Le stupide XIXe siècle de Léon Daudet ou le vide avec du verbe autour (28/06/2026)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Léon Daudet dans la Zone
Nous pourrions sommairement, mais utilement je crois, caractériser Le stupide XIXe siècle (1), sans doute l'ouvrage le plus connu de son auteur, Léon Daudet le mirifique, comme un manuel de résistance ou plutôt de réaction, à faire lire à tout honnête homme, s'il en reste, désireux d'abattre quelques idoles. N'entrons pas forcément dans le détail des différents chapitres qui composent cet ouvrage pour le moins féroce, qui fait immédiatement songer aux Modérés d'Abel Bonnard, à La France contre les robots de Georges Bernanos ou au XIXe à travers les âges de Philippe Muray, puisque nous en aurons résumé l'esprit fort impertinent en disant de lui qu'il tente moins de réagir contre telle ou telle dérive (une liste de 22 d'entre elles nous est même donnée dès les premières pages de l'ouvrage) que contre une atmosphère, une ambiance générale, aussi bien morale qu'intellectuelle, de pusillanimité, de franche trouille, de paralysie, de lâcheté quotidienne, à peine perçue, ayant façonné ou plutôt : ayant permis à l'homme médiocre de prospérer, et au réactionnaire de s'affadir en libéral selon l'auteur, «ce fuyard perpétuel», pour les yeux duquel c'est toujours «le plus violent ou le plus nombreux qui a raison» (p. 51), ce lamentable démocrate en fin de compte, qui se caractérise par «ses concessions à perpétuité» (p. 52), et, pour citer un des exemples qu'utilise Léon Daudet, le généralissime Joffre, qui «eut bien la force de vaincre l'Allemagne, dans de pires conditions que celles où Charles Martel vainquit les Sarrasins à Poitiers», mais qui n'eut pas celle «de secouer les préjugés démocratiques, qui lui avaient été inculqués de bonne heure et au milieu desquels il avait grandi et gagné ses grades» (pp. 29-30). Nous pourrions, brodant sur cette remarque de simple bon sens qui parvient, mieux que mille thèses, à capturer l'essence impalpable d'une époque, citer des centaines ou des milliers d'exemples quotidiens, non pas de ses cas de trouille subite mais, à l'occasion d'un propos ou d'un livre point trop idiots et même intéressants, noter immédiatement que leur auteur recule tout à coup, comme si venait de s'ouvrir sous ses pieds impeccablement républicains et finalement faussement rebelles, un abîme aussi vertigineux que fascinant.
Osera-t-il, non pas y sauter mais simplement éprouver le plaisir fin du vertige, et nous en faire part ? Le territoire de l'homme évoqué par Elias Canetti se réduit à mesure que le nombre de ses minuscules lâchetés s'accroît, et il y a fort à parier, en littérature, que la déchéance de l'auteur n'entraîne la putréfaction des livres.
Parlant de lâcheté, nous pourrions nous demander ce qui distingue un libéral d'un réactionnaire, si ce n'est, finalement, le courage, le simple courage de s'aventurer hors des sentiers mille et mille fois battus et rebattus. Pour commencer, le fait que le premier craint d'être taxé de réactionnaire, alors qu'il n'est «rien de plus beau, de plus net, de plus harmonieux, de plus efficace aussi» que de «s'affirmer en réaction contre la sottise et le mal, ceux-ci eussent-ils pour eux le nombre et la force». En somme, derechef, le libéral a peur, peur d'être pris pour ce qui, peut-être, le fascine secrètement mais devant lequel il recule comme devant une vision d'horreur. Et l'auteur de filer alors la métaphore médicale, qu'il a l'habitude de tisser dans de nombreux ouvrages, puisqu'il affirme que le corps humain sort de la maladie par la réaction : «C'est cette réaction que cherche le médecin hardi et intelligent, tant que les sources de la vie ne sont point taries, tant que le grand ressort n'est pas brisé. En clinique, l'absence de réaction, c'est la mort" et «il en est de même en politique», assène Léon Daudet, qui moque «l'objection fameuse du libéral contre la riposte aux assauts démocratiques et révolutionnaires» qui est "tirée de la comparaison dite fluviale : On ne fait pas qu'un fleuve remonte à sa source.» «Partant de là, grince Daudet, aucun vice ne sera jamais enrayé, ni aucun fléau arrêté, ni aucune diathèse combattue, ni aucune invasion repoussée» (p. 53, je souligne), ni aucun libéral ne se laissera durablement tenter par la figure torve et redoutable de son jumeau d'ombre, le réactionnaire.
