La société vivisectrice telle qu’elle a fini par tuer Renee Nicole Good : un poème prémonitoir, par Gregory Mion (24/06/2026)

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.
«Le pire mal n’est pas radical, il n’a pas de racines, et parce qu’il n’a pas de racines, il n’a pas de limites; il peut atteindre des extrêmes impensables et se répandre dans le monde tout entier.»
Hannah Arendt, Responsabilité et jugement.
Note du traducteur :
Avant qu’elle ne soit tuée de sang-froid par la partiale police américaine des douanes et de l’immigration le 7 janvier 2026 à Minneapolis, la dénommée Renee Nicole Good, entrée dans sa trente-huitième année sur la Terre, était une mère de famille inconnue de trois enfants, deux adolescents nés d’un premier mariage, puis un tout jeune garçon de six ans, fruit d’un deuxième mariage avec un homme (Tim Ray Macklin Jr.) dont elle devait se séparer avant qu’il ne décède à l’âge de trente-six ans le 25 mai 2023 (selon toute probabilité par le concours dramatique d’une mort volontaire car il s’agissait d’un ancien combattant, a-t-on appris, qui souffrait des retombées du choc post-traumatique, c’est-à-dire, socialement, que ce malheureux était porteur de l’une des plus terribles maladies auto-immunes des États-Unis). Elle était depuis remariée à une femme du nom de Rebecca Good. La plupart de son temps s’égrenait sur les horloges de sa maison de banlieue du quartier de South Central (Minneapolis) pour éduquer le petit dernier. Cette mère au foyer, du froid et discriminant point de vue de la carrière professionnelle, n’avait pas été davantage qu’une assistante dentaire ou que la petite main d’une coopérative de crédit. Elle était le rassurant visage de l’ordinaire qui est synonyme de la vie difficile dans l’Amérique impitoyablement méprisante vis-à-vis de la banalité ou de la classe des déclassés (sauf dans les grands romans, mais l’Amérique n’écrit plus beaucoup de grands romans parce qu’elle est de moins en moins habile et légitime pour faire de la place à la littérature). En outre et à ne s’en tenir qu’au plus flagrant de ce contexte d’oppression, quelque part sur la jointure de ces morts précoces et violentes (celle d’une femme et d’un homme qui furent unis par les liens du mariage et qui ont respectivement succombé aux cartouches amères de la police et peut-être à une balle suicidaire), se raconte l’ahurissante traçabilité de deux parcours américains que l’on dirait volontiers maudits et dont la précarité générale (celle des métiers modestes et des troupiers sans doute déscolarisés) ne pouvait que les mener quasi infailliblement vers un épilogue hâtif et sans pitié – et cette fatalité pourrait s’étendre aux vivants qui ont été les proches de ces immolés prématurés de la mythomane démocratie méritocratique, anciens conjoints, parents, enfants et amis, sûrement toutes et tous des misérables car la proximité avec un tel degré de tragédie ne concerne presque toujours que les gens qui n’ont pas pu manigancer les faveurs des bonnes conditions, les gens, au fond, qui ont démérité. Le comble de ce théâtre de la férocité, c’est qu’il a fallu que Renee N. Good meure en quelque sorte sous les yeux divertis du monde entier pour que cette existence marquée du sceau de la descente connaisse un peu d’ascension et que l’on mentionne, par-ci par-là, au détour d’une nécrologie bâclée, que cette victime de la brutalité policière (et victime sacrificielle de la dénivellation ourdie du terrain des possibilités de vivre), entre les lignes de sa vie brève et suffoquée, avait tout de même raflé un Prix Étudiant de Poésie en 2020 pour le poème que nous avons traduit ci-après. Sur cette même branche de créativité (ou de miettes ramassées après le passage des ogres arrivistes qui ne prennent jamais une balle ni ne s’en mette une dans le caisson), nous avons pu également apprendre que Renee avait suivi des cours d’écriture dispensés par l’Université Old Dominion de Norfolk (Virginie). Et finalement, moins par conviction que par une espèce de vilaine sensiblerie bourgeoise qui aime décerner des bons points à titre posthume, le corps de Renee N. Good n’était pas encore tout à fait enterré que l’opinion journalistique a estimé que cette femme était une poétesse, une lectrice et une inspiration, ce qui a dû lui faire une belle jambe car elle aurait préféré, compte tenu des nombreux degrés de sa stigmatisation dans