Eugene Victor Debs : veilleur de nuit du monde qui ne dort pas, par Gregory Mion (29/01/2026)

Crédits photographiques : Jim Lee (The Guardian).
John Dos Passos, Le 42e parallèle.
Note du traducteur :
Rares sont les éveilleurs de conscience quand les marchands de sommeil finissent par avoir plus de succès parmi les foules, et, au regard des conditions qui ont rendu possible la Grande Guerre, il n’est pas faux de penser que ce conflit mondial a confirmé la victoire des vendeurs d’opium et la défaite des stimulateurs de l’âme. L’Amérique du début du XXe siècle n’était pas en reste de sommeil malgré son apparente isolation des malheurs qui frappèrent l’Europe au cours de l’été 1914 et malgré son visible affairement. L’isolationnisme de la doctrine Monroe devait d’ailleurs prendre du plomb dans l’aile au printemps 1917 : enfin les États-Unis faisaient leur entrée objective dans la guerre, enfin, si l’on peut dire, la subjectivité d’un pouvoir national orienté par l’argent et le profit se révélait dans toute son objectivité pour étendre la psychologie de l’exploitation à une échelle internationale. L’Amérique dormait suffisamment pour que l’on envoie dans les tranchées européennes, sans causer trop de scandale, une jeunesse qui allait se faire immoler moins par le feu de la guerre que par le feu agioteur de l’économie de la guerre. Autrement dit, si l’Amérique était affairée par contraste avec la vieille Europe se reposant sur ses lauriers et en payant le prix fort, elle ne l’était que par ses lâches affairistes qui continuaient de mettre au point les sérums de la sédation profonde afin d’endormir un immense réservoir de population destiné à s’exposer à tous les périls (le travail précaire, le chômage fallacieusement justifié, les besoins de la guerre, etc.). D’un côté les profiteurs de toutes les guerres, de l’autre les pièces blanches de l’échiquier du profit (car l’Amérique joue toujours le premier coup de ce jeu de dupes) : pions de la roture, fous à lier, cavaliers sans tête, tours décapitées, rois et reines pseudo-gradés, tels sont les dindons de la farce auxquels on sert à grandes louches des récits alternatifs de courage et de patriotisme dans le but de mieux les déplacer sur les lignes ou les diagonales de mort. Au fond, la soupe américaine n’a pas beaucoup modifié sa recette depuis la guerre civile. Dire cela de nos jours n’est pas inactuel, malheureusement, mais c’était, à l’époque des années 1910, un risque de vérité absolue au milieu du luxe des relativismes les plus calculés. Ce risque de l’absolutisme de la vérité, Eugene Victor Debs l’a pris, prêtant le flanc aux rigueurs de certaines lois vaguement légitimes parce que précisément illégitimes : on l’expédia à l’ombre en 1919 (jusqu’à ce que la grâce lui soit accordée en 1921 par le président Warren G. Harding) pour avoir tenu un discours exhortant à l’objection de conscience au mois de juin 1918, à Canton, dans l’Ohio. Ce sont en outre ces propos publics salutaires que nous avons traduits, non sans y glisser, ici et là, notre grain de sel d’insoumission. Affirmons-le : aujourd’hui plus que jamais nous sommes en dette de Debs, en dette de ce vrai socialisme, en dette d’une voix politique discordante qui soit autre chose qu’une vaine posture. À travers les mots actifs de Debs, ce que nous ressentons pour les sacrifiés de toutes les mauvaises causes, c’est ce que Jan Patočka avait appelé une «solidarité des ébranlés» en référence aux victimes de la Grande Guerre, aux soldats qui ont fait l’expérience de l’ultime boucherie belliqueuse, et que, de notre point de vue, nous transmuons en une fraternité générale enveloppant chaque souffre-douleur placé sous l’autorité des saigneurs à blanc du capitalisme sans foi ni loi. Aussi confessons-nous une espèce d’idéalisme de combat, mais pas un idéalisme abstrait de tendance hugolienne, un idéalisme, en définitive, fidèle aux grands espoirs concrets de Debs en dépit des multiples raisons d’être refroidi par notre siècle apathique d’automates et de masses atomisées. En cela, il y a quelques moments du discours de Debs qui auront l’air sinon périmés, du moins galvanisés par une sorte de risible naïveté tant son propos respire l’utopie et un puissant mistral socialiste qui ne souffle plus à présent, mais n’oublions pas ce qu’était ce temps-là, à savoir un temps révolutionnaire où la vaste terre russe venait de se soulever, fixant dans le sol meuble de la planète un potentiel levier d’Archimède en vue de faire vaciller les ordres injustes de par le monde. De quoi justifier un hypothétique cycle des énergies révoltées : si le XVIIIe siècle fut révolutionnaire et que le XIXe fut bourgeois, alors on peut estimer que le XXe fut révolutionnaire de nouveau, avant que tout cela ne retombe comme un mauvais levain, hélas, nous plongeant désormais dans une telle pétrification de l’existence qu’une motion de censure semble d’ores et déjà votée pour le XXIIe siècle qui pourrait être hyper-bourgeois et donc fomentateur d’hyper-létalité. Toutefois nous sommes encore bien loin de ce tableau désespéré de la répétition des conformismes meurtriers et il se peut que le discours de Debs, dans sa version française, ranime certaines consciences à même de professer une énergie susceptible de censurer la bourgeoisie et les capitaines d’industrie de ce siècle. Et tout serait presque posé s’il ne fallait encore ajouter, tout de même, que l’on peut lire une hagiographie de Debs rédigée par la plume militante de John Dos Passos dans le premier volume de sa Trilogie U. S. A. C’est par l’intercession de cet Américain éveillé que nous sommes revenus à Debs, mais aussi à Thorstein Veblen, économiste iconoclaste qui hante à bien des égards le discours du pacifiste de l’Indiana et qui fustigea les riches faisant du monde leur terrain de loisir sur le dos des pauvres, aboutissant à une division nette des destins entre ceux qui peuvent profiter sans travailler et ceux qui travaillent sans voir entrer dans leur maison un atome de profit.
DISCOURS DES OBJECTEURS DE CONSCIENCE
par Eugene Victor DEBS
Paroles pacifistes prononcées en public le 16 juin 1918 à Canton (Ohio)
par Eugene Victor DEBS
Paroles pacifistes prononcées en public le 16 juin 1918 à Canton (Ohio)
I
Mes camarades, mes amis, mes bons frères de labeur, je vous remercie tous pour votre très aimable et très chaleureux accueil, et je vous dois, à tous autant que vous êtes, une immense reconnaissance pour l’intérêt, pour ne pas dire le dévouement que vous témoignez à la cause dont j’ai à vous parler cet après-midi.
Prendre la parole au nom de ceux qui travaillent, plaider la cause des hommes, des femmes et des enfants qui transpirent du sang et de l’eau, être au service de la classe ouvrière, tout cela, pour moi, n’a jamais été que le plus grand des privilèges et un devoir d’amour.
Je viens de rentrer d’un déplacement et il me faut vous entretenir de ce que j’ai vu lorsque j’étais là-bas. Je rendais visite à trois de nos plus fervents camarades qui paient le prix fort de leur fidélité à la défense des masses laborieuses. Et comme beaucoup d’entre nous l’ont déjà fait, nos trois amis ont pris conscience qu’il est extrêmement périlleux de vouloir exercer le droit constitutionnel de la liberté d’expression au sein d’un pays qui se bat pour protéger les idéaux de la démocratie dans le monde.
D’ailleurs je me rends compte que le fait même de vous adresser la parole cet après-midi n’est pas sans subir un certain nombre de restrictions qu’on inflige à la liberté d’expression. Je me dois d’être d’une prudence à toute épreuve, je me dois d’être excessivement attentif. Il faut que je choisisse tous mes mots avec soin et que je prenne garde à la façon dont je vais les prononcer. Il est possible à cet égard que je ne puisse pas exprimer tout le fond de ma pensée, mais, quoi qu’il en soit, je ne dirai rien qui ne soit pas ancré dans ma pensée. Je préfère mille fois être une âme libre qu’on a jetée en prison plutôt qu’un lâche et un courtisan qui se dandine dans les rues. Ils peuvent bien envoyer ces gaillards-là en prison (et aussi certains d’entre nous), mais ils n’ont pas le pouvoir de placer sous les verrous la dynamique Socialiste. Les barreaux de la prison créent une ligne de démarcation entre leurs corps et les nôtres, mais s’agissant de leurs âmes, elles sont parmi nous cet après-midi. D’une façon évidente, on leur fait payer le prix de ceux qui n’acceptent pas de se coucher, de ceux qui ont la volonté de rester debout, et, ce prix, on l’a fait payer à tous les hommes de droiture à toutes les époques de l’Histoire. Ce sont des hommes qui cherchent les voies les plus saines en vue d’offrir à l’humanité les meilleures conditions possibles de la vie.
Si, par le passé, nous n’avions pas compté des hommes et des femmes qui ont eu le courage moral d’aller en prison, nous serions encore exposés aux lois de la jungle.
Qu’il est bon et même infiniment bon de contempler cette assemblée ! J’aurais tant à cœur de vous rendre ce que vous m’offrez cet après-midi pour peu que j’en fusse capable. Ce que je dis, d’ailleurs, n’a guère d’importance. Mais ce que je vois, en revanche, c’est un point culminant. Vous autres, les travailleurs de l’Ohio, vous qui êtes engagés dans la plus grande cause organisée que le monde ait jamais connue, vous qui êtes sensibles aux intérêts de votre classe, vous êtes, en ce jour, les auteurs de l’Histoire malgré les multiples menaces que l’adversité fait peser sur vous – et ce que vous écrivez d’historique sera lu avec la plus grande attention par les générations futures.
Il n’y a qu’une seule chose dont vous devez vous préoccuper, à savoir que vous devez résolument être fidèles aux principes du mouvement Socialiste international. C’est à partir du moment où vous commencez à tomber dans le compromis, et seulement à partir de ce moment-là, que les ennuis se mettent à pointer le bout de leur nez. Pour ma part, ce que les autres peuvent dire, penser ou faire, tout cela ne m’importe d’aucune façon tant que je suis assuré d’être en accord avec ma conscience et d’être loyal envers la cause. Nombreux sont ceux qui choisissent de trouver refuge du côté des aspects accessibles d’une grande question. En tant que Socialiste, il y a longtemps que j’ai appris les techniques de la solitude consentie. Le mois passé, j’ai été sur les chemins de l’État de l’Indiana, et, croyez-en ma bonne foi, depuis tout le temps que je suis solidaire de l’énergie Socialiste, je n’avais jamais vu de tels rassemblements, un tel enthousiasme, une telle unité dans la détermination. Et en cela je n’ai jamais senti des perspectives aussi prometteuses que celles qui nous tiennent aujourd’hui. Et quoique l’on ne cesse de répéter dans toutes sortes de déclarations que nous avons été laissés sur le bord de la route par nos dirigeants, je veux réaffirmer que l’espérance est là. De mon côté, je n'ai jamais concédé qu’une maigre confiance à nos chefs. Je préfère que l’on m’accuse de presque tous les maux plutôt que d’être accusé d’être un chef. Je me méfie des chefs, des dirigeants, et j’ai une méfiance particulière pour ceux qui sont de la race des intellectuels. Présentez-moi plutôt les grades et les qualités les plus communs, présentez-moi le peuple, la base du monde. Si vous allez dans la ville de Washington et que vous consultez les pages de l’Annuaire Officiel du Congrès, il ne vous échappera pas que presque tous ces juristes d’entreprise, tous ces politiciens embusqués, tous ces membres du Congrès, ne sont que de faux représentants des multitudes. Et vous verrez, si vous poussez plus loin votre lecture, que presque la majorité d’entre eux revendiquent, en des termes flatteurs, qu’ils ont gravi les échelons pour se hisser à des postes de prestige, à des places éminentes. Je suis très fier de ne pas pouvoir revendiquer cela pour moi-même, et, en outre, je me sentirais honteux d’admettre que j’ai gravi des échelons. Si je devais m’élever, je voudrais que cela fût en même temps que les échelons et non parce que j’aurais piétiné ces mêmes échelons.
Quand j’ai quitté l’Indiana, les camarades m’ont dit ceci : «Dès lors que tu passeras la frontière et que tu entreras dans l’État de l’Ohio, dis bien à nos camarades, là-bas, que nous sommes à la vigie et que nous accomplissons notre devoir. De notre part, transmets-leur nos plus vives salutations et dis-leur bien que cet automne nous allons renverser des montagnes et que tous les continents du monde le sauront.»
Il semble que les Socialistes de l’Ohio, cette année, soient très en forme. Et l’extraordinaire activité du parti s’explique sans aucun doute par sa récente dissolution. Il n’y a rien de plus utile au Parti Socialiste que de recevoir à l’occasion un coup mortel. Plus il est massacré, plus il atteint des hauts niveaux de lutte, de ferveur et de puissance. Il devient plus fort au fur et à mesure qu’on le rend plus faible.
Ceux qui ont passé du temps à lire la presse capitaliste connaissent à quel degré de mensonge elle peut se livrer. Ces derniers temps, nous avons lu cette presse, nous avons investi ces journaux. Ils savent tout du Parti Socialiste, notre mouvement n’a pas de secret pour eux, à ceci près qu’ils ne savent rien de ce qui est la vérité. Figurez-vous que l’autre jour, ils se sont approprié un article que j’avais écrit, et, cet article, la plupart d’entre vous l’ont lu, du moins la plupart d’entre vous qui sont membres du parti, et alors, reprenant mon propos, ils ont donné l’impression que j’avais subi une incroyable métamorphose. Soudainement, j’avais changé, j’étais devenu un autre – c’est comme si j’avais recouvré mes esprits. Enfin j’avais cessé d’être un méchant Socialiste. Voilà que je m’étais mué en un Socialiste fréquentable, respectable et patriote – pour autant que j’aie jamais été autre chose que ce type de Socialiste !
