l’Histoire susceptibles d’être commémorés l’année suivante : mémoire d’État, variante à peine plus subtile que le JT de 20 heures du formatage du parc humain.
L’hommage, le mémoire et la déploration, les lettres d’amour et jusqu’aux objurgations de la juste colère – tous modes bannis par l’asepsie consensuelle, qui exigent de se tenir droit pour les écrire ou les proférer – peuvent être de pures célébrations. Il semblerait que ce soit l’un des premiers usages que l’Homme ait assigné à la langue dès que celle-ci vint irriguer sa présence au monde. Irriguons la Toile de nos célébrations !

• – Vous avez insisté à juste titre sur le fait que la Zone a été le seul média qui mit en écho, dans leur dimension métaphysique, le tsunami du 26 décembre 2004 et, en janvier, la descente de la sonde européenne Huygens dans l’atmosphère de Titan. Le désastre d’Asie a suscité une dispute entre Francis Moury et Serge Rivron, assortie d’autres contributions de visiteurs ou familiers de la Zone, qui n’aurait trouvé nul autre espace pour éclore ni, surtout, se propager à six reprises.
Ni thèses d’État, ni prospectus promotionnels aux ordres de quelque régie, nos chroniques partagent cette particularité de ne jamais s’en tenir à l’espace confiné de leur sujet apparent, mais d’ouvrir sur les toits – pensées de plein vent, rapprochements non convenus d’œuvres hors-champ, convocations nominales abruptes, liens éloquents. La Zone est aussi, en ce sens, un tonique Château des courants d’air (j’emprunte un instant le titre du beau recueil que Jacques Réda a consacré aux grandes gares parisiennes).
Je retiens toutefois une autre référence, plus féconde en la circonstance, me semble-t-il. Réfléchissant ces jours-ci sur la fin de vie du Saint-Père, m’est revenu un texte insolite de Roger Caillois dans lequel il relate les propos de Marcel Mauss, dont il fut l’élève, sur l’étymologie du mot «religion» et le sens de «pontife» : pontifex est, non le passeur, mais le constructeur de ponts – architecte, ingénieur, mais aussi tâcheron, précise Caillois, grand pontonnier (je donnerai bientôt à lire ce texte troublant, dans une chronique à venir).
Dans le plus strict respect de l’étymologie, payer de sa personne pour jeter ainsi les ponts qui relient la Zone aux territoires périlleux de l’inhumain, c’est pontifier.

vudulit_080308.jpg• – Voir. Je m’adosse ici sur un passage décisif, à mes yeux, du premier volume du Théâtre des opérations – Journal métaphysique et polémique 1999, de Maurice G. Dantec ; j’ai tenté de n’en retenir que l’essentiel, pour sa compréhension, renonçant surtout à le paraphraser : «[…] l’écrivain doit impérativement soumettre l’Homme à la question, il doit torturer la mémoire de l’humanité et déjà pour commencer celle du XXe siècle afin de lui faire accoucher ses projets secrets concernant le futur, c’est-à-dire notre présent, il doit faire de même avec la réalité présente afin de lui faire avouer ses plans occultes pour l’avenir, et il ne doit pas avoir peur d’interroger directement cet avenir, qui seul, bien sûr, contient l’explication du passé.» Et Dantec de conclure : «Le travail de l’écrivain du XXIe siècle sera donc celui d’un archiviste prospectif et transfictionnel. Opérant sur les lignes de césure et de soudure entre les différents cryptages de la réalité, les différentes actualisations du monde humain et naturel, il devra mettre en évidence quelques figures singulières susceptibles d’en produire une généalogie pertinente, sans avoir peur de mêler réalité et fiction, y compris la plus débridée, et de la façon la plus dangereuse qui soit, puisque c’est précisément cela dont il s’agit : assembler un explosif métaphysique qui prenne corps littéralement dans le “matériel” humain» (pp. 197-198).
Voir n’est donc pas à prendre ici à la légère : regards à longue portée de sonde intersidérale, aux confins de la voyance. L’exemple que je retiens est minuscule, immodeste et saisissant : je consacre il y a quelques jours une brève chronique aux Lettres des deux amants (quasi assurément Héloïse et Abélard) dont une traduction française assortie du texte latin vient de paraître chez Gallimard. Je la conclus par cette notation : Cette langue d'amour est à ce point intemporelle que je me prends à rêver qu'elle nous parvient d'un espace-temps qui aurait volé en éclats – j'entends : que, par la magie d'une brèche, elle soit d'amants à venir, en aval, en avant de nous sur la flèche de notre temps bien trop humain. Je reçois, quelques jours plus tard, un courrier électronique de Sylvain Piron, l’éditeur de ces lettres (dans l’acception rigoureuse de cette fonction, à savoir celui qui a en a établi le texte, traduit, annoté et préfacé l’ensemble) : «Je n'ai voulu donner qu'un commentaire d'historien, afin de permettre à ceux qui le souhaitent de situer ce document. L'affaire est en soi presque un roman. Mais c'est là le domaine de la prose. Pour bien distinguer les genres, je me suis abstenu de tout commentaire sur les lettres comme document poétique, préférant les laisser parler d'elles-mêmes. De ce point de vue, ce que vous dites de leur caractère intemporel est très juste. C'est précisément ce que j'ai visé dans l'opération de traduction : rendre ces lettres présentes, mais surtout, plus encore, les rendre disponibles. En ce sens, je pensais déjà à ces amants à venir, à l'avenir de la langue et de l'écriture, en rêvant à une très improbable renaissance du XIIe siècle. Je suis ainsi particulièrement troublé que vous ayez pu ressentir cette intention cachée.»
La différence de portée (ou, plus justement, de proportions) entre l’injonction magnifique et impérieuse de Dantec et la connivence singulière qui s’est imposée, grâce au blog, entre ma lecture et la démarche secrète de Sylvain Piron n’est qu’apparente : avec les Lettres des deux amants, c’est le vent violent du désir qui secoue la Toile – et je ne sache pas que Dantec récuse, où que ce soit dans son œuvre, cette énergie-là pour conduire ses travaux d’Hercule et inspirer les nôtres.

Célébrants et pontifes, voyants… S’honorer de telles charges ne vaudra sans doute pas, aux quelques-uns que nous sommes, un afflux massif de faux amis (nous les traquons assez dans la langue). Persistons et signons, voulez-vous, quel qu’en soit le prix. Car il en va peut-être (pas moins) d’un exercice nouveau de religio – et je pèse les mots : religere, «nouer des nœuds de paille», affirmait Mauss à Caillois, ces nœuds qui servaient à fixer entre elles les poutres des ponts.

NDJA : La seconde photographie dans le corps de la note m'a été envoyée par Dominique Autié alors qu'il était malade et alité.

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