Ralph W. Emerson et la guerre civile : il faut bien que jeunesse se refasse, par Gregory Mion (28/02/2026)

Crédits photographiques : Charly Triballeau (AFP).
«Les peuples somnolaient, mais le destin prit soin qu’ils ne s’endormissent point.»
Hölderlin.


Note du traducteur :

Il serait trop facile d’accuser le Sud de toutes les calamités malgré la scission flagrante qui emporta la nation américaine dans la guerre civile. L’injustice des champs de coton sudistes est un argument fatigué. Le nègre d’Afrique du temps de Nat Turner souffrait de l’Amérique en général et pas seulement du Sud en particulier. Il n’est pas sûr que le contexte ait évolué – il a peut-même même empiré puisque le préjugé racial a survécu aux justes luttes abolitionnistes qui donnaient aux indociles une concrète matière à combattre. Une fois la loi scélérate abattue, il ne reste rien sinon le préjugé (pire que la loi), sinon l’antimatière des esprits régénérés dans le racisme par voie de ressentiment. Difficile désormais de s’appuyer sur une superficielle et confortable bipartition nationale en termes de xénophobie : un Sud raciste et un Nord tolérant (chose qui n’a jamais existé hormis dans les fausses consciences, chose qui n’est qu’une fiction utile, comme on le dit de «l’état de nature» en philosophie politique). Hier et aujourd’hui : l’Amérique au mieux infantilisante, au pire brutale avec ses nègres, l’Amérique hypocrite et spectaculaire qui a noyé le poisson avec son premier Président Noir. Ce qu’en disait Emerson ? Trahison à tous les étages : on aurait pu croire que le Diable s’était fait démocrate (bien avant Theodore Roosevelt et ses safaris africains, bien avant Donald Trump et ses paroles indignes). Le cumul de la poésie et de la philosophie, chez Emerson, ne peut manquer de voir la veulerie du Nord au-delà de la violence du Sud. Il en résulte cet Appel à la jeunesse du Nord à se sortir de ses salons et à entrer dans la mêlée historique. Il faut que certains se rendent compte, malgré qu’ils en aient, qu’il y a une manière d’être plus raciste que le général Lee, et, cette manière, c’est de rester bien assis sur sa chaise en attendant de voir dans quel sens va tourner le vent de l’Histoire. Un pays n’est pas la somme de ses points cardinaux, il est la somme de ses âmes, et pour que se fasse vraiment la jeunesse des villes d’élite, il faut qu’elle aille au front et qu’elle se mette à la mesure de la démesure de l’inconséquence américaine nationale : nous en sommes arrivés là non pas tant parce que des illettrés du Sud ont voulu prendre les nègres en otage, mais parce que des lettrés et des puissants de tous horizons n’ont pas estimé l’Afrique à sa juste valeur humaine (c’est-à-dire sur un véritable pied d’égalité). Ainsi croyait-on qu’une certaine jeunesse dorée s’était déjà faite, mais Emerson exige d’elle qu’elle se refasse afin de réellement se faire sans plus risquer de se défaire. Il est essentiel que beaucoup découvrent l’ampleur de la trahison qui n’est ni du Sud, ni du Nord, mais d’un état peu reluisant de l’âme américaine qui n’a pas été à la hauteur des idéaux rédigés par les Pères Fondateurs. Pour cela, le poète exige le volontariat, la volonté d’aller au-devant de ses responsabilités, le désir de connaître que la Guerre de Sécession est l’affaire de tous et non la profession de quelques malotrus mangeurs d’opossums.
NB – Nous avons fait succéder à cet impitoyable poème de Ralph W. Emerson une funèbre chanson folklorique de circonstance
(The Hearse Song). Elle a eu sa popularité sommitale au cours de la Grande Guerre et nous l’avons adaptée (davantage que traduite) conformément à l’une des versions qu’en offrit Carl Sandburg.


VOLONTAIRES

par Ralph Waldo EMERSON


I

Que les accords soient mineurs et mélancoliques,
Et loin de moi toute pensée condescendante;
Des résonances de repentir et de douleur chronique,
Une mer des Tropiques et ses voix gémissantes;
Decrescendo et tendresse dans le cachot
Où un prisonnier dans ses chaînes est languide,
Chansonnettes et fredonnements, beaux matériaux
Venus de son Afrique et de ses plaines torrides.
Seule fortune par son père transmise –
Du malheureux parent au malheureux enfant –
C’était le chant plaintif de ses vocalises,
Et le bruit de ses fers dans sa vie d’agonisant.

Quelle est sa faute ou quel est son crime ?
Quel monde de fous a balafré ce magnanime ?
Cœur trop sensible et volonté de velours
Pour surmonter le destin qui l’attend quelque part –
Colombe en butte au bec du vautour –
La chanson détournera-t-elle la lance du pouvoir ?
Arraché des bras et du sein de sa mère,
Déplacé, ici même du moindre bagage dépouillé,
Sa nostalgique besogne pour être exemplaire
Refroidie par d’indécentes huées.
De grands hommes au Sénat ont leur position,
Le sage et le héros, voisins de siège,
Bâtissant pour leurs descendants la Nation
Qu’ils dirigeront en étant fiers de ce privilège.
De briser la chaîne, ils s’en sont abstenus,
Celle qui menottait la tribu nègre,
Tenus par des maîtres du mépris invaincu,
Leurrés par «l’Union», cet appât qui désintègre.
Et ici la Destinée s’est assise, disant ceci,
«Votre levain paiera pour tout ce que vous avez rabaissé,
Dans la paix factice dissimulez vos visages de veulerie,
J’apporte le grand jour des vraies fécondités.»