II
Que visait-on en donnant volontairement de moi cette fausse image ? C’est d’une telle banalité que cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Le but était de semer la zizanie dans nos rangs et de faire croire que nous manquons de cohésion. Il s’agissait aussi de laisser penser que vous et moi sommes dressés les uns contre les autres et que vous et moi sommes en train de nous saboter mutuellement. Mais les Socialistes ne sont pas nés de la dernière pluie. Ils savent décrypter la presse capitaliste. Il suffit d’inverser les propos que nous lisons pour savoir de quoi il retourne.
Pour quelle raison un Socialiste devrait-il baisser les bras alors qu’il est à la veille d’assister au plus grand succès de toute l’histoire du Socialisme ? On ne peut pas ignorer que ces derniers temps ont été des moments d’épreuve et des pics d’angoisse pour nous tous. Je reconnais que les hommes et les femmes qui sont les vaillants porte-étendards du travail au cœur des luttes pour la classe ouvrière ont été mis à rude épreuve ces temps-ci : ils sont allés au-devant des rançonneurs qui sucent le sang de toute la planète prolétaire. C’est l’une de ces périodes où les faibles et les poules mouillées vont vaciller, faillir et prendre la tangente. Ils n’ont pas la fibre pour franchir le Rubicon révolutionnaire. On les voit fondre comme neige au soleil. On les voit disparaître de la circulation insurgée comme s’ils n’y étaient jamais apparus. Et, sur un autre versant, ceux qui sont animés par l’esprit foudroyant de la révolution sociale, ceux qui ont le cran d’avoir de la suite dans leurs idées morales, de grimper sur les tables et de défendre leurs convictions, ceux-là, ce sont ceux qui se battent pour les grandes idées, ceux que l’on transfère au bagne pour elles, ceux qui seraient prêts à être expédiés en enfer pour les idéaux de la justice – si c’était là l’ultime recours pour notre monde, ils iraient jusqu’à ces extrémités. Nous vivons des heures décisives et ces hommes et ces femmes d’aplomb écrivent leurs noms d’anonymes sur le registre historique de l’humanité.
Ces grands garçons du pays des luttes, ces camarades qui nous réunissent, ô combien je les aime ! Oh ce sont mes petits frères ! Ce sont leurs noms mêmes qui font palpiter mon cœur et qui mettent du torrent dans mes veines et qui galvanisent mon âme ! Je suis fier d’eux. Ils se battent pour nous et nous sommes là pour eux. Et quoique leurs bouches soient provisoirement réduites au silence, ils n’en sont pas moins plus éloquents que jamais, et leurs voix, même si on les a isolées, n’en sont pas moins entendues partout dans le monde.
Est-ce que nous sommes contre le militarisme prussien ? Nous le sommes sans aucune ambiguïté : nous l’avons durement combattu depuis la toute première respiration du poumon Socialiste et nous allons continuer de lui mener la vie dure. Nous le ferons de jour comme de nuit jusqu’à ce que ce fléau soit éradiqué de la surface de la Terre. Parmi nos troupes, il n’y a pas de trêve, il n’existe pas le moindre compromis.
Mais avant de poursuivre dans cette voie, souffrez, je vous prie, le rappel d’une petite histoire qui devrait tous vous intéresser.
En 1869, on a mis les menottes au grand et vieux manitou combattant de la révolution sociale, j’ai nommé le vénérable Wilhelm Liebknecht, puis on l’a condamné à trois mois de prison pour cette raison qu’il s’inscrivait en faux contre le Kaiser et contre les seigneurs de la propriété terrienne qui menaient l’Allemagne à la baguette. Et ceci, bien entendu, il le faisait en Socialiste. Dans l’intervalle, la guerre franco-prussienne avait éclaté. Au parlement, les membres Socialistes avaient alors pour noms et prénoms Wilhelm Liebknecht et August Bebel. Ils étaient deux seulement à élever la voix contre la captation de l’Alsace-Lorraine à la France et son annexion à l’Allemagne. Et parce qu’ils ont eu des mots de protestation à cet égard, on les a convaincus de haute trahison et on les a mis au trou pendant deux ans dans le donjon d’une forteresse. Car déjà, en ces jours inspirants qui nous regardent à presque un demi-siècle de distance, ces deux cicérones, ces précurseurs du mouvement Socialiste international, se démenaient contre le Kaiser et contre les nobles de l’Allemagne. Ils n’ont pas baissé la garde et aujourd’hui nous pouvons sentir la traînée de poudre de leurs soulèvements. Ce sont des milliers et des milliers de Socialistes qui ont croupi dans les geôles teutoniques et leur lutte intrépide contre la classe dirigeante despotique de cette nation nous oblige.
Allons cela dit un peu plus en profondeur. Vous vous rappelez qu’à l’issue de son second mandat présidentiel, Theodore Roosevelt a pris un billet pour l’Afrique aux fins de faire la guerre à certains de ses ancêtres. Vous vous rappelez encore, j’en suis sûr, qu’au terme de son expédition, ce même président a fait le tour des capitales de l’Europe, et que, pour l’occasion, on l’a abreuvé des meilleurs vins et des meilleurs mets, on l’a hissé sur un piédestal, on l’a canonisé. Tous les Kaisers, tous les Tsars et aussi tous les Empereurs du Vieux Continent ont activement participé à cette entreprise apologétique. Ce bon Roosevelt, toujours lui je le crains, avait en outre planifié une visite dans la ville de Postdam pendant que le Kaiser y séjournait, et, à en croire les comptes-rendus publiés dans nos journaux d’Amérique, lui et le Kaiser n’ont pas tardé à s’entendre comme larrons en foire. Ils se tapaient des barres de rire comme s’ils étaient les plus vieux amis du monde, et, ce faisant, ils y allaient du flagrant délit de tapes dans le dos. Puis, selon les comptes-rendus susmentionnés, après que Roosevelt eut passé en revue les troupes du Kaiser, il fut pris d’un vif transport d’enthousiasme vis-à-vis des effectifs germaniques et il déclara : «Si j’avais une telle armée à ma disposition, je crois que je pourrais conquérir le monde.» En ce temps-là, il savait qui était le Kaiser – de quel bois cet homme se chauffait – aussi bien qu’il le sait à présent. Il savait pertinemment que cet homme qui fait encore profession de Kaiser n’était autre que le Moloch de Berlin. Et pourtant Roosevelt a été bon public devant les divertissements du Moloch de Berlin. Il a posé ses deux pieds sur le bureau en acajou du Moloch de Berlin; il a joué à je-te-tiens tu-me-tiens par la barbichette avec le Moloch de Berlin. Or pendant que Theodore Roosevelt était somptueusement distrait par le Kaiser de cette belliqueuse Allemagne, ce même Kaiser embastillait des éclaireurs du Parti Socialiste qui faisaient la lumière sur les ténèbres du pouvoir allemand et sur les sombres tempéraments des aristocrates de cet empire. Disons-le : monsieur Theodore Roosevelt était un invité d’honneur de la Maison-Blanche du Kaiser pendant que des Socialistes étaient emprisonnés pour leur farouche opposition au Kaiser. Qui donc alors prenait des risques pour la démocratie ? Roosevelt ? Est-ce que c’était ce Roosevelt reçu en grandes pompes par le Kaiser ou est-ce que c’étaient les Socialistes incarcérés sur ordre spécial du Kaiser ?
QUI SE RESSEMBLE S’ASSEMBLE
Lorsque la presse a relaté que le Kaiser Guillaume II et l’ancien président Theodore Roosevelt se sont en quelque sorte reconnus dès le premier regard, lorsqu’il a été notifié que ces deux-là ont été parfaitement complices dès les premiers mots échangés, ce fut un coup fatal porté aux grands discours du sieur Roosevelt, lui qui, nous le savons bien, se prétend l’ami du bon peuple et l’apôtre de la démocratie. La presse, ainsi, reconnaissait que ces deux hommes étaient des amis intimes et qu’ils se ressemblaient vraiment beaucoup, et que, naturellement, leurs idées et leurs idéaux étaient de la même farine. Toutefois, si Theodore Roosevelt est l’insurpassable avocat de la démocratie, s’il s’avère en cela qu’il est l’ennemi juré de l’autocratie, je me demande bien ce qu’il fabriquait en tant qu’invité d’honneur du très prussien Kaiser. Et dès l’instant où il a rencontré le Kaiser, dès cet instant où il a fait honneur au Kaiser d’être son hôte et qu’il s’est exprimé en ce sens, n’était-ce pas là l’irréfutable preuve que lui-même n’était autre qu’un Kaiser dans l’âme ? Et maintenant, après avoir été le convive de Guillaume II, le Moloch de Berlin, le voilà qu’il revient au pays et qu’il veut envoyer par-delà l’océan dix millions d’hommes pour tuer le Kaiser, pour neutraliser son vieil ami et compagnon de route. C’est plutôt bizarre, n’est-ce pas ? Et à l’entendre, c’est lui le patriote, c’est nous les traîtres. Je vous mets au défi de dénicher un Socialiste, à quelque endroit que ce soit sur la Terre, qui eût pu être l’invité du Moloch de Berlin, sauf, cela va de soi, en tant que prisonnier dans une prison teutonne – je pense ici au vieux Liebknecht et à sa version plus jeune, au fils héroïque de son père immortel.
Encore un peu d’histoire à ce sujet. En 1902, le prince Henri de Prusse a mis le pied en Amérique. Vous vous souvenez de lui ? Moi, je m’en souviens comme si c’était hier. Le prince Henri est le frère cadet du Kaiser Guillaume II. C’est un autre Moloch de Berlin, un autocrate, un aristocrate, un archétype du Propriétaire Terrien dévorateur – nos patriotes américains le vomissent. Il est venu ici en 1902 à titre d’ambassadeur du Kaiser. Il a été reçu au Congrès et par un certain nombre de nos assemblées législatives, parmi lesquelles se trouvait l’assemblée du Massachusetts, alors en session extraordinaire. Il était l’invité spécial des capitaines d’industrie et de cette soi-disant belle communauté d’intelligences. Or, dès l’arrivée du prince Henri, on a recensé un membre de ce grand corps d’État qui a préservé l’estime de lui-même, un homme qui a mis son chapeau et qui est allé vers la porte de sortie cependant que le prince faisait son entrée. Celui qui n’a pas voulu se salir, c’était James F. Carey, un membre Socialiste de cette assemblée. Tous les autres, je veux dire tous les autres membres de l’assemblée législative du Massachusetts, tous, du premier jusqu’au dernier, sans aucune exception, se sont pris les mains, formant une chaîne dans la plus vile démonstration de servitude qui soit, pour rendre hommage au plus haut représentant de l’autocratie en Europe. Il ne s’est donc trouvé qu’un homme pour fuir cette farce et cet homme était un Socialiste. Et malgré tout, au mépris de tout honneur, ils ont l’outrecuidance d’affirmer qu’ils forment un rempart contre l’autocratie et que nous sommes au service du gouvernement allemand.
Encore un peu d’histoire sur cette thématique. J’en ai un souvenir très net. Cela s’est passé il y a quinze ans lorsque le prince Henri était sur nos terres. Tous les chefs de file de notre ploutocratie, tous les nantis assermentés qui ont leur adresse sur la Cinquième Avenue, tous, absolument tous, ont ouvert en grand les portes de leurs palaces et ils ont donné l’accolade au prince Henri. Mais ils n’étaient pas pour autant rassasiés. Ce qu’ils ont ajouté à ce cérémonial, c’est la prosternation et la reptation dans la poussière, près des bottes léchées de ce tyran. On a vu notre ploutocratie – tant les hommes que les femmes – se mettre en concurrence acharnée pour lustrer les bottes du prince Henri. Ils se sont humiliés devant les pieds du frère et du messager du «Moloch de Berlin». Et ces ploutocrates, du reste, ces gens qui sont notre propre engeance, notre propre noblesse, voudraient nous faire avaler que tous les propriétaires terriens sont confinés en Allemagne. C’est précisément parce que nous refusons d’avaler une telle couleuvre qu’ils nous stigmatisent sous les couleurs de la déloyauté. Ils veulent que nos yeux soient dirigés vers les grands propriétaires terriens de Berlin de sorte à ce que nous restions aveugles aux grands possédants qui vivent au sein de nos propres frontières.
Je hais, j’exècre, je méprise les Capitalistes et l’art de faire de l’argent. Je n’ai pas d’utilité matérielle pour les Capitalistes de l’Allemagne, pas davantage que je n’en ai une pour les Capitalistes des États-Unis.
Ils nous rabâchent que nous vivons dans une république libre et vertueuse. Ils font courir le bruit que nos institutions sont démocratiques et que nous sommes un peuple libre et autonome. C’est un peu gros, même pour les besoins d’une plaisanterie. Il n’en demeure pas moins que ce n’est pas un sujet que nous pouvons traiter par-dessus la jambe. C’est un problème sérieux et d’une gravité extrême.
III
À quels partis les Capitalistes de notre pays, les hyènes de Wall Street, accordent-ils la main de leurs filles ? Après qu’ils ont soutiré des millions de dollars sur votre dos en sueur, après qu’ils vous ont mis à l’agonie et rendus exsangues, en temps de guerre comme en temps de paix, ils prennent ces millions incommensurables et ils les investissent dans l’achat de miteux titres de noblesse tombés en désuétude, comme les positions de prince, de duc, de comte et toute la gamme concernant les parasites et autres bons à rien. Seraient-ils comblés de marier leurs filles à d’honnêtes travailleurs ? À d’authentiques démocrates ? Oh certainement que non ! Ils écument les marchés de l’Europe et ils prospectent les profils de goules qui n’ont que leur statut social pour atout. Et ils échangent leurs millions contre ces titres d’honorabilité, et, alors, les affaires matrimoniales avec eux deviennent littéralement des problématiques d’argent.
