Une crise de justice de Percy Bysshe Shelley, par Gregory Mion (13/09/2026)

Crédits photographiques : Preston Gannaway (CNN).
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.
«Ce qui est bien et conforme à l’ordre est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines.»
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social.
Note du traducteur :
On ne le sait pas toujours mais Shelley avait une fureur de justice sociale qui très tôt guida sa poésie dans une sorte de rousseauisme radicalisé dont la substance pourrait ainsi se résumer : s’il existe une société nuisible au Bien fondamental, elle ne peut se découvrir, d’abord, que sous le masque de la sordide société anglaise, et, ce que cette organisation sociale boycottée par le poète chercherait à détruire en particulier, c’est le Bien tel qu’il pourrait advenir aux Pauvres si les Puissants ne rendaient par leurs vies invivables. Classique révolte contre l’inégalité parmi les hommes, d’accord, mais à ce niveau d’accentuation de l’humeur justicière, prématurée de surcroît, on peut poser l’hypothèse d’une conscience exacerbée propre aux enfants précoces et d’un refus catégorique de la nuance à l’avenant dès qu’il s’agit de mettre à l’index les fauteurs de troubles dans le tissu social. C’est Edmund Blunden, soit dit en passant, qui cite un poème d’enfance de Shelley dans une pieuse biographie qu’il consacre à ce révolté (mais hanté d’une rébellion aussi instruite en rigueur intellectuelle et en littérature que le seront les mutineries de l’éternel jeune homme Rimbaud), rédaction inspirée par une ode de Thomas Gray que celui-ci écrivit en mémoire d’un chat qui s’était noyé dans un bac de poissons rouges, rédaction où l’on découvre le génie juvénile de Percy reprenant la figure du chat en détresse et dilatant peu à peu la cause zoologique du chagrin en direction d’une cause anthropologique où s’énoncent, à la faveur d’une versification tout à fait pointilleuse, les raisons d’être viscéralement solidaire des «locataires de la Terre», nombreux et variés, tourmentés par des démons plus nombreux et plus variés encore et dont il importe de saisir les provenances à la fois palpables et impalpables. Ainsi se forme dans la poésie de Shelley un immuable plaidoyer pour toutes les déclinaisons de la vulnérabilité – hommes et animaux persécutés se retrouvent protégés dans un souci qui ne quittera jamais le poète et c’est au moyen du renfort de cette Communion exhaustive des Faibles que Shelley entend fonder une philosophie politique en vers et en prose. Et bien qu’il se soit revendiqué de l’athéisme au gré de spectaculaires procédés, Shelley ne se défiait pas des grands cieux, du vaste et reposant asile des morts en surplomb de nos têtes mortelles, et il est possible de dire, en guise de spécification lapidaire de ses idéaux, que ce qui le mettait dans des colères divines, c’était que certains hommes, et même trop d’hommes, par le biais d’un choix délibéré et assumé de l’injustice, aient pu obtenir le Ciel avant le Ciel, les conditions de la vie céleste au beau milieu de la vie terrestre, s’affranchissant ainsi de la Nécessité avant de mourir, cela par déportation institutionnalisée des Croix les plus lourdes sur le dos de ceux auxquels on ne donne aucun choix, sinon le choix d’accepter de continuer à survivre dans la douleur. Telle peut se comprendre la Pièce à Conviction qui suit : provision de preuves accablantes et exprimées en poésie (car il faut bien écrire non seulement pour bien dénoncer, mais aussi pour bien parler de ceux que l’on veut sauver) contre les responsables de la dégradation de la société anglaise où les gens qui n’ont rien sont victimes de ceux qui ont tout, et où, insupportablement, le rien a tendance à devenir le moins que rien tant les possesseurs de l’abondance s’évertuent à faire main basse même sur les rêves des dépossédés. Inutile d’en rajouter : il suffit à présent de lire ce Conte poétique de 1811 où un Percy Shelley de dix-neuf ans vole au secours de la veuve, de l’orphelin et des rêves les plus protecteurs.
