Robert Bly met du plomb dans l’aile du rêve américain, par Gregory Mion (10/03/2026)

Crédits photographiques : Win McNamee (Getty Images).
Au sein d’une Amérique se voulant de plus en plus le commencement et le fondement du monde entier, sorte d’ἀρχή (arkhè) de la galaxie des hommes, le poète Robert Bly, dans la tradition du révolté légitime héritée de Thoreau, se revêt d’une cape poétique d’anarchie et s’inscrit en faux contre deux principes défavorablement structurants et dotés d’une influence planétaire : d’une part les États-Unis belliqueux revendiquant faire la guerre pour la paix (et qui se trouvent en paix de faire la guerre), et, d’autre part, le mythe ampoulé du Rêve Américain prétendant offrir au premier venu les conditions idéales de la vie sur Terre. Ainsi Robert Bly – comme Ginsberg et tant d’autres bardes inadaptés à la société gelée du rationalisme morbide – gonfla les rangs bariolés des poètes antimilitaristes à l’époque de la guerre du Vietnam. Manière, pour lui, de faire d’une pierre deux coups et de rabrouer les prétentions de l’Amérique vendeuse de rêves, car, en effet, hors de tout romantisme de l’immigration et des vies parties chercher des herbes plus vertes ailleurs, l’Amérique en guerre ne peut être que le dépôt de bilan de tous les espoirs dignes de ce nom. Et si elle devait cependant faire rêver quelques hommes, l’Amérique ne serait un rêve que pour les « comptables », elle serait le songe calculatoire des monarques du calcul représentatifs d’une monarchie calculatrice comprise comme seule puissance admise (arkhè de l’absolutisme américain de type chiffreur et de droit divin régnant sur un monde chiffré). Donc synthétisons cette dualité entre deux modalités de l’existence : l’Anarchie du poète contre la Monarchie de la forme achevée de l’antipoésie. Hors des froides fonctions de la finance ou des métiers rattachés à la faisabilité de l’argent, peut-être n’est-il point de salut aux États-Unis, point de chaleur humaine réelle. Si le chiffre et toutes les entreprises du chiffrement sont l’Esprit de l’Amérique, alors les comptables sont les grands hommes identifiés de ce grand pays (Hegel oblige – lui dont Robert Bly cite cabalistiquement le nom – avec sa théorie du grand homme perçu en tant que traducteur espéré de la volonté générale, c’est-à-dire, aux États-Unis, en tant que révélateur des sources de l’Argent pour les multitudes éduquées à être les soupirantes du Veau d’Or). Il n’y a pas de quoi rêver de l’Amérique dans ces circonstances et c’est en partie cette laideur morale qui a motivé Thoreau à se retirer de la densité des centres urbains, allant se réfugier sur les bords de l’étang de Walden, voici bientôt deux siècles, pour incarner, selon le contestataire Robert Bly, la figure d’un philosophe « herboriste » touché par la grâce d’une « solitude extrémiste », figure attitrée d’une Anarchie inspiratrice qui sut pressentir la gamme assassine des mauvais archétypes que la poésie américaine (la véritable !) n’a depuis lors cessé de combattre.
MANIFESTATION À WASHINGTON CONTRE LA GUERRE DU VIETNAM
Le 27 novembre 1965
par Robert BLY
En regardant ce qui est en bas, je vois des pieds qui bougent posément, gaiement, comme s’ils étaient presque dissociés de leurs corps
Mais il y a quelque chose qui se meut dans le noir à peine plus haut que notre champ visuel
Un bateau recouvert de mitrailleuses qui descend le fleuve dans la nuit
On ne peut pas l’aborder – il est telles ces ombres
Du temps sacrificiel des Puritains qui sortaient le soir pour tuer des dindes
L’Amérique implose
Sur le sol broussailleux, des lambeaux de métal criblent la friche
On ne se respecte pas nous-mêmes !