C’est cette population qui de nos jours se drape dans les tissus du drapeau américain, et c’est encore cette population, du haut de tous les toits, qui clame haut et fort qu’elle est l’essence du patriotisme. Elle a dans ses mains une loupe et scrute le moindre recoin de la nation à la recherche de preuves accablantes de forfaiture, et, dans cette pratique d’inquisition, elle se tient prête à clouer au pilori des traîtres tous les hommes qui osent même chuchoter leur opposition au Capitalisme dont il ne fait plus de doute qu’il supervise les États-Unis. Rien de surprenant à ce que Sam Johnson ait pu se fendre de cette affirmation : «Le patriotisme est le dernier refuge des vauriens.» Il devait avoir en tête ces chacals de Wall Street, ou, à tout le moins, leurs prototypes, car, sur tous les escaliers de l’Histoire, ce sont toujours les despotes, les oppresseurs et les affameurs qui se sont réchauffés sous la cape du patriotisme ou de la religion, ou les deux à la fois pour duper et intimider le peuple.
Ils voudraient vous amener à croire que le Parti Socialiste est essentiellement constitué d’infidèles et de judas. D’une certaine manière, cela s’entend et ne doit pas leur être compté comme une erreur. Nous avouons franchement que nous sommes des judas et des scélérats envers les véritables traîtres de cette nation, envers l’association de malfaiteurs, qui, sur les bords du Pacifique, tente de passer la corde au cou de Tom Mooney et de Walter Billings malgré leur innocence notoire et sans égard aucun pour les clameurs qui s’élèvent depuis la quasi-totalité du monde civilisé.
Je sais quel genre d’homme est Tom Mooney. Je le connais intimement comme s’il était mon propre frère. C’est un homme d’une honnêteté sans faille. Il n’avait pas plus de rapport avec le crime dont il a été accusé et pour lequel il a été condamné que moi-même j’ai pu en avoir. Et s’il faut qu’il aille à la potence, alors j’irai aussi. Si cet homme est un coupable, alors tous les hommes qui ont un lien avec une organisation syndicale ou avec le Parti Socialiste sont également des coupables.
De quoi veut-on que Tom Mooney soit le coupable ? Je vais vous le révéler parce que son parcours m’est familier. Des années durant, il s’est bravement battu, et sans compromis, pour les intérêts de la classe ouvrière sur la côte Pacifique. Il n’a pas cédé aux sirènes des bakchichs et personne n’a pu lui en imposer. En dépit de toutes les tentatives d’intimidation, il a continué à servir la cause des travailleurs syndiqués et il l’a fait toutes cartes sur la table. Cette ligne de conduite lui a valu d’avoir une cible dans le dos. Les nervis des puissantes et malhonnêtes entreprises sont alors arrivés à la conclusion que cet homme ne pouvant pas être acheté, dupé ou persécuté, il fallait donc qu’il fût assassiné. C’est la raison pour laquelle Tom Mooney se trouve aujourd’hui condamné à la réclusion à perpétuité, et, aussi, c’est la raison pour laquelle il eût été pendu tel un criminel depuis belle lurette si n’avait pas retenti tout le vacarme planétaire de la classe ouvrière.
Revenons quelque peu en arrière. Vous devez encore avoir en mémoire le nom de Francis J. Heney qui était un enquêteur spécial pour l’État de Californie et qui fut abattu de sang-froid dans une salle d’audience de San Francisco. Vous visualisez bien cet ignoble crime, n’est-ce pas ? La Compagnie des Transports Ferroviaires, composée d’un tas de ploutocrates et de politiciens véreux ayant leur rond de serviette à la Chambre de Commerce, jouit d’un contrôle total de la ville de San Francisco. La ville était et demeure leur réserve privée. Leur volonté fait office de loi suprême sur le territoire de San Francisco. Montrez-leur de la résistance, osez affirmer que leur autorité est sujette à caution – vous en serez maudit. Dès lors qu’il s’agit de protéger leurs arrières afin de renforcer leur régime corrompu et esclavagiste, ils n’hésitent pas une seconde : ils commanditent des assassinats ou ils se complaisent dans n’importe quelle autre forme de manigance. Tom Mooney était le représentant le plus influent de la classe ouvrière et ils n’ont pas pu le contenir. Ils détiennent les chemins de fer, ils ont la main ferme sur les grandes industries, ils sont l’alpha et l’oméga des univers industriels et par surcroît ils sont les régulateurs du peuple. Ils décident et il n’y a pas d’autre choix que d’exécuter. Ils sont les autocrates de la côte Ouest – aussi cruels et infâmes que tous ceux qui ont déjà fait leur loi en Allemagne ou dans tout autre pays de l’ancien monde. Or lorsque leur législation est devenue perverse à un insoutenable niveau, un grand jury, finalement, les a inculpés et les a mis sur la sellette, puis Francis J. Heney a été désigné pour seconder le mécanisme des poursuites judiciaires. Sauf que cette bande de malfrats, ce louche ramassis de ploutocrates, d’autocrates et de mauvais gros bonnets habitués aux coteries de la Chambre de Commerce, a racolé un tueur à gages pour descendre Heney au sein même de la salle d’audience. Heney a néanmoins survécu à ce machiavélisme. Mais ce n’était pas de leur faute, voyez-vous : cette même bande de truands qui avait commandité le meurtre de Heney fut aussi celle qui graissa la patte à de faux témoins pour condamner Tom Mooney à la peine capitale, et, comme ils ont échoué dans ce projet, ils maintiennent depuis lors ce dernier dans un trou à rats qui tient lieu de prison.
Chacun de ces conspirateurs de l’aristocratie et chacun de ces assassins en puissance prétend être un patriote pur jus. Chacun d’entre eux insiste pour dire que la guerre entre en scène dans l’intention de garantir la sécurité mondiale et la démocratie. Balivernes que tout cela ! Sottises et impostures ! Ces autocrates, ces tyrans, ces voleurs pris la main dans le sac et ces meurtriers, ces «patriotes» se permettent toutes les offenses, tandis que les hommes qui ont le courage de leur tenir tête en faisant avancer la cause de la vérité, en donnant de leur personne pour les victimes exploitées par ces faux jetons, ceux-là, malheureusement, sont pris pour des traîtres et des infidèles. Si tel est le cas, je veux prendre place aux côtés des traîtres dans cette lutte.
L’autre jour, tiens, ils ont condamné Kate Richards O’Hare à cinq ans d’emprisonnement. Pensez-y : condamner une femme aux rigueurs du pénitencier pour le simple fait d’avoir parlé. Les États-Unis, en tant qu’ils sont sous emprise ploutocratique, sont ainsi le seul pays qui pourrait sans ciller envoyer une femme en prison, pendant cinq ans, au motif que cette femme aurait exercé son droit inaliénable à la liberté d’expression. Si c’est là de la trahison, alors qu’ils en tirent tous les profits.
Concédez-moi de nouveau un autre détour dans le passé pour établir un lien avec cette affaire. Cela fait vingt ans que je connais Kate Richards O’Hare comme une amie chère. Pour elle aussi, je peux raconter son parcours sans me tromper. Pour moi, elle est une sœur, une confidente. Et tous ceux qui connaissent bien Madame O’Hare lui reconnaissent les qualités d’une femme incontestablement intègre. Ils savent aussi qu’elle est une femme d’une irréprochable probité à l’égard du mouvement Socialiste. Quand elle a porté ses pas jusqu’au Dakota du Nord pour faire son discours, suivie par des hommes en civil à la solde du gouvernement et prêts à l’interpeller, à la poursuivre en justice et à la condamner, quand elle a donc porté ses pas jusqu’en ces contrées nordistes, elle l’a fait avec l’entière connaissance que tôt ou tard ces agents spéciaux réussiraient dans leur entreprise. Pourtant elle a tenu bon dans son discours, même si celui-ci a été délibérément déformé dans le but de rendre sa condamnation certaine. Forcément, le seul témoignage qui l’a chargée fut celui d’un témoin que l’on avait manipulé. Et lorsque les agriculteurs, en l’occurrence les hommes et les femmes qui furent tout l’auditoire de Madame O’Hare, ont été jusqu’à la ville de Bismarck où avait lieu le procès pour témoigner en sa faveur, le juge ne les a pas autorisés à comparaître. Cela me semblerait incroyable si je n’avais pas moi-même une impensable expérience des tribunaux fédéraux.
Qui ordonne la nomination de nos juges fédéraux ? Le peuple ? Depuis que cela se fait dans notre pays, la classe ouvrière n’a jamais nommé un seul juge fédéral. On dénombre 121 de ces juges et chacun d’eux doit son rôle et son mandat relativement au pouvoir et au crédit du capital provenant des entreprises. Ce sont les entreprises et les situations de monopole qui édictent les nominations. Et à partir du moment où ils sont assis sur des sièges de magistrats, l’objectif n’est pas de servir le peuple mais les intérêts qui les placent et qui les font subsister au cœur de la magistrature.
Et pourquoi, récemment, par un vote de cinq contre quatre – dans une ambiance de jeu de dés où la relance a toutes ses chances – ont-ils déclaré inconstitutionnelle la loi sur le travail des enfants, une loi, pourtant, âprement gagnée après deux décennies de pédagogie et d’affairement de la part de personnes de tous horizons ? Or, à une voix près, à une exception près, la Cour Suprême, c’est-à-dire un conglomérat d’avocats d’affaires, a balayé cette loi des textes législatifs. Cela s’est déroulé dans notre présumée démocratie, et, en conséquence, cela confère toute latitude pour continuer à broyer les chairs et les os des enfants les plus anémiés au bénéfice des Capitalistes de Wall Street. Et cela dans un pays qui tire vanité de ses combats pour la démocratie et la salubrité du monde ! Il n’est guère contestable que l’Histoire de cette nation est écrite avec une encre de sang – avec les plumes des seigneurs de l’industrie qui trempent dans le sang de l’enfance assassinée.
À leurs yeux, ce ne sont pas des vérités qui sont bonnes à dire. Ils n’aiment pas du tout les entendre et à plus forte raison ils n’apprécient pas que vous les entendiez. Et c’est pourquoi ils nous qualifient de citoyens malvenus, de parjures et d’impies. Mais si nous étions réellement ce qu’ils disent que nous sommes, des traîtres au bien-être et à la prospérité du peuple, alors, c’est sûr, ils nous verraient tels des citoyens éminemment louables et utiles à la république. Nous occuperions des bureaux au sommet des gratte-ciel, nous toucherions des salaires mirobolants, nous nous pavanerions dans des limousines et nous serions décrits comme des élus qui ont réussi dans la vie en vertu des activités les plus honorables, et, parés de tous ces attributs, nous serions dignes d’être des exemples pour la jeunesse de cette terre promise. Mais la vérité est là : c’est parce que nous sommes rigoureusement malhonnêtes vis-à-vis des traîtres que nous sommes honnêtes vis-à-vis du peuple de cette nation.
IV
Scott Nearing ! Vous avez entendu parler de Scott Nearing. J’en fais le pari parce que c’est le plus grand professeur des États-Unis. Il dispensait son savoir à l’Université de Pennsylvanie jusqu’à ce que le Conseil d’Administration, où palabraient de fiers capitalistes et autres rois de l’industrie, se rende compte qu’il enseignait à ses étudiants une économie sensée, une économie saine. Cela mit les scellés à son destin pédagogique au sein de cette institution universitaire. Ils l’ont diffamé avec mépris – au même titre que les usuriers, les alchimistes de l’argent, les pharisiens, les hypocrites, il y a vingt siècles à peu près, ont accusé dans la plus vilaine indignité le Charpentier de Judée – en le taxant de faux professeur et en l’accusant de susciter la colère insoumise du peuple.
L’homme de la Galilée, le Charpentier, le travailleur qui devait devenir l’avant-gardiste agitateur de son temps, se retrouva bientôt persona non grata aux yeux de la canaille dirigeante qui le fit crucifier. Et de nos jours, leurs héritiers au premier degré disent de Scott Nearing : «Il prêche une économie fallacieuse. On ne peut pas le planter sur une croix tel que cela fut fait à son frère aîné, mais nous pouvons le destituer de sa chaire, le priver de ses revenus et le laisser mourir de faim ou le forcer à se rallier à nos vues. Non seulement nous allons le limoger, mais nous allons également inscrire son nom sur la liste noire des hommes suspects et faire en sorte qu’il ne soit plus en mesure de gagner sa vie. Cet homme est une menace car il enseigne la vérité et il dessille le peuple.» Et la vérité, oh, la sainte vérité, a toujours été une espèce de contrariété, un genre d’intolérance alimentaire pour la bourgeoisie qui vit de la sueur et de la misère des dominés !
On a inculpé Max Eastman et on a liquidé la publication de son journal, comme a censuré tous les journaux avec lesquels j’ai pu avoir des liens de solidarité. Quel merveilleux compliment les agents de la censure nous font ! Ils redoutent que nous puissions vous induire en erreur et vous contaminer avec nos idées. Vous êtes pour eux les pupilles de la nation capitaliste : ils sont vos gardiens et ils savent quels sont les livres et quels sont les discours qu’il vous faut pour que vous puissiez profiter de la meilleure part de vous-mêmes. Ils se doivent de veiller à ce que nos doctrines chaotiques ne soient pas audibles pour vous. Et c’est ainsi que dans notre belle démocratie, sous la tutelle de nos libres institutions, ils encensent nos journaux en les supprimant, et, par ignorance, par naïveté, ils s’imaginent qu’ils ont réussi à endiguer toutes les croisades révolutionnaires aux États-Unis. Quelle terrible erreur ils commettent à notre avantage ! Par souci de justice à leur égard, du reste, on devrait leur faire parvenir des mots de remerciements et de reconnaissance. Des milliers de personnes qui auparavant n’avaient pas la plus petite notion de nos publications sont désormais piquées dans leur curiosité, à tel point qu’elles insistent pour nous lire. Finalement, ce à quoi ils ont abouti en nous censurant, c’est à échauffer les esprits qui étaient mûrs pour notre littérature et notre guerre sainte. Et malheur à celui qui lirait par curiosité nos éditoriaux Socialistes ! C’est sûrement fichu pour lui. J’ai connu nombre de ces expérimentations indiscrètes et je ne sache pas qu’aucune ait failli dans sa mission.