l’enclos des Agneaux, que ces qualités lui soient attribuées de son vivant (mais l’Amérique outrage les faibles et le reste de l’Occident ne vaut pas mieux, sinon nous n’aurions pas eu besoin de traduire son poème étant donné qu’il eût été dûment publié en page de garde dans les journaux français soi-disant les plus émus par la disparition de cette jeune morte). Donc il est important de dire une ou deux choses auxquelles nous croyons dur comme fer sur ce poème et surtout une en particulier. Longtemps, ou du moins aussi longtemps qu’une jeune morte a pu respirer en tel ou tel endroit, Renee N. Good a vécu à Colorado Springs, une ville d’altitude qui apparaît dans sa douloureuse rhapsodie et qui vient plaider en faveur d’un accent autobiographique. Toute sa composition poétique peut alors être interprétée comme une remémoration saccadée qui hésite entre le bon souvenir de la vie qui agrandit la vie (celle qui se berce sur un fauteuil à bascule) et le mauvais souvenir de la vie mutilée (celle des pratiques religieuses dogmatiques et celle des leçons de biologie où la vie est disséquée alors qu’on devrait en principe en préserver l’intégrité sacrée). On peut sans trop de tracas imaginer une lycéenne dégoûtée par la perspective d’un travail pratique de dissection, certaine de récolter une note punitive, comme on peut imaginer la même lycéenne rebutée par les discours religieux qui n’ont pas permis de fonder une Arche de Noé pour sauver les animaux que les mains de la jeunesse américaine se doivent disséquer afin de prouver qu’elles sont compétentes (et pour être fin prêtes à devenir les mains manutentionnaires et assermentées de la cruauté capitalistique). C’est pourquoi nous pensons que l’innocente Renee a plus ou moins voulu faire un procès à l’Amérique vivisectrice non seulement des Américains trop fragiles pour entrer dans la danse macabre de la force écrasante (celle de la proverbiale Main Invisible du Marché soi-disant autorégulateur mais essentiellement annihilateur), mais encore vivisectrice de tout le reste de l’univers vulnérable, humains, animaux et tout ce qui s’ensuit de proies pour le profit de la nation primordiale des prédateurs, pour la Grande Vivisectrice de la Création.
DE L’ART DE DISSÉQUER DES FŒTUS DE PORC
par Renee Nicole GOOD
je veux que reviennent mes fauteuils à bascule,
les crépuscules solipsistes,
& les sonorités de la jungle côtière qui sont des tercets de cigales et des pentamètres propres aux pattes épineuses des cafards.
j’ai fait donation de bibles à des recycleries
(pilonnées dans des sacs en plastique en usant d’une lampe de sel acide himalayen –
des bibles post-initiatiques, de celles qu’on arrache des mains poupardes des fanatiques aux recoins de la voirie, Écritures faciles d’accès, nivelées par le bas, d’un genre nuisible) :
j’ai meilleur souvenir de la lisse odeur caoutchouteuse des images laquées des manuels de biologie; elles m’enflammaient le poil dans les narines,
& le sel & l’encre qui écumaient au creux de mes mains.
sous le débris d’ongle de la Lune, à deux heure quarante-cinq du matin, j’apprends & je répète :
ribosome
endoplasmique –
acide lactique
étamine
attablée dans une Maison Internationale de la Petite Crêpe Épaisse, à une jonction de quartiers de Colorado Springs –
j’ai révisé et gribouillé jusqu’à ce que ça se métabolise & que la chose stagne quelque part en un lieu introuvable, possiblement dans mes tripes –
peut-être bien qu’à l’intervalle de mon pancréas & de mon gros intestin se déverse l’insipide ruisseau de mon âme.
c’est la norme à laquelle je rapporte toutes choses désormais; amère et coupante écharde venue de la connaissance qui avait ses entrées, un linge placé sur un front pyrétique.
est-ce que je peux me libérer de ce binôme ? de cette foi lunatique et de cette science universitaire qui perturbe le fond de la classe
à présent je ne peux plus croire –
que la Bible, le Coran et la Bhagavad-Gita arrangent de longs cheveux derrière mon oreille tel que maman jadis le faisait & exhalent de leurs gosiers «fais de la place à la merveille» –
toute ma compréhension bave le long de mon menton jusque sur ma poitrine & ainsi se synthétise :
la vie n’est seulement que
l’ovule et le sperme,
et le point où ces deux gamètes convergent,
et la récidive qualitative de cette interférence,
et ce qui trépasse en ce secteur.
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