Deux pages plus loin, Léon Daudet oppose de nouveau la réaction et le libéralisme, qui est, selon ses dires, «la Réformette, et [qui] est aussi la genevoiserie de Jean-Jacques, mise à la portée des cœurs de lièvre et des raisons déraisonnantes», alors que la Raison nous dit et nous redit qu'il faut réagir, car «c'est la vie et c'est le salut», mais qu'il faut surtout «réagir à fond, et persister dans la voie de la réaction choisie, si l'on veut aboutir à quelque chose». C'est cela en effet, «l'énergie politique», «qui complète la détermination politique, et assure infailliblement son succès», alors que «la déraison politique», durant ce siècle que Daudet appelle, tout bonnement, «le Stupide», comme si ce terme pouvait être systématiquement et légitimement accolé au XIXe siècle, «qui a tenu la corde et discrédité la réaction», le libéralisme ayant «empoisonné les hommes d'ordre et mis l'autorité légitime en défiance contre son propre droit» (p. 55).
Et dès lors Daudet de montrer que presque tous les échecs historiques de la France sont dus aux préjugés républicains; ainsi de la Grande Guerre, dont la durée a «tenu moins aux tranchées qu'à la lutte sourde et chronique du préjugé républicain» (p. 70).
Il faut revenir, en réaction, donc, contre la meute, contre les «gloires bestiales, tambourinées, homicides du siècle révolutionnaire, romantique et maboul», à une «gloire anonyme et obscure, par exemple «l'immanent et mûrisseur soleil de ce mort auguste (ô La Rochefoucauld !) qu'est le paysan de chez nous !» (pp. 72-3) et, contre les «parcs urbains de plus en plus denses», les «centres de recensement, de numérotage et de pression de clan" que flatte le politicien démocrate qui «ne s'intéresse qu'aux voix, et au nombre de ces voix» (p. 73), il faut retourner aux hommes ou plutôt : à l'homme, qui devra se détourner des si peu scrupuleux pêcheurs de voix et placer sa hardie liberté sous l'autorité d'un autre homme, le Roi bien sûr, «père politique, consubstantiel à [la] politique traditionnelle» du pays, «héréditaire comme cette politique, toujours vigilant, toujours raisonnable et opposant, à chaque péril et piège nouveau, une digue appropriée» (p. 75).