John McClellan Work ! Il ne vous est pas inconnu. Il œuvre actuellement à la rédaction du Guide de Milwaukee ! Quand j’ai fait sa connaissance, il était avocat dans l’Iowa. Dans ce coin-là du pays, les capitalistes tiraient la sonnette d’alarme à cause de la vive ascension du mouvement Socialiste. Alors ils se disaient : «Ce qui est impératif, pour nous, c’est de mettre la main sur quelqu’un de compétent pour faire face à ce spectre.» Leur conclusion fut que John Work était l’homme de la situation et ils sont allés le prévenir : «John, vous êtes un avocat jeune et brillant, votre avenir est prometteur et nous faisons appel à vos bons services afin que vous amassiez un maximum de renseignements concernant le socialisme, et, une fois cela fait, nous aimerions que vous déjouiez ses effets néfastes et que vous coupiez à la racine toutes ses perspectives de renouveau.»
John s’est procuré sans délai de la littérature Socialiste et il a entamé son étude de la menace rouge. Après qu’il eut annoté et métabolisé un certain nombre de volumes de nos théories, il se transforma en un Socialiste accompli et depuis lors il n’a pas cessé de descendre dans l’arène pour plaider en faveur de nos idéaux.
Ô combien la classe dirigeante est stupide et ô combien elle a la vue courte ! La cupidité ruine les sens et rend les hommes aussi aveugles que des pierres. Les hommes cupides ne sont pas dotés du don de la vision. L’homme qui exploite l’homme, l’avide chercheur d’or des profits, celui-là ne peut pas voir plus loin que le bout de son nez. Il peut voir quelque chose comme une «opportunité», il est assez malin pour savoir où le dessous-de-table se pratique et pour en connaître les tenants et les aboutissants, il peut même s’arranger pour en récolter les fruits juteux, mais, s’agissant de la pure vision, il n’en a pas – il n’en possède pas le plus minuscule des atomes. Il n’a aucune idée du vaste et vibrant monde qui s’étend dans toutes les directions. Il n’a aucune sensibilité pour la littérature, il est anesthésié devant les œuvres de l’art, il n’a pas de vie intérieure et il se rit de la Beauté. C’est le prix que doivent payer les nuisibles pour avoir attenté aux lois de la vie. Les Rockefeller sont des porteurs endogamiques de la cécité. Tous les coups qu’ils décident sur le plateau de jeu de la cupidité les rapprochent très vite de leur perdition. Toutes les fois qu’ils nous tirent dessus, le mouvement Socialiste contre-attaque et leurs munitions leur reviennent en pleine figure. En voulant nous nuire, ils se nuisent à eux-mêmes. C’est une infaillible loi de la nature. Chaque fois qu’ils veulent asphyxier un journal Socialiste, ils redonnent du souffle à des milliers de voix qui scandent la vérité, qui parlent de nos principes de justice et de nos idéaux de gauche. Malgré qu’ils en aient, ils viennent à notre rescousse.
Le Socialisme est une idée montante, vertébrée, une force qui va, une philosophie expansionniste. Elle se propage d’un bout à l’autre de la Terre : il serait aussi vain de vouloir l’exterminer que de vouloir que le soleil ne se lève point demain matin. C’est une idée qui vient, une idée qui tient la corde. Écoutez-la, je vous en supplie. Écoutez l’avènement de cette idée, entendez le retentissement de l’idéal en approche. Ne le voyez-vous point venir lorsque vous mettez la main en visière ? Si ce n’est pas le cas, je vous exhorte à consulter un ophtalmologue. Si vous ne voyez pas l’événement qui s’annonce, c’est qu’il y a certainement quelque chose d’altéré dans votre vision. Il s’agit du plus intense mouvement de toute l’Histoire de la vie humaine. Quelle chance de pouvoir lui être dévoué ! Bien des fois je me suis pris à regretter de faire si peu pour une énergie qui a tant fait pour moi. Le peu que je suis, le peux que j’espère être, le peu que je souhaite incarner, je le dois au dynamisme Socialiste. Il a consolidé mes idées, structuré mes idéaux, mes devoirs et mes convictions, et, même pour tous les dollars souillés de sang de la famille Rockefeller, je n’échangerais pas un fragment de ce qu’ils sont. Il m’a appris ce que c’est que de servir – une leçon, pour moi, qui n’est susceptible d’aucune estimation financière, une leçon qui n’a pas de prix. Il m’a appris ce que c’est que l’extase de partager une poignée de mains avec un camarade. Il a fait de moi un homme capable d’être avec vous et de communier. Il m’a préparé à m’assoir à vos côtés, à réaliser la fraternité, à voir ensemble les combats possibles pour que les lendemains soient prospères. Avec le Socialisme et son élan, j’ai appris à me multiplier encore et encore, à frissonner des visions d’une humanité régénérée dans la paix, à sentir que la vie vaut vraiment la peine d’être vécue, à rendre des chemins carrossables que l’on pensait impraticables, à déployer des horizons de gloire. Et ce n’est pas tout : avec le Socialisme, j’ai aussi appris que je suis intrinsèquement lié à ces vibrations, j’ai médité sur l’importance d’avoir une conscience de classe, et, ce faisant, porté par tout cet enseignement, j’ai fait mienne la certitude qu’abstraction faite de la nationalité, de la couleur de peau, du sexe ou de la foi individuelle, chaque homme et chaque femme qui travaille dur, qui croule sous la besogne, qui rend des services utiles à ce monde, chaque membre de la classe ouvrière, dans le fond, incarne sans exception l’un de mes camarades, un frère ou une sœur – et être au service de ces personnes et de leur cause au lieu d’être à mon service est le plus haut devoir qu’il me soit donné d’accomplir dans ma vie.
Et à leur service, je peux me sentir amplifier, je peux me hisser à la stature d’un homme et réclamer le droit d’avoir un endroit où aller sur cette Terre, un endroit où je peux être vertical et précipiter l’éclosion d’une liberté massive et l’irruption de la justice sociale.
Oui, mes amis, mes camarades, mon cœur bat à l’unisson des vôtres. Soyons-en sûrs : nos cœurs additionnés n’en forment plus qu’un – l’immense cœur qui répond à l’appel de la révolution sociale. Ici même, dans cette inspirante et vigilante assemblée, nos cœurs exaltés sont avec les Bolcheviks de la Russie. Ces hommes et ces femmes chevaleresques, ces camarades avertis qui ne s’en laissent pas conter, eux aussi, par leur bravoure et leur sacrifice incomparables, par leurs valeurs, ont attisé la flamme de notre célèbre trajectoire planétaire. Nos camarades russes ont été plus sacrificiels que nous autres, ils sont allés plus loin dans la souffrance, ils ont perdu plus de sang généreux que tout homme ou toute femme de notre globe terrestre. Ils ont donné le «la» de la première démocratie véritable qui ait jamais vu le jour parmi ce monde. Et le tout premier acte de l’éclatante révolution russe a consisté à promulguer un contexte de paix avec toute l’humanité, assorti d’un zélé devoir de moralité, non pas envers les rois, non pas envers les empereurs, les dirigeants ou les diplomates, mais envers les peuples de toutes les nations. Ici, donc, se définit la réelle respiration démocratique, la quintessence d’une aube de la liberté. La révolution russe a sorti les tambours et les trompettes pour annoncer sa mémorable victoire et son appel fracassant et vivifiant pour tous les peuples ici-bas qui veulent vivre. Dans un esprit humain et fraternel, la Russie réanimée, maintenant affranchie d’une malédiction séculaire, a lancé un mot d’ordre à toutes les nations enlisées dans cette guerre effroyable, tant aux Empires Centraux qu’aux Alliés, et, ce vaillant mot d’ordre, ce qu’il disait, c’était d’envoyer des représentants à telle ou telle conférence afin de formuler subito les conditions d’une paix aussi juste que durable. Là se dessinait une occasion en or pour porter l’estocade à la guerre et pour soigner le monde de façon à le rendre prêt pour la démocratie. Mais a-t-on relevé un intérêt quelconque vis-à-vis de ce noble appel, ne serait-ce qu’un frémissement qui pût mériter de s’écrire un beau jour en lettres dorées dans l’Histoire des civilisations ? Aura-t-on, d’une manière ou d’une autre, tendu la main à cette aspiration pacifique universelle ? En aucun cas. Rien. Et, d’ailleurs, ne craignons pas de le dire, les nations chrétiennes impliquées dans cette atroce boucherie n’y ont pas accordé la plus infinitésimale des attentions.
On a calomnié Lénine et Trotski et d’autres figures de proue de la révolution en les accusant d’être dans la traîtrise et d’avoir signé un pacte de paix trompeur avec l’Allemagne. Il nous faut brièvement revenir sur ce point. Au moment de la révolution, cela faisait trois ans que la Russie était en guerre. Sous les auspices du régime tsariste, la Russie avait déploré la perte de plus de quatre millions de soldats déguenillés, mal équipés, autant de cosaques d’opérette à moitié morts de faim, décimés sur le champ de bataille ou handicapés à vie. La Russie était alors totalement ruinée. Ses soldats étaient majoritairement désarmés. C’est là ce que le Tsar et son régime ont légué à la révolution. Lénine et Trotski, pas plus que les Bolcheviks, ne peuvent être tenus pour responsables de cette banqueroute. Non : les seuls fautifs de cette consternante débâcle, c’étaient le Tsar et sa bureaucratie en état de putréfaction. Quand les Bolcheviks ont pris le pouvoir et qu’ils ont sondé les archives du tsarisme, ils ont découvert de secrètes ententes et ils ont dans la foulée levé le voile sur tous les traités occultes conclus entre le Tsar et les gouvernements de France, d’Angleterre et d’Italie. Ces traités stipulaient, une fois que la victoire serait acquise, que l’Empire allemand et les Puissances Centrales devraient être détruits. Nul n’a jamais démenti ou répudié ces traités. Les journalistes américains n’en ont pas fait grand cas. J’ai en ma possession un duplicata de ces traités et l’on peut voir que le but des Alliés est exactement similaire à celui des Puissances Centrales : à savoir la conquête et le pillage des pays les plus vulnérables, chose qui a toujours été la finalité de la guerre.
V
Par quelque bout que l’on prenne l’Histoire, les guerres s’y sont toujours déclarées selon des motifs de pillage et de conquête. Durant le Moyen Âge, lorsque les seigneurs féodaux qui habitaient dans des châteaux dont les donjons sont encore visibles le long du Rhin ont pris la décision d’accroître la surface de leurs domaines, mais aussi de renforcer leur pouvoir, leur prestige et leur richesse, ils se sont déclaré la guerre entre eux. Mais en ce qui les concernait, ces seigneurs de la féodalité ne se rendaient pas à la guerre, tout comme les seigneurs apparentés de la modernité ne mettent pas les pieds dans les tranchées, sans même parler des barons de Wall Street qui sont des planqués. Quels que soient les barons moyenâgeux dont il peut être question, ce sont les prédécesseurs économiques de nos capitalistes actuels, et, au reste, ce sont ces suzerains devanciers de l’argent qui déclaraient toutes les guerres. Et leurs misérables serfs partaient se battre dans toutes les batailles. Les ignorants et pauvres serfs avaient appris à craindre et à vénérer leurs maîtres. On les avait éduqués pour croire que chaque fois que leurs maîtres se faisaient la guerre, eux, les esclaves, devaient faire preuve d’un devoir patriotique et accepter de s’égorger les uns les autres, de s’entre-tuer au nom du bénéfice et de la gloire des seigneurs et des barons qui les tenaient pour des moins-que-rien. Voilà ce qu’est la guerre en résumé. Les dominants ont toujours déclaré les guerres et les dominés ont toujours dû mener les combats. Les dominants n’ont jamais eu que tout à gagner et rien à perdre, alors que les dominés n’ont jamais eu que tout à perdre (en particulier leurs vies) et rien à gagner.
Ce qu’ils vous ont toujours enseigné, ce à quoi ils vous ont toujours acclimatés, c’est à croire qu’il est de votre devoir d’être des patriotes et d’aller la guerre, qu’il est moral de vous faire massacrer et de l’être de surcroît sous leur commandement. Mais vous, le peuple, dans toute l’Histoire mondiale, vous n’avez jamais eu votre mot à dire dès lors qu’entrait en jeu la déclaration de la guerre, et, aussi étrange que cela puisse paraître, aucune sorte de guerre, dans n’importe quelle nation et au sein de n’importe quelle époque, n’a jamais été le produit d’une déclaration du peuple.
Et permettez-moi de mettre en évidence un fait qui ne sera jamais assez rabâché : à savoir que la classe ouvrière, celle qui est de tous les combats, la classe ouvrière qui subit toutes les immolations, qui perd librement son sang et qui fournit les macchabées, cette classe-là, qu’on se le dise et qu’on se le redise, n’a jamais eu son mot à dire ni dans la déclaration d’une guerre, ni dans la déclaration d’une paix. C’est invariablement la classe dominante qui préside à ces deux formes de la déclaration – la déclaration qui fait la guerre et la déclaration qui fait la paix. Seule en sa tour d’ivoire, la classe dominante peut dire et dédire la guerre, comme elle peut dire et dédire la paix.