UNE HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ TELLE QU’ELLE EST : INSPIRÉE PAR DES FAITS RÉELS DATÉS DE 1811
par Percy B. SHELLEY
I/
C’était une femme de grand âge et les années
Qu’elle avait cumulées sur son Chemin de Croix
Avaient ployé ses forces naturelles vers le déclin dont on ne revient pas.
C’était une femme de grand âge; pourtant le trait de lumière
Qui faiblement scintillait dans ses larmes imminentes,
Pressé de s’éclairer par une misère pudique,
Disait de l’âme l’impérissable dynamique.
Elle était estropiée, bien incapable
D’aligner un liard sur le tas du luxe gavé d’or :
Et par conséquent son esprit confusément ressentait
Que la pauvreté, ce crime qui salit,
L’engloutirait dans ses abysses – qu’elle ne verrait plus jamais la vie.
II/
Il n’y a que l’amour de son seul enfant qui l’avait fortifiée.
Depuis longtemps elle était en butte aux affres de l’infirmité,
Se retenant aux branches de la quotidienne humanité; car mourir,
Quand le destin n’a pas voulu que se brise la coque du navire,
Beaucoup le voudraient, sûrement peu l’oseraient.
Mais, lorsque les fins limiers du tyran forcèrent l’enfant
À prendre les armes profanes au nom d’un maudit gouvernement –
À se plier à une autre volonté – à devenir un objet
Plus insensé que le sabre d’un champ de bataille –
Alors elle éprouva la piqûre d’un dard très affûté;
Puis bien des années passèrent avant que ne vienne la légèreté.
III/
Sept ans durant cette femme pauvre connut
La solitude inabordable.
Tu l’aurais peut-être aperçue dans la forêt intraitable
Rassemblant les débris éparpillés de son bois.
Et si le cœur t’en avait dit, alors, tu aurais appris à pleurer.
Les miettes ramassées d’une charité mal ordonnée
Ne comblaient que fort peu les pénuries de son garde-manger.
Les preuves d’une inénarrable tristesse gisaient
Dans les orbites de ses terribles yeux :
Elle sentait la flèche décochée du caprice des saisons.
Pourtant elle gémit toujours, un peu avant le grand effondrement.
Un espoir la tient : ce serait – si possible – de revoir une fois son enfant.
IV/
C’était un soir de juin, un moment où chaque étoile
Annonçait la paix du Ciel à ceux qui sont sur la Terre.
Elle prenait du repos dans la lande. C’était un soir si particulier
Que son âme a vraiment commencé à s’apitoyer :
Alors il était là; mais désormais il est très éloigné.
Le charme de cette clémente veillée
Lança une pierre désolée dans son âme lourde d’usure,
Malgré tout non dépourvue d’un sanglot ébloui :
Un baume se trouvait dans le poison de la blessure.
Cette vieille suppliciée souffrait depuis tant et tant d’années
Qu’elle n’avait point vécu un tel réconfort. Elle fit l’économie
D’un soupir – puis, se retournant, serra William contre sa vie.
V/
Et bien que son corps fût délabré par le malheur
Que les tyrans aiment dicter à leurs martyrs,
Bien que son œil vaincu et ses joues décharnées
Fissent montre des violences de l’esclavage et de l’indignité,
Le cœur de la vieille femme battit fort néanmoins.
Un volcan au fond d’elle semblait réveillé
Par la chaleur inattendue de ce drôle de retour.
Ô couronnement des espoirs les plus fous
Qui jamais eurent ailes aussi folles dans la rebelle Imagination !
Ô tendresse qui a fondé un si favorable foyer !
Prince qui te targues de si grandement régner,
Quand TU aimeras de cet amour, à eux tu pourras être comparé.
VI/
Son enfant, conscrit, s’en alla combattre les ennemis du pays
Et verser son sang dans le conflit; et la rigide discipline
Qui serrait les tendons et mettait les âmes à la mine
Avait entièrement corrompu la coupe immaculée de sa jeunesse
Et l’avait accablé d’insurmontables calamités.
Il n’était plus que l’ombre de l’enfant lumineux,
Qui, lorsque la saison estivale avait un sourire radieux,
Gagnait pour elle un honnête souper,
Et par des discours affectueux diminuait
Les nettes offensives de l’indigence et de la souffrance;
Jusqu’à ce que la Fatalité, jalouse de ce seul contentement,
Arrachât du sein maternel le misérable enfant.