N'entrons pas davantage dans le reste des pages composant ce livre aussi méchant que drôle pour nous contenter d'évoquer l'entame de son deuxième chapitre, tout entier consacré au beau thème polémique de l'aberration romantique et ses conséquences, laquelle pose de façon saisissante une question redoutable et complexe que je me pose depuis bien des années désormais, et à laquelle j'ai bien conscience de ne guère avoir apporté de réponses satisfaisante : «Alors qu'aux grandes époques, la Cité inspire (si elle ne la suscite) la littérature d'imagination, sous toutes ses formes, aux époques de faiblesse mentale, c'est la littérature qui commande la Cité et qui désagrège la politique, en alimentant les rhéteurs. Il y a ainsi une correspondance directe entre le tonus politique d'un siècle et son tonus littéraire, que leurs rapports réciproques soient normaux ou renversés" (p. 81), une vue impeccablement applicable à notre siècle lui aussi parfaitement stupide, héritier lointain et contrefait de cette «littérature d'attitudes» (p.90) qu'est le romantisme qui, nous assure Daudet, «inaugure le grand cabotinage littéraire», puisqu'il est «le grand-père de tous les «moi, moi, moi», de tous les moitrinaires, qui se regardent pâlir et vieillir dans leurs miroirs ternis et écaillés» (pp. 83-4) (2), cabotinage littéraire dans lequel nous nous trouvons enfoncés jusqu'aux oreilles, à une époque stupide et veule «tenant à l'ambiance, à l'atmosphère médiocre du temps, au recroquevillement de l'esprit et du goût, à l'absence de la critique» (p.109), absence qui ne nous permet même plus de comprendre que la presque totalité de nos écrivants et écrivassières vivants sont, sans bien souvent jamais s'en douter puisqu'ils n'ont rien lu ou peu s'en faut, les héritiers directs de Zola, «ce façonnier d'ordures» (p. 115), lui-même compris par Léon Daudet comme étant «l'aboutissement naturel du romantisme, dont il a les principales tares, le verbiage, les répétitions, le procédé, l'égarement feint, et aussi l'hypocrisie» (p. 114), le romantisme vilipendé ayant «continué dans le débordement des passions et de l'instinct et dans l'appauvrissement [par excès] du vocabulaire», le Stupide, et notre propre siècle qui pourrait être appelé le Stupide au carré ou même au cube, ne connaissant, en guise de littérature, que des «passions affectées», un «instinct plat», ayant abouti «à la scatologie naturaliste et aux balbutiements du symbolisme à remontoir, à la dilution de la fantaisie dans le calembour et la calembredaine» (p. 148) et dans ce qui, désormais, pourrait bien avoir pour slogan celui de «l'abdication de l'esprit devant la
matière» (p. 172) partout visible, autrement dit quelque disqualification de l'homme (cf. p. 233) qui aura vite fait, parce que finalement il le souhaite, de se transformer en singe ou plutôt de redevenir singe (3), de dévoluer drastiquement jusqu'à l'amibe et même de ne plus porter aucun nom, certainement plus celui d'homme, sauf peut-être le nom qui n'en est pas un, tenant dans un petit mot de trois lettres seulement : rien, ce rien contre lequel Léon Daudet toute sa carrière somptueuse et violente et réactionnaire d'écrivain aura lutté sans relâche, avant que le flambeau ne soit repris par l'un de ses plus incontestables héritiers, Jean Cau bien sûr qui, dans son fulminant Discours de la décadence ouvert par une citation fort explicite de Flaubert («Dans le règne de l’égalité, et il approche, on écorchera tout vif ce qui ne sera pas couvert de verrues»), apporte du combustible au brasier dans lequel il jette ce qu'il doit lui aussi juger, à bon droit, comme un siècle stupide, sinon parfaitement bestial, abâtardi par le démocratisme, découronné de toute verticalité, bref, inhumain : «Vous avez voulu tuer les dieux, creuser les mythes jusqu'à ce qu'il n'en reste plus que des coques vides (un de vos tics est maintenant de porter celles-ci à votre oreille pour y entendre le bruit des anciennes mers et ainsi font les enfants, sur les plages, qui ramassent les coquillages morts...); vous avez voulu que cette terre ne soit le reflet d'aucun ciel ou que plus jamais les hommes ne projettent sur un Olympe leurs querelles, leurs amours, leurs danses et leurs combats. Notre présence au monde serait brute et, partant, expliquée par un matérialisme. Corps. Chair. Matière» (4).Notes
(1) Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle (Nouvelle Librairie Nationale, 1922), p. 8.
(2) Je rétablis dans cette citation le trait d'union de «grand-père» et ajoute le s manquant à «les».
(3) C'est en évoquant la vogue du darwinisme en France que Léon Daudet ramasse sa pensée dans un néologisme saisissant : «siemiesquification de l'homme».
(4) Jean Cau, Discours de la décadence (Copernic, 1978), pp. 72-3.
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