À vous n’est point échu le droit d’être de la Raison les archétypes;
À vous n’est échu que le droit d’être des bras et de casser votre pipe.
À vous n’est échu que le droit d’être des bras et de casser votre pipe.
Telle est leur devise, et nous, les travailleurs conscients de cette nation, nous y faisons objection.
Si la guerre est juste, alors qu’on la laisse être déclarée par le peuple. Vous qui avez vos vies à perdre, vous avez certainement, plus que n’importe qui d’autre, le plein droit de statuer sur la question tout à fait décisive de la guerre ou de la paix.
Rose Pastor Stokes ! Dès que je dis son nom, je lui tire mon chapeau. Encore une de nos camarades sublimes et d’une influence cruciale. Elle avait des millions de dollars à sa disposition. Est-ce que sa fortune l’a un seul instant incitée à avoir le pied sur la pédale de frein ? Bien au contraire : son dévouement sans faille pour la cause qui est la nôtre a tout emporté sur son passage et elle ne s’est pas encombrée de considérations sociales et financières. Elle a tombé tous les masques avec audace et elle a pris fait et cause pour les ouvriers. Ce qu’ils ont fait en représailles, c’est qu’ils ont gratifié son immense courage en la condamnant à dix années de pénitencier. Imaginez ! Une décennie ! Et pour quel atroce crime dont elle serait l’auteur ? Pour quelles choses affreuses qu’elle aurait dites ? Je veux répondre à ces questions en toute franchise. Elle n’avait rien dit de plus que ce que j’ai pu dire cet après-midi. Et je veux avouer, et même l’avouer sans réserve, que si Rose Pastor Stokes est coupable d’un crime, alors je le suis également. Si elle est coupable d’avoir pris position de façon très courageuse en ces temps de détresse pour l’âme humaine, alors, sachez-le, je ne serai pas assez lâche pour oser plaider mon innocence. Et si elle doit être embarquée pour dix ans entre les quatre murs du pénitencier, alors je dois aussi en être, sans aucun doute possible.
Et, en définitive, qu’est-ce que Rose Pastor Stokes a bien pu dire ? Qu’a-t-elle dit, à la fin ? Serait-ce donc qu’un gouvernement ne peut pas simultanément servir les profiteurs et les victimes de ces profiteurs ? Est-ce que c’est faux ? Sûrement pas. Et personne ne pourrait le contester et avoir gain de cause lors d’une discussion à la loyale.
Roosevelt a dit des choses milles fois plus répréhensibles, et, par ailleurs, circonstance aggravante, ces choses-là ont été imprimées dans le même journal – L’Étoile de Kansas City. Tenez donc : pas plus tard qu’il y a quelques jours, Roosevelt, avec forfanterie, s’est régalé de dire qu’il serait entendu par monts et par vaux s’il allait en prison. Or il sait très bien qu’il ne court absolument aucun risque d’aller en prison. Ce qu’il fait, avec beaucoup de finesse, c’est qu’il est en train de préparer le terrain pour l’investiture du Parti Républicain en vue de l’année 1920. Il est passé grand maître dans l’art d’ensorceler le peuple avec ses phrases de démagogue. Il ferait n’importe quoi pour compromettre l’administration de Wilson et pour s’attribuer tous les mérites et les faire ruisseler sur son parti. Il s’agit de l’unique rivalité existante entre les deux vieux partis capitalistes, entre ces deux dinosaures que sont le Parti Républicain et le Parti Démocrate, somme toute des jumeaux politiques engendrés par la classe des élites. Cet automne, vous verrez, on ne les prendra pas à se chamailler. Dans cette campagne, ils sont tous patriotes, et, ce qu’ils vont faire, c’est qu’ils vont faire front commun pour empêcher l’élection d’un Socialiste à qui l’on ne peut pas se fier. Jamais, je vous le dis, je n’ai entendu qui que ce soit me dire qu’il y avait une différence entre ces deux entités capitalistes corrompues. En voyez-vous, d’ailleurs ? Vous en connaissez une ? Moi, je ne vois rien qui pourrait permettre de les différencier. Le problème, c’est que l’une de ces entités est aux commandes et que l’autre tente de prendre les commandes, et, en substance, c’est la seule distinction qu’il y a entre elles.
Rose Pastor Stokes n’a jamais prononcé un mot qui fût une ligne rouge franchie dans la légalité et qu’elle n’eût donc pas eu le droit constitutionnel de prononcer. Mais son message adressé au peuple, l’idéal messager qui a enflammé leurs pensées et qui leur a ouvert les yeux, cette parole donnée a dû être annihilée. Il fallait que sa voix fût éteinte. Et par conséquent elle a été précipitamment matée lors d’une parodie de procès qui devait déboucher sur dix années de pénitencier. Sa condamnation était courue d’avance. Le procès d’une Socialiste dans un tribunal capitaliste est dans le meilleur des cas une farce. Avait-elle l’ombre d’une chance dans un tribunal où le jury était comme le bagagiste du capitalisme et où le juge était le voiturier des grandes entreprises ? Elle n’avait pas même le quart de l’ombre d’une chance. Et c’est ainsi qu’elle sera transportée au pénitencier pour une décennie si toutefois ces gens vont au bout de leur programme de déshonneur et de brutalité. Pour ce que j’en crois, je ne pense pas qu’ils le feront. En réalité, je sens nettement qu’ils ne le feront pas. En effet si la guerre devait s’arrêter demain, les portes de la prison s’effondreraient pour notre peuple. Leur intention consiste à faire taire la voix de l’opposition pendant le temps de la guerre.
VI
Quel compliment pour le mouvement Socialiste, tout de même, que d’être ainsi persécuté au nom de la vérité ! Il n’y a que la vérité qui affranchira le peuple. C’est la raison pour laquelle il importe de ne pas laisser la vérité venir auprès du peuple. La vérité a toujours été un dangereux inconvénient pour la loi des crapules, pour les spoliateurs et pour les pilleurs de tombes. En quoi la vérité se doit d’être étouffée sans ménagement. D’où leurs tentatives de démanteler le mouvement Socialiste, et, chaque fois qu’ils nous font un coup bas, ils augmentent nos rangs, ils suscitent des vocations, ainsi des milliers de nouvelles voix s’amènent et grossissent la voix de nos partisans du premier jour qui profèrent comme un Stentor que le socialisme est l’espoir de l’humanité et que son temps est venu d’émanciper le peuple des ultimes configurations de la servitude.
Comme il est désaltérant de boire cette gorgée d’eau fraîche de la main d’un camarade ! Elle est si rafraîchissante qu’elle semble venir des profondeurs du désert. Et comme il est réconfortant d’être le témoin de vos visages radieux cet après-midi ! Je vous le dis sincèrement et c’est ma certitude : vous êtes beaux. Et je suis heureux que vous soyez là en grand nombre. Votre tribu s’est agrandie d’une manière incroyable : c’est le jour et la nuit depuis que je suis venu ici pour la première fois. Vous n’étiez pas une foule, vous étiez un éparpillement, une poignée de présences. Voici quelques années, lorsque vous entriez dans une ville, il vous fallait tout d’abord vous demander si vous alliez pouvoir y rencontrer un Socialiste, et, le cas échéant, vous pouviez vous estimer chanceux et vous pouviez quitter la cité avec le cœur en fête. Si ce Socialiste était le seul de sa municipalité et qu’il est à ce jour encore en vie, il doit être dorénavant considéré tel un pionnier et tel un éclaireur dans les ténèbres. Il occupe dans votre mémoire une place de choix et il a d’ailleurs trouvé refuge dans les cœurs de tous ceux qui ont repris son flambeau. Aujourd’hui les choses sont bien différentes. Il est difficile de jeter une pierre dans la nuit sans atteindre un Socialiste. Ils ont presque le don d’ubiquité et les effectifs ne cessent de croître. Et quelle superbe révolution s’accomplit dans le peuple !
Il y a quelques années de cela, je devais aussi prendre la parole dans l’Ohio, dans la ville de Warren. C’était à l’époque de l’assassinat du président McKinley. Comme tout le monde l’a fait, j’ai déploré cet événement tragique. Aucune espèce de Socialiste n’aurait pu se rendre coupable d’un tel crime. Nous ne partons pas à l’assaut des individus. Nous ne cherchons pas à prendre notre revanche par rapport à ceux qui sont en contradiction avec nos crédos. On ne se bat pas contre des particuliers. Nous pourrions même avoir un élan de pitié pour ceux qui nous haïssent. Nous ne les détestons pas étant donné que nous valons mieux que cela : nous pourrions leur tendre un verre d’eau s’ils en avaient besoin. Nos cœurs ne sont pas la maison du fanatisme particularisé, mais nous exécrons l’universel système social à partir duquel il est possible pour un homme d’accumuler une colossale fortune sans rien faire, et cela pendant que des millions d’autres endurent la souffrance et le combat, la lutte à mort pour l’existence, pour la quête éperdue des biens les plus élémentaires à la vie.
Comme je l’ai dit, le président McKinley venait d’être assassiné. Je devais ouvrir les débats dans la ville de Portsmouth où, du reste, on m’avait déjà mandé de m’exprimer un peu avant cette tragédie. Les ministres du culte chrétien de Portsmouth se sont hâtivement réunis en session extraordinaire et ont adopté une résolution stipulant ceci : «Debs, plus que toute autre personne, doit endosser la responsabilité de l’assassinat de notre bien-aimé Président.» Si l’on devait s’en tenir aux dires de ces pasteurs patriotes, alors il faudrait en conclure que c’est la doctrine prêchée par Debs qui fut la pierre angulaire de ce crime, et eux, ces mystiques bourgeois, disciples du respectueux et modeste Nazaréen, sont parvenus à cette bulle pontificale exigeant que je sois interdit d’accès à la ville. Ils ont même exigé du maire la rédaction d’un arrêté qui faisait écho à leur volonté. Mais contre vents et marées, j’ai quand même pu aller à Portsmouth peu de temps après. Soit. J’étais donc attendu à Warren où le cousin germain du président McKinley était receveur des postes. Je m’y suis rendu et je me suis inscrit en bonne et due forme. Il n’a pas fallu longtemps pour que l’on m’invite à quitter l’hôtel où j’étais descendu. En ce jour, j’étais pestiféré à l’ultime degré. On m’a vite fait savoir que l’auditorium où j’étais attendu ne m’ouvrirait pas ses portes et qu’il m’était formellement défendu de prendre la parole. Grâce à l’intermédiaire du seul Socialiste de la ville (et il n’était là que dans la mesure où son existence avait échappé à la surveillance), j’ai fait envoyer une dépêche au maire qui le prévenait que je prendrais malgré tout la parole à Warren ce soir-là, conformément au calendrier prévu, ou que, si cela ne pouvait pas se faire, je m’en irais allongé entre quatre planches.
VII
La Grande Armée de la République a mis sur pied une réunion d’urgence et s’est ensuite incrustée à l’auditorium. Toute la centurie républicaine était sur son trente-et-un pour occuper les meilleurs sièges et pour me museler au cas où mon discours serait jugé hors des clous. Je n’ai pas renoncé : j’ai rejoint les lieux, j’ai trouvé les portes ouvertes et j’ai dit ce que j’avais à dire. Il n’y a pas eu de dérangement. En toute transparence, j’ai divulgué à l’auditoire qui était responsable de l’assassinat du Président. Voici mes mots : «Tant que la misère prévaudra parce que l’Amérique d’en bas est victime d’un braquage existentiel, il y aura des assassinats dans l’Amérique d’en haut.» J’ai dû leur montrer, pour leur plus grand plaisir, que c’était leur propre mécanisme capitaliste qui était le seul responsable de ce drame. Autrement dit, l’abruti de garçon blanc qui a tué le Président n’a pu exister comme meurtrier que parce que le système du Capital a confisqué à ses aïeux toutes les opportunités de sortir de la pauvreté et les a brutalisés par surcroît, sans oublier que l’indigence de ces gens relève aussi de l’appareil capitaliste. Alors oui, ce soir-là, j’ai tenu bon dans mon discours et ce dernier a été correctement reçu, mais quand je suis parti de là j’étais encore un «citoyen intrusif».
Des années après cet épisode, je suis retourné à Warren. On aurait pu croire que toute la ville était de sortie pour l’occasion. J’ai été accueilli à bras ouverts. Je n’étais plus un démagogue, ni même un fanatique ou un citoyen qu’il fallait refouler. J’étais devenu hautement considérable pour la simple et bonne raison que les Socialistes avaient accru leurs effectifs et que le socialisme avait agrandi sa sphère d’influence intellectuelle et son pouvoir d’action. Et si jamais je devais devenir entièrement respectable, c’est que, j’en suis à peu près sûr, j’aurais excédé mon espérance de vie.
