Avelino Pared en Grand Inquisiteur. Sur La Nuit du Décret de Michel del Castillo (15/02/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Lorsque l'on évoque Dieu, nous ne sommes jamais bien loin, du moins si l'on s'honore d'appartenir à la tradition occidentale, d'une autre métaphore, elle aussi couchée sur le papier des milliers de fois : celle du Livre, du livre infini, de la Bibliothèque elle-même infinie de Borges, ou bien de sa version policière, la pièce, pratiquement sacrée, où sont entreposées les archives policières, moins que cela, encore, telle pièce d'apparence anodine, où vous fera pénétrer un employé de bureau d'apparence parfaitement anodine, vous désignant une fort mince chemise contenant les maigres documents que, vous apprend-il alors que vous êtes sur le point d'abandonner toute bienséance pour vous ruer sur la chaise face à la table où se trouve posée ladite chemise qui à vos yeux brille plus qu'une relique authentique du Christ, l'auteur sur les traces de qui vous marchez depuis des mois, André Lavacourt pour ne pas le nommer, a échangés avec son éditeur, Gallimard en l'occurrence, dont la pièce contenant les archives de la maison prestigieuse est peut-être toute proche de ressembler à une bibliothèque infinie.
C'est ainsi que «la bibliothèque d'Alexandrie ne peut rivaliser avec un bon fichier. Ce qui dort là, sur ces rayons», comme l'indique l'archiviste Trevos à l'inspecteur Santiago Laredo qui, depuis qu'il a appris qu'il allait être muté à la brigade criminelle de Huesca, s'est mis en tête de recueillir le plus d'éléments possible sur son futur supérieur, Don Avelino Pared, qui poursuit donc ainsi sa tirade : «Ce qui dort là, sur ces rayons, c'est rien moins que la création, cher ami ! Tout y est, absolument tout ! Les pires folies, les débauches les plus fantastiques, les appétits les plus féroces, la lâcheté, la cupidité, le sang même. Surtout, tout y est à l'état de signe, comprenez-vous ? Des passions non encore dégradées, une pure énergie en quelque sorte. Lire des fiches n'est pas un travail d'information, c'est une activité purement mentale qui consiste à repérer des traces, à imaginer les actes qui peuvent en découler, comme le chêne dérive du gland». Ce personnage ne manque pas de filer sa métaphore, puisqu'il poursuit en confiant qu'il se «représente Dieu comme un immense fichier contenant des millions de noms qui engendreront l'héroïsme et le crime, le mensonge et l'amour. Dans les ténèbres et le silence, Dieu contemple cet écheveau fantastique, et Il attend, recueilli, que tous les fils soient dévidés. Alors, arrivera la Nuit du Décret et une aube triomphante éclairera l'humanité, arrivée au terme de son destin» (p. 43).
Peu importe, même, de croire en Dieu, si l'on croit en une de ses manifestations les plus explicites, aux yeux du moins d'un policier aussi implacable que Don Avelino Pared : l'Ordre bien sûr, pour lequel il se montrera sans aucune pitié, d'une froideur méthodique, non pas fanatique et sanguinaire, mais discrète, anodine, comme il convient à tout véritable serviteur d'une Cause, aussi fantasque ou bien au contraire ennuyeuse qu'elle lui paraisse, mais, sacrée, assurément. Nous apprenons ainsi que notre policier est «obsédé par l'idée de l'ordre», mais qu'il tient dans le même temps que «l'ordre ne se conçoit pas sans un fondement inébranlable. Il appelait cela : trouver le zéro, c'est-à-dire la base négative d'une numération», d'où l'absolue nécessité d'un Dieu «auquel il s'efforçait sincèrement de croire» (p. 67) même si, donc, il n'y croyait pas, comme n'y croit pas, ou alors, au contraire, y croit très sincèrement, toute créature inquiétante et, dans le cas de Don Avelino Pared, suspecte d'appartenir au camp des ténèbres, en tant que moderne incarnation du Grand Inquisiteur tel que le figura Dostoïevski que cite d'ailleurs Del Castillo en exergue de son roman, figure emblématique qui elle aussi, elle plus que tous, aimait l'Ordre, et entendait bien le faire respecter, certes avec des moyens moins expéditifs que ceux de Don Avelino Pared qui a quand même dû plus d'une fois tremper ses mains dans la boue.