C’est un cérémonial du rabaissement,
Comme un homme dans le désert assyrien
Se versant des cendres sur le crâne…
Nous faisons la guerre
Comme un homme qui serait à lui-même sa canonisation…
UN RÊVE AMÉRICAIN
par Robert BLY
Des comptables, tels des hélicoptères, sont en lévitation au-dessus de la Terre,
Larguant de petits os sertis du nom de Hegel.
Un blaireau achemine les os dans sa fourrure
En chemin vers son terrier, où une famille entière cette nuit agonise.
Derrière les rideaux une choriste trépigne depuis des heures
En observant la rue par une fenêtre.
Il y a des rameaux morts laiteux peinturlurés
Sur les vitres des prestataires du transport routier ;
Un minime crocodile fermement s’accroche à ces brindilles
Pour se tenir à distance des feuilles mortes disséminées sur la chaussée.
La ruche, la nuit, fait de drôles de rêves :
D’obscurs petits trains tournent en rond –
De vieux rafiots de guerre se noient dans les gouttes de pluie.
COMMENT VÉCUT THOREAU
par Robert BLY
Henry David Thoreau a dit adieu à sa vie scandaleuse
Pour vivre au milieu des grues du Canada et des fourmis.
Les femmes l’effrayaient un peu, mais il a été
L’amant de son langage de toute beauté.
Son regard d’acier a mis plus d’un homme mal à l’aise.
Pour chaque jour du printemps, il connaissait la fleur
Qui s’ouvrirait hardiment ; il en a gardé une trace d’herboriste.
Il a principalement vécu dans une solitude extrémiste.
Le 27 novembre 1965
par Robert BLY
En regardant ce qui est en bas, je vois des pieds qui bougent posément, gaiement, comme s’ils étaient presque dissociés de leurs corps
Mais il y a quelque chose qui se meut dans le noir à peine plus haut que notre champ visuel
Un bateau recouvert de mitrailleuses qui descend le fleuve dans la nuit
On ne peut pas l’aborder – il est telles ces ombres
Du temps sacrificiel des Puritains qui sortaient le soir pour tuer des dindes
L’Amérique implose
Sur le sol broussailleux, des lambeaux de métal criblent la friche
On ne se respecte pas nous-mêmes !
C’est un cérémonial du rabaissement,
Comme un homme dans le désert assyrien
Se versant des cendres sur le crâne…
Nous faisons la guerre
Comme un homme qui serait à lui-même sa canonisation…
UN RÊVE AMÉRICAIN
par Robert BLY
Des comptables, tels des hélicoptères, sont en lévitation au-dessus de la Terre,
Larguant de petits os sertis du nom de Hegel.
Un blaireau achemine les os dans sa fourrure
En chemin vers son terrier, où une famille entière cette nuit agonise.
Derrière les rideaux une choriste trépigne depuis des heures
En observant la rue par une fenêtre.
Il y a des rameaux morts laiteux peinturlurés
Sur les vitres des prestataires du transport routier ;
Un minime crocodile fermement s’accroche à ces brindilles
Pour se tenir à distance des feuilles mortes disséminées sur la chaussée.
La ruche, la nuit, fait de drôles de rêves :
D’obscurs petits trains tournent en rond –
De vieux rafiots de guerre se noient dans les gouttes de pluie.
COMMENT VÉCUT THOREAU
par Robert BLY
Henry David Thoreau a dit adieu à sa vie scandaleuse
Pour vivre au milieu des grues du Canada et des fourmis.
Les femmes l’effrayaient un peu, mais il a été
L’amant de son langage de toute beauté.
Son regard d’acier a mis plus d’un homme mal à l’aise.
Pour chaque jour du printemps, il connaissait la fleur
Qui s’ouvrirait hardiment ; il en a gardé une trace d’herboriste.
Il a principalement vécu dans une solitude extrémiste.
Lien permanent | Tags : littérature, poésie, robert bly, gregory mion, guerre du vietnam, l'amérique en guerre |
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