Ce sont les minorités qui ont fait avancer l’Histoire de cette planète. Ces minorités se comptent sur les doigts de la main historique : elles ont eu le cran de prendre place là où l’on s’expose au danger. Elles ont entretenu un rapport de vérité envers elles-mêmes et c’est cela qui a fait d’elles des guides crédibles et des orateurs véraces. C’est avec les tripes qu’elles se sont inscrites en faux contre l’ordre établi des choses et elles ont fait leur la cause des lamentables, la cause de ceux qui sont pauvres et qui subissent l’existence. Et sans le moindre égard pour leurs intérêts personnels, elles ont maintenu intactes leurs convictions pour les principes de la liberté et de la justice. Ce sont elles, ces minorités, qui peuvent être fières d’avoir dans leur équipe les quelques héros qui n’ont pas peur du sacrifice, les rares façonneurs de l’humanité, les précieux maçons qui ont construit les moyens de passer de la barbarie à la civilisation. La plupart de ces constructeurs préfèrent rester dans l’ombre et ne pas trahir leurs racines populaires. Ils ne sont pas de ceux qui ont la vaillance et la vue longue pour se ranger du côté d’une minorité méprisée qui se lève en l’honneur d’une théorie. Ils n’ont pas cette endurance morale qui érige les résistants, les endurcis et les conquérants. Ils sont plutôt à plaindre et non à dénigrer, quoiqu’ils ne puissent rien faire contre leur inertie en ces matières. Mais, grâce à Dieu, quelle que soit l’époque ou quelle que soit la nation, ce sont toujours les mêmes, toujours eux, les moins nombreux, qui ont été les braves parmi les braves, qui ont été les plus indépendants, les plus forts en autonomie, et qui sont allés au bout du devoir de l’Histoire qui leur incombait. Et nous, oui, nous qui sommes aujourd’hui rassemblés, nous leur sommes infiniment redevables d’être les sacrifiés d’hier, les souffrants de jadis, les courageux qui n’ont pas craint la prison et parfois les téméraires qui ont vu leurs os brisés sur une roue de torture. C’est encore eux, du reste, qu’on a fait brûler sur les bûchers et dont les cendres ont été dispersées aux quatre vents par les mains haineuses de la rancune et de la vengeance, tout cela parce qu’ils se sont démenés pour nous léguer un monde amélioré en comparaison du monde désastreux qui fut celui de leur entrée dans la vie. Nous savons que c’est pour les siècles des siècles que nous sommes les débiteurs de ces braves, pour ce qu’ils ont réalisé, pour ce qu’ils ont bravé, et, au fond, la seule façon dont nous pouvons leur renvoyer la balle, c’est en faisant de notre mieux pour nos prochains et nos lointains. Et c’est là le monumental objectif de tous les Socialistes de la Terre. Où que ce soit, ils sont traversés par la même électricité de l’Idéal, les mêmes nobles idées. En quelque lieu de cette boule qui nous héberge, ils se serrent la main par-delà toutes les frontières nationales, et, partout, on les entend s’appeler «Camarades», on les entend parler avec le vocabulaire béni de la camaraderie, avec cet espéranto qui provient du cœur et du sens de l’union et qui se greffe en bouquets de générosité sur toutes les lèvres. À chaque jour qui passe, ils se rapprochent unifiés tout au long de la ligne de front, et, de la sorte, ils mènent la guerre sainte de la classe ouvrière mondiale contre la classe internationale des dominants et des dévorateurs de l’existence. Ils ne sont pas infaillibles, ils commettent des erreurs, mais toujours ils apprennent de leurs bévues. Ils essuient aussi bon nombre de défaites, mais ils en sortent renforcés. On ne les voit pas faire un pas en arrière.
Le cœur du Socialiste, où que ce soit sur la Terre, ne connaît pas le rythme du repli.
VIII
Ils avancent, ils progressent, ici, là-bas, en tout lieu, par tous les méridiens qui enlacent le globe. Ils sont les travailleurs éveillés, les prolétaires qui ont une conscience de classe et ils sont les valeureux omniprésents, les omni-occupants de tous les coins de rue de ce monde en mutation. Partout ces enfants élevés à la dure, fils et filles de l’honnête besogne, partout ils proclament la bonne nouvelle de l’émancipation imminente, partout leurs cœurs accordent leurs violons à la plus sacro-sainte des causes de toutes les annales humaines, au plus sacral des élans qui ait jamais convaincu les hommes et les femmes d’entrer en action. Partout ils s’approchent de l’aurore démocratique, ils sont tournés vers le fort soleil de justice, et, sur leurs visages, se reflètent les idées luminifères qui formeront nos lendemains. Ce sont les Socialistes, les croisés les plus zélés et les plus enthousiastes, les innovateurs que nous n’avons jamais vus. Ils défrichent l’horizon pour les générations à venir et ils éclairent ce qui jusqu’ici était demeuré inéclairé. Leur feuille de route tient en quelques mots : l’affranchissement de l’humanité. Ils n’en ont pas moins été vilipendés, ridiculisés, emprisonnés, parfois même ont-ils enduré la persécution et la mort violente, mais ils ont protégé leurs arrières et ils n’ont pas dérogé à leur cause. À présent leur victoire finale n’est plus qu’une question de temps.
Voulez-vous hâter le grand jour de la victoire ? Rejoignez le Parti Socialiste ! N’attendez pas le jour d’après. Faites-le immédiatement : soyez partie prenante du ralliement justicier ! Sans peur et sans reproche, inscrivez-vous maintenant sur les listes, mettez votre nom sur les registres humains qui vous ressemblent. Ce n’est pas du tout par procuration que vous pourrez faire votre devoir. Seul vous pouvez le faire, à la loyale, à visage découvert, si bien que lorsque vous vous regarderez dans le miroir, vous ne verrez pas une tête qui s’empourpre de honte. Vous saurez ce que c’est que d’être un homme, un vrai, ou une femme, une vraie. Vous ne perdrez rien parce que vous gagnerez tout. Et vous serez d’autant plus immunisé contre le sentiment de la perte que vous rencontrerez quelque chose d’une valeur infinie, et, cette valeur, cet infini dont vous ferez la rencontre, ce sera vous et rien que vous. Il s’agit de votre besoin vital – la pure nécessité d’aller à la rencontre de vous-même. Il s’agit de répondre à la question qui vous demande ce que vous êtes vraiment, qui vous êtes pour de vrai; il s’agit de se mesurer à cette espèce de Jugement Dernier qui vous interrogerait sur ce que fut votre réelle raison d’être dans l’existence.
À l’heure où nous parlons, en ces temps troublés, vous avez besoin de savoir que vous n’êtes pas fait de ce métal conforme à l’esclavage ou propre à fabriquer de la chair à canon. Vous devez savoir que le plan de la Création n’avait pas prévu de faire de vous des laborieux de la chaîne de production pour enrichir un indolent patron de la classe de loisir et pour en même temps vous appauvrir. Vous devez savoir que vous avez un esprit à sculpter, une âme à fortifier, une dignité à préserver.
Il est impératif que vous sachiez que votre devoir est de vous libérer de l’animalité de cette époque sauvage. Et dans cette perspective, vous apprendrez que vous avez une voix au chapitre des choses raffinées comme la science, les arts et la littérature. Apprenez que vous êtes sur le point d’assister à un entrebâillement de la Mer Rouge qui vous fera découvrir un monde neuf et magnifique. Il est indispensable que vous resserriez les rangs avec vos camarades et vos collègues de travail, puis que vous preniez bonne conscience de vos intérêts, de vos possibilités et de votre liberté en tant que classe. Apprenez que vous êtes les ressortissants de l’humanité majoritaire. Apprenez encore que tant que vous croupirez dans l’ignorance, l’indifférence, la léthargie, l’anarchie des instincts et la satisfaction de votre sort, le clou continuera d’être vissé sur le cercueil de votre condition. Vous serez exploités, vous serez dégradés, vous devrez faire la manche pour obtenir le travail même le plus ingrat. Il ne vous sera payé que le salaire minimum – tout juste assez pour que votre turbin de sous-fifre vous permette de rester en état de travailler, et, par surcroît, on vous regardera de haut. Ce mépris et ce dédain viendront même des insouciants parasites qui vivent et jouissent de votre sueur et de votre travail sans profit.
Pour être respecté, il faut d’abord se respecter soi-même. Prenez une posture de fierté, regardez-vous tel qu’en vous-même Dieu vous a conçu et voyez se matérialiser la figure d’un homme ! Autant que faire se peut, ne vous laissez pas embarquer dans la situation délicate de ce pauvre quidam dont les oreilles ont entendu un discours Socialiste et qui, après cela, s’est dûment convaincu qu’il devrait lui aussi se convertir au Socialisme. Ce qui avait envahi ses oreilles était indubitable. «En effet», se dit-il, «l’orateur a parlé vrai et il est certain qu’il me faut rejoindre le parti». Sauf que, au bout d’un moment, son ardeur s’est refroidie et il a sobrement pensé que s’il devait intégrer le parti, son chef n’en sauterait pas de joie, de même que cela pourrait mettre en péril son travail. Et ainsi devait se terminer son cas de conscience : «Il est impossible que je prenne un tel risque.» Cette nuit-là, il fut seul dans son lit et quelque chose était resté sur l’estomac de sa conscience qui lui donna un affreux cauchemar. Les hommes font des mauvais rêves de ce genre dès lors qu’ils trahissent l’homme au fond d’eux. Or un Socialiste possède par contraste une conscience tranquille qui le fait bien dormir. Il se met sous ses couvertures avec toute son humanité et il se réveille le matin avec l’estime de soi inentamée – et le voilà qui peut sortir dans la rue la tête haute. Il n’a peur de rien, ni de personne; il peut aborder le monde entier avec confiance, sans tremblement, sans avoir à rougir de quoi que ce soit. Mais s’agissant de cette âme molle qui n’a pas eu la tripe d’écouter sa conscience et sa raison, s’agissant de ce faible, il a bondi de terreur dans son lit, à minuit, hanté par un songe d’horreur, et il s’est écrié : «Dieu du Ciel, il n’y a pourtant personne dans cette chambre !» En quoi il était dans le vrai : il n’y avait personne dans la pièce et en l’occurrence pas âme qui vive.
Qui donc voudrait s’endormir dans une chambre où pas une âme n’existe ? C’est une terrible chose d’être personne, d’être inexistant, d’être inanimé. Gageons que c’est un labyrinthe d’impersonnalité dont il importe de se sortir au plus vite.
Il y a une porte de sortie pour Baker, pour Ruthenberg et pour Wagenknecht : la prison ne devrait pas être le terminus de leurs existences respectives et forgées par de solides convictions. Cependant, pour l’homme impersonnel, il ne peut survenir aucun pouvoir judiciaire de la grâce, aucune sorte de pardon venu d’en haut. L’homme de l’impersonnalité est enfermé à perpétuité. Le premier venu peut choisir l’impersonnalité, mais il faut un homme, un vrai, pour être quelqu’un, pour incarner le choix d’être une personne.
Tourner le dos au Parti Républicain rongé de l’intérieur et au Parti Démocrate encore plus maladif, ne pas se faire abuser par les larbins pourris-gâtés de la classe dirigeante, voilà qui a du poids aussitôt que vous avez rompu les amarres avec tous les continents insoupçonnés de la corruption et que l’heure a enfin sonné pour vous de vous affilier à un parti minoritaire qui défend un idéal, qui obéit à des principes moraux et qui se bat pour une cause. De toute votre vie, ce sera le changement le plus décisif, la décision ultime, et bien assez tôt viendra le temps où vous voudrez me remercier de vous avoir encouragés en ce sens. Ce fut mon jour inoubliable, ma révolution personnelle. Lors de cette conversion, je me suis senti comme à midi en plein minuit. Ce fut presque comme si j’avais été frappé par la foudre et que j’avais depuis toujours voulu être le paratonnerre. Il est probable que la Grande Russie ait été saisie par un tel foudroiement, par une telle intensité : elle était mûre pour se transformer en une patrie de vivante lumière après avoir été des siècles durant suffoquée dans les vastes ténèbres.
IX
Il y a quelque chose de l’ordre de la splendeur, du réconfort et de l’inspiration dans cette exhortation du cœur à se conformer à la vérité qui nous est intime, d’être à l’écoute de ce qu’il y a de plus beau en nous-mêmes, spécifiquement, d’ailleurs, dans les moments très importants de notre vie. Or, à cette heure de ce jour, vous êtes à la croisée des chemins, mes chers camarades Socialistes ! Vous allez être soumis à l’épreuve du feu, et, cela, dans une proportion que nul ne peut anticiper. Au cas où vous auriez le cœur fragile et d’autres signes de faiblesse, le mouvement Socialiste vous perdra.
Il faudra que l’on vous dise adieu. Vous n’êtes pas de cette trempe qui fait les révolutionnaires et les révolutions. Et nous en sommes désolés, sauf si, à tout hasard, vous êtes des «intellectuels». Beaucoup d’entre ces «intellectuels» ont déjà pris la poudre d’escampette. Pour ce qui est de notre camp, ce n’est pas une perte, comme ce n’est pas un gain pour l’autre camp.
La nature «intellectuelle» des choses… Je me suis toujours amusé de cela. C’est toujours la même vieille rengaine qui sert à évaluer les hommes de troupe, le menu fretin. Que deviendrait le troupeau
s’il n’avait pas l’heur d’avoir un berger pour le guider hors des terres hostiles en direction des terres d’abondance ?
Oh oui, mes amis, «Je suis votre berger et vous êtes mon troupeau» !
Ce qu’ils voudraient que nous pensions, c’est que, sans les «intellectuels», nous ne sommes pas en mesure de revendiquer le moindre mouvement politique. Ils voudraient que la base populaire de notre parti soit inspectée par des autorités «intellectuelles» au même titre qu’il existe comme un corps d’inspection de la pensée dans les partis Démocrate et Républicain. Ces vils partis capitalistes sont administrés par des bolides «intellectuels» à leur sommet, puis, à leur base, le menu fretin les écoute et se trouve prêt à suivre les têtes de troupeau jusqu’aux enfers.
À l’intérieur des partis Démocrate et Républicain, on n’attend pas de vous, humbles citoyens, que vous fassiez preuve d’initiative dans la réflexion. Non seulement ce n’est pas une nécessité, mais, de surcroît, cela pourrait dangereusement vous égarer. C’est ce pourquoi les «intellectuels» sont plébiscités dans ces partis : ils formatent la pensée et vous validez ce format par le bulletin de vote. Ils partent en voyage en calèche, ils sont assis aux places molletonnées, et vous, pendant ce temps, vous voyez tous ces fanfarons vous précéder, vous entendez la pédante musique de ces cuivres, et, en transe, vous fermez la marche de ce cortège avec vos pieds qui pataugent dans la boue.