Lisons Don Avelino Pared se confier à celui qui se trouve désormais sous ses ordres, et dont nous apprendrons que c'est lui-même qui l'a fait venir travailler à Huesca : «Car, vous le comprenez, j'en suis sûr, l'ordre ou l'harmonie, peu importe le mot, devient, chez de rares individus, une passion, aussi exclusive et dévorante que les autres. Si j'ai parfois réussi, c'est que je voulais passionnément l'ordre. Non pas l'ordre social, comme les imbéciles le croient : l'ordre absolu, Laredo, la paix définitive» (p. 284), confession inquiétante qui sera, quelques lignes plus loin, conclue en ces termes : «Le jour approche où une machine étincelante contiendra non pas une région ni une province, mais une nation, un continent, le monde même. Il suffira d'appuyer sur un bouton et le décret tombera, scellant un destin. Alors la police aura accompli sa vocation : elle sera enfin cet Œil qui vous suit partout, invisible. En attendant, soupira-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu» (p. 286).
Serons-nous même étonnés que Don Avelino Pared, au-delà de son opposition frontale avec les thuriféraires d'une révolution d'inspiration communiste (2), avoue sans peine sa profonde haine du Christ, qualifié de «prophète larmoyant» (p. 321) ? Ne va-t-il pas même jusqu'à dire que, «si ce fou revenait parmi nous prêcher sa doctrine fumeuse», sa propre conscience lui dicterait de l'arrêter «et, si possible, de le faire disparaître. Comprenez-moi bien, Don Pedro : j'ai le plus grand respect pour le personnage. Je tiens seulement qu'on ne bâtit pas un ordre sur le sentiment. Tout ce que la police abhorre, cet illuminé l'incarne : l'errance, la subversion, l'esprit d'indécision» (p. 322), et c'est quelques pages avant d'être abattu par celui qu'il a fait venir jusqu'à lui, qu'il répètera ces mots glaçants : «Heureusement, nous approchons d'une ère où les hommes ne supporteront plus le fardeau de leur liberté, où ils ne sauront même plus désirer. L'heure de la police aura alors sonné. Plus personne ne songera à fuir son œil tranquille. La paix enfin s'installera» (p. 332), une paix qui sera assurément le nom anodin de la mort.
Notes
(1) Seuil, coll. Points roman, 1985. Quelques petites fautes subsistent dans cette édition de poche, comme la confusion, tristement habituelle, entre quoi que et quoique (cf. p. 316 : «Quoique je fasse» au lieu bien sur de quoi que je fasse).
(2) Voir son long dialogue avec celui qu'il a fait emprisonner et avec lequel il discute tous les jours, Ramon Espuig :
« - Sinon, que défendez-vous ?
- La même chose que vous, je vous l'ai dit : l'ordre. Je défendrais aussi votre ordre, s'il ne se proposait d'abolir le passé et de tuer la mémoire.
- Si je vous entends bien, vous pourriez servir avec la même loyauté un gouvernement de gauche ?», question purement rhétorique à laquelle Avelino Pared répondra subtilement à Ramon Espuig qui lui fait remarquer que, dans la rue, «des milliers d'enfants mendient un morceau de pain», et qu'un tel «état de chose» puisse difficilement passer pour «un ordre satisfaisant» : «Don Ramon, le pathos ne peut pas étayer un raisonnement. Vous voulez que je me sente coupable de la misère des temps, et je récuse ce remords. La question est : dans quelles conditions les enfants risquent-ils de cesser d'avoir faim, par un accroissement du désordre ou par un ordre, même imparfait ?» (p. 163).
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