II

La liberté de toute son envergure s’envole,
Ne va pas se poser sur de maigres perchoirs,
Son ample avant-garde veut des terres agricoles,
Elle préfère les races pures et un pauvre terroir.
S’accrochant à de plus fraîches régions
Dont les ciels noirs font tomber le flocon,
Ce cristal de neige de sa bannière est l’étoile,
Comme ses rayures sont des ceintures boréales.
Longtemps elle fut passionnée par le Nordique;
Or maintenant que l’âge de fer a passé,
Elle ne boudera pas un séjour domestique
Avec celui qui du Soleil est la lignée,
Enfant trouvé du désert millénaire,
Où les palmiers s’épurent et les siroccos sévissent,
Il erre indemne par les voies incendiaires
Dans les climats étoilés des étés de justice.
Vers Dieu il a ses grands boulevards,
Inconnus des hommes aux cervelles nordistes,
Sans un nuage, longue est la portée de son regard,
Il voit ce que ne voient les lents nationalistes.
Si un jour devait venir le chef courageux
Pour enrôler sa volonté consentante,
Pour la liberté il se battrait et serait valeureux,
Et il viderait son cœur jusqu’à la mort violente.

III

À notre époque de dandys et de bandits bouffons,
Sevrée de sagesse, vidée de droiture,
Qui donnera du nerf aux vaillants garçons
Pour tout miser sur la Liberté, sur sa belliqueuse aventure ? –
Pour s’exiler brutalement de leurs vies festives,
Pour oublier leurs camarades euphoriques,
Et quitter leurs beaux foyers et leurs petites dames oisives,
Pour la famine, la corvée, la mêlée historique ?
Reste que dans l’air aimable et vif
Filent des messages plus incisifs encore,
Qui portent du divin le gracieux motif
Aux cœurs paresseux et sans ressort.
Si proche soit la grandeur de notre poussière,
Si près de l’homme soit Dieu,
Quand le devoir doucement appelle, Tu dois le faire,
Le jeune homme répond, Je le peux.

IV

Oh qu’il est bon pour l’âme heureuse
D’être enlacée des ailes de la Musique,
Étant de sa mémoire la voleuse
Des chagrins présents et antiques !
Plus heureux pourtant celui dont l’introspection,
Ancrée sur sa pensée subtile,
Ferme ses sens aux frivolités des générations,
Qui sont les ferments des cœurs futiles.
Mais de Dieu seul, le mieux aimé,
C’est celui qui en des temps de calamité,
Éclairé par une voix de son for intérieur,
N’écoute ni la terreur, ni le fond de la nuit,
Se limitant à son choix et son principe moteur,
N’éprouvant seulement que son feu d’aujourd’hui
Le guidant vers des pays d’héroïsme.
Il est entouré des terribles murs du fatalisme,
Il s’en va là où son but l’attire,
Et où ses coups lui promettent de célestes empires.
Tout autour le Péril, tout le reste affolant,
Le canon devant et partout la pluie de plomb,
Son office assigné par le clairon rugissant,
Il n’est pas en vain convoqué sur le front.

Inusable soldat sur les remparts,
Conscient de ceci – et c’est tout ce qu’il sait –
Celui qui se bat, celui qui peut choir,
La justice l’imprègne à jamais,
La justice d’avant et celle d’après –
Et le conscrit à côté d’elle au combat,
Fût-il un dieu dix fois tué au champ d’honneur –
Elle est sa couronne et sa gloire ici-bas,
Pour ce vainqueur de la mort et de la douleur.
Pour toujours : mais son ennemi fourvoyé,
Sûr et certain d’avoir vaincu,
Se voit néanmoins comme sa victime étendue,
Et perçoit dans les airs le sanglant bras de la vérité
Qui remet à l’endroit l’ordre juste et absolu.
Lui, pauvre diable dont les anges ont défait les actions,
Aveuglé de vanité, esclave du fanatisme,
Il vrille dans les anneaux du dragon,
À la botte d’un destin d’obscurantisme.

V

S’épanouit le laurier qui est la particularité
Du vigoureux gradé qui monte à la bagarre;
J’en vois les emblèmes, j’en apprécie les mélopées
Chantant les louanges des Droits Divinatoires,
Victorieux des torts de nos journées banales :
Fascinants gagnants, ils égarent
Les gens qu’ils veulent mettre à mal,
Et cachent leur triomphe à prévoir
Dans notre ruine ou notre bon moral :
Ils n’ont pas de frontières, jamais ils ne s’exaspèrent,
Ils habitent l’espace avec une force invariable;
Ils feignent d’être des nains, accroupis et ventre à terre,
Ils pourfendent les forts, rattrapent les infatigables :
L’herbe du destin va drue dans la vallée tuméfiée,
Elle est même abondante sur la motte castrale –
Qu’on le dise résolument, voici des divinités,
À côté d’eux, toutes les têtes sont spectrales.
LA CHANSON DU CORBILLARD

Un morceau du folklore anglo-saxon ravivé par temps de guerre


Il est Gris, il est Vieux, c’est le Corbillard qui fait sa tournée,
Tu ne sais pas si tu dois en rire ou en pleurer;
Car un jour tu sais qu’il viendra aussi te prendre, pour la patrie,
Et que le prochain charroi, ce pourait être toi – le conscrit.

Ils t’emporteront et ils te descendront dans la fosse,
Et tout autour des fossoyeurs auront des têtes de molosse;
Là-dedans ils jetteront de la terre et des pierres scélérates,
Et ils n’auront cure de la caisse si elle éclate.

La vermine rampe au dedans comme au dehors,
Partout elle traîne, sur ton menton, sur ta bouche, sur ton corps.
Les larves invitent leurs amis et leurs alliés aussi,
Et à travers toi l’enfer s’agite – tu es à leur merci.

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