Le système capitaliste fait mine de s’intéresser à l’intelligence, de la valoriser, et les gens du monde de l’argent s’autoproclament détenteurs d’une intelligence supérieure. Lorsque nous nous sommes aventurés à dire que la classe ouvrière, une fois son heure venue, jouerait les premiers rôles, ils ont répondu sans ambages : «Jamais de la vie ! Pour gouverner, il faut avoir des talents.» Et bien sûr les travailleurs n’ont pas les talents requis pour le poste. Et ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous le prouver en cautionnant fièrement les bords politiques de leurs maîtres, sous le pouvoir desquels, en outre, ils sont enchaînés dans la servitude et la pauvreté.
Désormais le gouvernement exploite ses chemins de fer dans le but de mieux conduire les affaires de la guerre. La propriété privée s’est mise à battre de l’aile, elle est complètement partie à vau-l’eau et le gouvernement a dû venir à sa rescousse. Ce que nous avons toujours soutenu, c’est que c’était au peuple qu’aurait dû revenir la propriété des chemins de fer. C’est au peuple que devrait revenir le droit d’exploiter selon son bon vouloir le tracé de la voie ferrée. Cela fait vingt ans que nous le préconisons. Mais les capitalistes et leurs suppôts ont émis de véhémentes objections. «Il vous faut des talents pour faire fonctionner les voies ferrées.» C’est avec une raillerie pas même dissimulée qu’ils nous ont renvoyé à nos études. Soit. Il y a peu, William McAdoo, le gouverneur général des chemins de fer marqués du sceau gouvernemental, a démis de leurs fonctions tous les directeurs grassement rémunérés ainsi que d’autres surnuméraires apparatchiks. Autrement dit, ce que William McAdoo a fait, c’est qu’il a virilement licencié les «cerveaux» du chemin de fer, et, quoi qu’on en dise, les trains n’en sont pas moins à l’heure dans les bons quais de gare. Avez-vous d’ailleurs noté une dégradation des services depuis que les «cerveaux» ne sont plus aux manettes ? Dorénavant, nous sommes aux prises avec un système a priori décérébré, en l’occurrence un système qui ne serait plus qu’une pâte avec des mains pour le malaxer – des mains qui n’ont pas peur de mettre la main à la pâte. Or tout a l’air fonctionnel et tout est même plus efficace que du temps où les «cerveaux» présumés occupaient la tête des opérations. Et cela, voyez-vous, nous montre infailliblement, pour ne pas dire ostensiblement, ce qu’il en est de la qualité de leurs «cerveaux» capitalistes recrutés à prix d’or et célébrés à tout bout de champ. En vérité, c’est le genre de cervelle qui devrait pouvoir s’acheter pour un prix raisonnable sur le marché, à cette différence que, de leur côté, ils ne se sont jamais lassés d’affirmer les privilèges de l’intelligence supérieure et c’est à partir de cette affirmation qu’ils ont bâti la suprématie de leur classe sociale. Je ne nie pas qu’ils aient des cerveaux en capacité d’imiter l’astuce du renard et du loup, mais, en ce qui concernerait des cerveaux dotés d’une réelle intelligence, en ce qui concernerait un étalon de mesure de la force intellectuelle, il est clair que ce seraient les personnes les plus nécessiteuses de la Terre. Tenez : allez chercher cent capitalistes tels que ceux qui vivent par ici, dans l’Ohio, ramenez-les ici et laissez-moi le temps de leur poser une douzaine de questions banales au sujet de leur propre pays. Vous aurez alors la preuve directe qu’ils sont aussi ignorants et illettrés qu’autant de braves que vous pourrez interroger dans la soi-disant classe inférieure. Ils ne connaissent pas grand-chose à l’Histoire. Ce ne sont pas des foudres de guerre dans les sciences. En sociologie, ce n’est pas mieux, et, dans les arts, ils sont aveugles. Mais pour ce qui est d’exploiter, d’arnaquer, de détrousser, ils sont experts et ils s’y adonnent avec l’aval de la loi. C’est une constante : ils agissent légalement dans la mesure où la classe qui s’avère être la classe dominante détient le pouvoir de filouter à grande échelle, de même que le pouvoir de tenir le gouvernement en respect et de légaliser les vastes entreprises étatiques de malversation. Je suis d’ailleurs au regret de ne pas pouvoir en dire davantage à ce propos, faute de temps.
Ce sont ces faux jetons qui n’ont de cesse de vous entretenir de votre devoir patriotique. Ce n’est pas leur devoir patriotique à eux qui les occupe, non, c’est le vôtre. Et c’est là un distinguo pour le moins notable. Leur devoir patriotique ne les envoie jamais sur la ligne front, ni ne les parachute dans la fureur des tranchées.
Et à ce jour, entre autres choses qu’ils exigent de vous, ils vous appellent à «cultiver» des jardins belliqueux, alors que, en parallèle, un rapport officiel sur la guerre vient de spécifier que 52 % des terres arables et des sols fertiles sont laissés en friche par les propriétaires fonciers, les spéculateurs et les profiteurs. Eux-mêmes, du reste, ne mettent pas leurs mains dans la terre. Et à supposer qu’ils en aient la volonté, ils ne pourraient de toute façon aller plus loin. Ils ne fournissent pas non plus les autorisations pour que l’on fasse ce qu’ils ne font pas. Ils gardent la terre désœuvrée aux seules fins de l’enrichissement, pour empocher des millions de dollars de plus-value injustifiée. Qui donc fait de cette terre un bien précieux alors même qu’elle est défigurée par des clôtures et qu’elle est laissée à l’abandon ? C’est le peuple. Qui s’en met plein les poches ? Qui tire profit de cette énorme valeur accumulée ? Ce sont les très grands propriétaires fonciers. Et tous ces maudits propriétaires fonciers qui n’ont pas les mains dans le cambouis sont parmi les plus considérables «patriotes» de l’Amérique.
X
Et tant que nous y sommes, juste en passant, je voudrais que l’on s’arrête sur ce que l’on comprend par cette appellation de «grand propriétaire foncier». «GRAND PROPRIÉTAIRE FONCIER !» C’est-à-dire : l’individu qui s’est approprié la propriété foncière et par surcroît ce qu’il y a de plus foncièrement commun. C’est un seigneur de la terre, un dieu du terrain bâti et non bâti, et on doit le reconnaître à cet égard comme un hyper-patriote. Et ce seigneur-là dont la quasi-totalité de la terre est en sa possession, ce seigneur en question vous raconte que la guerre se fait afin de refaire dans le monde un plus épais bouclier démocratique. Et celui qui vous dit de telles sornettes, c’est celui qui exclut de son domaine privé toute l’humanité. C’est le même qui, prétextant une filiation avec les suréminents patriotes de l’Amérique, ramasse le magot au détriment de ceux qui ont été massacrés ou mutilés par milliers dans les pandémoniums de la guerre. C’est lui encore, ce patriote infatué, qui incarne en réalité le pire ennemi du peuple. C’est lui qu’il est indispensable de balayer des lieux de pouvoir – celui qui représente la plus fondamentale menace pour votre liberté et pour votre bien-être : il est en cela plus nuisible que les grands propriétaires prussiens qui caracolent de l’autre côté de l’océan.
On l’a dit : un peu plus de la moitié des terres sont en friche intentionnellement, et n’oublions pas que ce sont leurs propres statistiques ! Ils vous disent et redisent qu’il y a une préoccupante pénurie de farine et que vous devez en produire davantage. Dans la même tonalité, ils vous culpabilisent en vous incitant à économiser du blé en vue d’en exporter l’épargne à l’autre bout du monde, là où les soldats périssent au combat, et, cela, ils vous le disent sans vergogne alors qu’une bonne moitié de vos terres cultivables sont délaissées par les grands propriétaires fonciers et les profiteurs. Qu’est-ce à dire ?
Avec le même son de cloche, on vous rebat les oreilles au sujet d’une pénurie de charbon qui affecte l’Ohio. Cela dit, l’État de l’Indiana, où je vis, se voit très largement pourvu de gisements de charbon.
C’est une ressource pour ainsi dire inépuisable. Où que nos pieds foulent le sol, ils sont susceptibles de marcher sur du charbon. Les pépites noires du charbon sont à la portée de nos mains : il nous suffit de les cueillir et d’en faire ce que nous voulons, quand nous le voulons. Et nous avons même les mineurs, fin prêts à entrer dans la mine. Sans parler des machines, du reste rutilantes, prêtes à se joindre aux opérations d’extraction à dessein d’augmenter la production selon n’importe quelle quantité souhaitée. Outre cela, voici trois semaines, un haut responsable national du syndicat des Travailleurs de la Mine a publié une déclaration adressée au ministère du Travail de ce pays pour le mettre au parfum de cette incohérence : à l’heure où nous parlons d’une disette du charbon aux États-Unis, on comptabilise pas moins de 600 000 mineurs de fond auxquels il n’est pas permis de travailler avec des horaires excédant la demi-journée. Cela fait des années que j’arpente le bon État de l’Indiana, cela fait longtemps que je me rends dans les bassins houillers, et, tant et tant de fois, j’ai vu des mineurs inoccupés alors même que le charbon venait à se raréfier à la surface.
Alors ils vous avertissent que vous devez acheter votre charbon au plus vite. Ils vous font peur en vous racontant que vous allez mourir de froid l’hiver prochain si vous ne le faites pas. Et par la même occasion, ils vous font subir de multiples inflations sur le prix de votre charbon ! Alors oui, cela ne peut que vous convenir à la perfection si vous votez pour les Républicains et les Démocrates et que vous avez foi en la propriété privée des mines de charbon exploitées à des fins lucratives !
Les mines de charbon étant dorénavant placées sous la perfusion du privé, il s’ensuit que leurs agents d’exploitation désirent un contexte de pénurie de sorte à augmenter leurs prix et de sorte à s’enrichir à l’avenant de l’inflation. En effet, si le charbon était abondamment tiré des profondeurs de la mine, on verrait apparaître un phénomène de déflation des prix et cela ne serait pas du goût des propriétaires. Les prix montent en flèche et les profits grossissent dès lors que nous acceptons un temps de vaches maigres pour le charbon.
Il est tout aussi évident qu’il existe une collusion entre les propriétaires de mines et les chemins de fer. Les maîtres de la mine soutiennent qu’il n’y a pas de wagons pour transporter la marchandise et les cheminots leur font écho en disant qu’il n’y a pas de charbon pour alimenter les locomotives. Et toutes ces accointances participent d’une escroquerie du peuple en plus d’être une frauduleuse tentative de faire valoir un mensonge.
Illustrons d’ailleurs ce point tout à fait vital. Ici même, tout autour de nous, il y a des gisements de charbon à revendre. Nous avons les mineurs et nous avons les machines en nombre suffisant pour la production. Pourquoi diable existe-t-il alors d’un côté une pénurie de charbon et de l’autre un attroupement de mineurs inemployés et affamés ? N’est-ce pas là un problème absurde, ridicule, voire criminel ?
Nous, les Socialistes, nous disons ceci : «Au nom du peuple, partez à l’assaut des mines et prenez-en possession.» Mettez les mineurs au travail et donnez à chacun de ces hommes de la mine le bon équivalent de tout le charbon qu’il arrache des abysses. Simultanément, réduisez la longueur de la journée de travail au prorata du progrès technique des machines. Cela résoudrait d’un seul coup le problème de la pénurie de charbon et celui de la crise des mineurs. Mais c’est une proposition d’une telle simplicité que le peuple n’en verra pas la couleur. Néanmoins, le moment venu, le peuple se verra obligé de prendre une décision de cet acabit étant donné que nous ne voyons point à l’horizon une autre alternative efficace et définitive pour en finir avec cette absurdité.
En l’état actuel du dispositif politique, le mineur n’est autre qu’un esclave du salariat, et à sa descente sociale se conjugue une descente dans des fosses de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Il est dur au mal dans son travail et il produit une tonne de charbon. Cependant il ne possède pas une once de ce qu’il produit. Le charbon est l’exclusive propriété d’une ploutocratie peut-être originaire de New York, peut-être pas, en tout cas il l’est d’une corporation de richards, laquelle, n’en doutons pas, est en train de naviguer en haute mer sur de flottants mastodontes de plaisance. À moins que cette même corporation soit en train de frayer avec les royautés des capitales européennes, cela ne fait guère de différence. Quoi qu’il en soit, c’est là, dans ces lieux protégés du vent de l’Histoire, que toute cette engeance batifolait en amont de la déclaration de la guerre. Le prétendu capitaine d’industrie qui a son domicile à Paris, à Londres ou à Vienne ou au sein de toute autre place forte de la vie mondaine, cet homme-là n’a nul besoin de travailler pour se vautrer dans le luxe. Lui, ce qu’il est dans son essence, c’est qu’il est essentiellement le propriétaire des mines, tout comme il pourrait être le propriétaire des mineurs.
XI
C’est là que vous êtes remisés, vous, les travailleurs, et rien ne changera de cette relégation tant que vous serez les soutiens des partis politiques de vos maîtres et de vos affameurs. Votre vote est l’une des causes des pertes d’emploi des mineurs et il fait d’eux les vassaux sans-le-sou des très grandes entreprises.
Nous, les Socialistes, nous préférons tenir ce langage : «Appropriez-vous les mines et organisez le rappel des troupes minières, puis donnez à ces braves hommes le salaire qui correspond à ce qu’ils accomplissent en bas dans le noir.» Ce faisant, le mineur pourra se construire un foyer confortable, il pourra y vivre et y prendre soin de sa famille. À sa femme, ses enfants et à lui, il sera en mesure d’offrir des vêtements dignes de ce nom, et pas des fripes indignes d’un homme. Son alimentation sera aussi saine que profuse, et une chose en entraînant une autre, une éducation deviendra possible pour ses enfants afin qu’ils aient la possibilité de vivre la vie que tout être humain devrait pouvoir vivre. Et dans le même temps, le peuple aura du charbon au prix coûtant de son extraction.
Naturellement, cela serait du socialisme appliqué dans toute son envergure. Mais ce programme ne remporte pas encore les faveurs populaires. Il est trop visionnaire parce qu’il est facile à comprendre et tout aussi facile à mettre en œuvre. Ainsi vous allez devoir patienter encore jusqu’à l’hiver pour avoir votre charbon et en payer trois fois le prix, cela parce que vous vous évertuez à voter pour des capitalistes et pour le système renforcé d’un salariat esclavagiste. Votre problème, dans le fond, c’est que votre état d’esprit est encore perméable aux refrains du capitalisme.
Lincoln enseignait : «Si vous voulez quelque chose, il faut que votre volonté soit non pas au-dessus de ce que vous convoitez, mais déjà au-dedans.» Ainsi vous récolterez autant que ce qu’il plaira à votre cœur d’avoir semé. Mais un beau jour, réveillé à l’aube, vous réaliserez qu’un changement est nécessaire et vous vous demanderez pourquoi vous n’y avez pas songé plus tôt. Oui, en effet, il est certain qu’un changement se fait attendre, mais il n’aura rien à voir avec une modification des partis car il aura tout à voir avec un remaniement du système. Il sera question d’une transition d’un état de captivité à un état de liberté, d’un point de passage qui s’expatriera du despotisme pour s’installer dans la démocratie. On ira de la fermeture à l’ouverture et cette dernière sera aussi large que peut l’être notre globe. Et lorsque ce changement sera enfin d’actualité, nous n’aurons plus à déplorer la brutalité parce que la fraternité l’aura emporté. Mais pour aller vers ce changement, nous avons le devoir d’éduquer et d’organiser les travailleurs, que ce soit industriellement ou politiquement, et il faudra le faire non pas selon les voies ambiguës de Samuel Gompers, qui, tout au long de sa carrière, n’aura été que le médiateur de la classe dominante. D’ailleurs, aujourd’hui, la presse capitaliste ne le cite que pour lui tresser des lauriers d’admiration. Récemment, aussi, le bon Gompers a fait parler de lui sous les bannières des grands patriotes. Dès qu’une question épineuse est posée, vous ne le trouverez jamais du côté des réponses impopulaires. C’est un conservateur invétéré, tout content, finalement, de laisser la question du travail se discuter à la table du banquet où s’empiffrent Elihu Root, Andrew Carnegie et tout ce qui reste de la clique ploutocrate de la société civile. Quand ils dégustent des vins et qu’ils fument des cigares, c’est assez, en ce qui les concerne, pour briser les énergies de la grève et pour régler la difficile question du travail.
Et tandis qu’ils écrivent des dithyrambes en l’honneur de Gompers, ils mettent à l’index le syndicat international des Travailleurs Industriels du Monde (T.I.M.). Rares sont les hommes qui ont assez de courage pour dire un mot en faveur des TIM. Je prends sur moi d’avoir ce courage. Et qu’on ne vienne pas me chercher querelle parce que j’honore le syndicat des TIM. À la limite, j’accepte que l’on vienne m’attaquer par rapport au blasphème que je commettrais en m’en prenant aux ennemis des TIM.
Écoutez donc cela ! Il vient tout juste de se publier un fascicule d’une cinquantaine de pages intitulé «La vérité à propos du syndicat des TIM». Ce travail résulte d’une longue et méticuleuse enquête chapeautée par cinq hommes dont la réputation n’est pas problématique aux yeux du monde de l’argent. Au sommet de cette investigation, trônait le professeur John Graham Brooks, titulaire à l’Université de Harvard. Il était assisté de près par John A. Fitch, issu du Département des Affaires Religieuses de Pittsburgh, puis de M. Robert W. Bruere, enquêteur du gouvernement. Ces hommes éminents et tous ceux qui ont collaboré avec eux lors de cette enquête impartiale ont assuré, pour reprendre leurs propres termes, qu’ils avaient suivi le syndicat des TIM «à la trace». Ils ont examiné ses faits et gestes à dater des événements de la ville de Bisbee, en Arizona, où l’on a vu les fameux «patriotes», coquins hommes d’affaires et criminels notoires, monter le bourrichon de la foule afin qu’elle expulse manu militari, dans les plus viles conditions, pas moins de 1200 travailleurs grévistes que la rumeur accusa d’être des membres du syndicat des TIM. Or tout le monde savait que c’était une accusation portée à tort et c’est là que ce fascicule devient pour nous une source précieuse.
XII
Il suffit seulement de prendre un homme et de lui coller sur le dos l’étiquette de «TIM» pour qu’il soit lynché. C’est ce qui s’est passé pour Praeger, un homme absolument innocent. Il était Socialiste et il portait un nom à consonance allemande : c’étaient là ses crimes. Tout s’est accéléré à l’occasion d’une rumeur qui prétendait qu’il n’était pas fiable, aussi a-t-il été prestement appréhendé par une multitude lyncheuse et lâche composée de soi-disant «patriotes».
La guerre convertit l’impossible en possible : elle accouche de tels crimes et de telles malédictions. Et la guerre avance, la guerre entre par effraction dans le monde, indépendamment du peuple et de sa volonté. Quand les requins de Wall Street ont le mot «guerre» à la bouche, les journalistes, eux, reprennent en chœur le chant du squale financier, puis tous les prédicateurs de tous les clergés se hissent au sommet des pupitres pour dire «Amen». Quelles que soient les époques, les hommes de religion, les sermonnaires qui montent à la chaire ont été du côté des dirigeants et non du côté du peuple. C’est l’une des raisons pour lesquelles les prédicateurs de toute confession dénoncent si passionnément les TIM.
Prenez le temps de lire ce fascicule qui parle des TIM. Ne prenez pas pour argent comptant ce que les gens de Wall Street et le journalisme diffusent. Lisez ce rapport circonstancié sur les TIM établi par cinq hommes respectables et objectifs qui ont enquêté pour faire avancer la cause de la vérité, pour faire descendre la vérité parmi le peuple américain. Ce que ces hommes de bonne foi exposent, c’est que, tout au long de son histoire, le syndicat des TIM n’a jamais malmené les dominants autant que ces derniers ont malmené les dominés syndiqués.
Je crois savoir en ce moment que vous ne lisez dans la presse quotidienne aucun article relatant les événements du procès de Chicago, n’est-ce pas ? À l’ouverture de ce procès, vous étiez assaillis de détails, de récits exhaustifs de la situation, et tous les journaux se gargarisaient de cette actualité en s’attendant à cumuler des preuves à charge contre les TIM. Le discours ambiant évoquait la réalité d’une conspiration des dominés contre le gouvernement. Or le procès a suivi son cours, essorant chaque témoin, coupant les cheveux en quatre de chaque témoignage, sans parvenir une seule fois à prouver le moindre cas de violence caractérisée. Pas un seul cas de violence, entendez-vous ? Cela signifie qu’ils ne possèdent aucun témoin à même de charger qui que ce soit, sinon la mule, mais il n’en reste pas moins que 112 hommes sont sur le banc des accusés après avoir moisi plusieurs mois en prison en n’ayant commis aucun crime, sinon celui d’appartenir au syndicat des TIM. C’est assez, vous me direz, pour inventer un crime, pour condamner un corps au monachisme carcéral et pour bannir un esprit en enfer. À peine suffit-il de murmurer les lettres «T. I. M.» et vous êtes d’emblée relégué dans le camp de la forfaiture. Toutefois il faut mettre cela au crédit des TIM, car nonobstant les accusations portées contre lui, le syndicat s’est toujours battu pour les hommes des bas-fonds, pour les sous-sols de la société. C’est pourquoi l’on méprise William D. Haywood, c’est pourquoi cet homme est poursuivi en justice, pendant que Gompers est glorifié, cristallisé, adulé par la même bande de mauvais larrons qui persécute les justes cœurs.
Ce qu’il vous faut désormais, vous, les travailleurs, c’est un sens de l’organisation, j’entends par là non pas une organisation divisée par métiers, mais une organisation organique, un regroupement, une harmonie révolutionnaire de dimensions syndicales et industrielles. Vous tous, les travailleurs d’un même secteur, abstraction faite de votre métier ou de votre place dans l’organigramme, vous devriez être les membres d’une seule et même union de forces.
L’action politique et l’action syndicale doivent se compenser et se soutenir l’une l’autre. Ce n’est pas au moyen des urnes que vous réussirez à instituer la République des Socialistes. Vous devrez en couler le béton fondateur par le biais de l’organisation syndicale. En quoi l’union des travailleurs est le signe avant-coureur de la démocratie des ouvriers. Tout commence dans l’atelier : en associant les forces vives du travail sur les lieux mêmes du travail, on prépare le grand territoire démocratique. Organisez-vous secteur par secteur et unissez-vous ensuite dans toute la vie industrielle ! L’union fait la force, ce n’est pas nouveau, et, en agissant pour le bien commun, vous serez invincibles !
Dès lors que vous serez soudés dans la sphère industrielle, vous vous rendrez vite compte que vous pouvez aussi bien administrer l’industrie qu’en tirer parti. Vous en viendrez vite à l’évidence qu’il n’est nul besoin des maîtres et des saigneurs à blanc. Ce sont tout bonnement des parasites. Ils ne sont pas ceux qui vous embauchent, parce que, contrairement à ce que vous croyez, c’est vous qui les embauchez afin qu’ils vous dérobent le fruit de votre production. Et c’est ainsi que fonctionne la méthode industrielle. Je crois bien que vous pouvez vous passer d’eux, non ? Votre travail ne nécessite pas leur présence. Tant que vous serez les poissons de leurs filets, vous ne connaîtrez pas la liberté. Vous devez être les maîtres de vos propres outils et alors vous serez en mesure d’avoir la mainmise sur votre propre travail, de profiter des créations de vos activités professionnelles, d’être des hommes libres plutôt que des esclaves de l’industrie.
Syndiquez-vous en étant aussi vastes que les industries et agrandissez-vous encore. Puis réunissez-vous dans le Parti Socialiste. Votez à la manière de la grève et faites grève à la manière du vote.
Votre syndicat et votre parti englobent toute la classe ouvrière. Ce que le Parti Socialiste exprime, ce sont les intérêts, les espoirs et les ambitions de tous les laborieux de ce monde.
Mobilisez vos collègues de travail, vos amis d’infortune, dans le syndicat industriel et dans le parti politique auxquels ils appartiennent légitimement, tout particulièrement cette année, en ces temps historiques pour les forces ouvrières qui vont déferler sur le monde comme elles ne l’ont jamais fait naguère. C’est l’année ou jamais, l’année d’un Appel des hommes et des femmes de courage, de cœur, l’année de la maturité des deux sexes pour aller au bout du devoir de liberté.
XIII
Entrez dans les rangs du Parti Socialiste et trouvez votre rôle parmi nous. Aidez-nous à inspirer les faibles et à convaincre les indécis. Donnez de votre personne pour hâter la venue d’un monde plus juste et plus lumineux pour nous tous.
Dès lors que nous serons unis dans l’espace industriel et que nous formerons une coalition le jour des élections, nous incarnerons l’irrésistible pouvoir d’une classe qui peut apporter – et qui le fera – la paix perpétuelle dans le monde. Nos vies sont au diapason de ce devoir tutélaire : nous œuvrons à préparer nos intelligences, nos courages et nos forces pour la paix. En temps voulu, tout l’univers industriel sera édifié selon des bases coopératives. Nous réussirons à conquérir le pouvoir public, et, alors, nous transfèrerons les titres de propriété des chemins de fer, des lignes télégraphiques, des mines, des usines et des industries géantes à la capacité collective du peuple. Nous prendrons possession de tous les services publics au nom du peuple. Ainsi verrons-nous advenir la démocratie industrielle. Nous serons une nation libre dont le gouvernement sera issu du peuple et sera nommé par le peuple en vue du peuple.
Voici venu le temps pour nous tous de faire notre devoir ! Le clairon de la conscience retentit dans nos oreilles et nous ne pouvons être sourds à son appel – autrement nous serions coupables de trahison envers nous-mêmes et notre grande cause.
En revanche, n’ayez aucune inquiétude quant à l’accusation de trahison envers vos maîtres. Soyez plutôt inquiets de la trahison qui vous concerne en propre. Ne vous mentez pas à vous-mêmes et en principe vous ne serez jamais le traître d’une bonne cause sur la Terre.
Oui, lorsque le moment sera venu, nous tiendrons fermement les rênes de ce pays et du monde. Il nous faudra mettre hors d’état de nuire toutes les institutions capitalistes avilissantes et esclavagistes et les réhabiliter comme institutions libres et humanistes. Chaque jour, le monde évolue sous nos yeux. Le capitalisme entre dans sa phase crépusculaire. Il est de notre responsabilité de faire se lever le soleil novateur d’une nation républicaine libre. Nous réclamons des bâtisseurs de mondes et de nouveaux architectes de l’industrie. Nous, les Socialistes, nous sommes les bâtisseurs de la Beauté qui doit être à la racine du nouveau monde à venir. Tous autant que nous sommes, nous avons pris l’engagement de participer à cette construction. Cet après-midi, nous vous invitons à rejoindre nos troupes – pour ne pas dire que nous vous mettons au défi de le faire – et à prendre votre part de responsabilité dans cette immense architecture de la paix des peuples, ceci au nom de ce qui fait de vous des hommes et des femmes de plein droit.
Avec le temps, les horloges seront toutes à l’heure de notre superbe cause – la plus grande de toute l’Histoire – et nous entendrons retentir les cloches de l’émancipation de la classe ouvrière ainsi que la fraternité de toute l’humanité…
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