VII/
Et à présent la fâcheuse obole d’une bonté malvenue
Ne pourvoit plus aux besoins du ménage;
Mieux vaudrait mourir plutôt que d’endurer
Le dur joug de la loi, et cette manière qu’elle a de regarder
Avec insolence l’âme du pauvre qu’elle piétine assidûment –
Entendez le mépris déplaisant, le bruit des esprits qui se noient
Dans l’endurci ricanement que femmes, hommes et petits garçons
Font retentir dans ce drame de la disgrâce légale.
par Percy B. SHELLEY
I/
C’était une femme de grand âge et les années
Qu’elle avait cumulées sur son Chemin de Croix
Avaient ployé ses forces naturelles vers le déclin dont on ne revient pas.
C’était une femme de grand âge; pourtant le trait de lumière
Qui faiblement scintillait dans ses larmes imminentes,
Pressé de s’éclairer par une misère pudique,
Disait de l’âme l’impérissable dynamique.
Elle était estropiée, bien incapable
D’aligner un liard sur le tas du luxe gavé d’or :
Et par conséquent son esprit confusément ressentait
Que la pauvreté, ce crime qui salit,
L’engloutirait dans ses abysses – qu’elle ne verrait plus jamais la vie.
II/
Il n’y a que l’amour de son seul enfant qui l’avait fortifiée.
Depuis longtemps elle était en butte aux affres de l’infirmité,
Se retenant aux branches de la quotidienne humanité; car mourir,
Quand le destin n’a pas voulu que se brise la coque du navire,
Beaucoup le voudraient, sûrement peu l’oseraient.
Mais, lorsque les fins limiers du tyran forcèrent l’enfant
À prendre les armes profanes au nom d’un maudit gouvernement –
À se plier à une autre volonté – à devenir un objet
Plus insensé que le sabre d’un champ de bataille –
Alors elle éprouva la piqûre d’un dard très affûté;
Puis bien des années passèrent avant que ne vienne la légèreté.
III/
Sept ans durant cette femme pauvre connut
La solitude inabordable.
Tu l’aurais peut-être aperçue dans la forêt intraitable
Rassemblant les débris éparpillés de son bois.
Et si le cœur t’en avait dit, alors, tu aurais appris à pleurer.
Les miettes ramassées d’une charité mal ordonnée
Ne comblaient que fort peu les pénuries de son garde-manger.
Les preuves d’une inénarrable tristesse gisaient
Dans les orbites de ses terribles yeux :
Elle sentait la flèche décochée du caprice des saisons.
Pourtant elle gémit toujours, un peu avant le grand effondrement.
Un espoir la tient : ce serait – si possible – de revoir une fois son enfant.
IV/
C’était un soir de juin, un moment où chaque étoile
Annonçait la paix du Ciel à ceux qui sont sur la Terre.
Elle prenait du repos dans la lande. C’était un soir si particulier
Que son âme a vraiment commencé à s’apitoyer :
Alors il était là; mais désormais il est très éloigné.
Le charme de cette clémente veillée
Lança une pierre désolée dans son âme lourde d’usure,
Malgré tout non dépourvue d’un sanglot ébloui :
Un baume se trouvait dans le poison de la blessure.
Cette vieille suppliciée souffrait depuis tant et tant d’années
Qu’elle n’avait point vécu un tel réconfort. Elle fit l’économie
D’un soupir – puis, se retournant, serra William contre sa vie.
V/
Et bien que son corps fût délabré par le malheur
Que les tyrans aiment dicter à leurs martyrs,
Bien que son œil vaincu et ses joues décharnées
Fissent montre des violences de l’esclavage et de l’indignité,
Le cœur de la vieille femme battit fort néanmoins.
Un volcan au fond d’elle semblait réveillé
Par la chaleur inattendue de ce drôle de retour.
Ô couronnement des espoirs les plus fous
Qui jamais eurent ailes aussi folles dans la rebelle Imagination !
Ô tendresse qui a fondé un si favorable foyer !
Prince qui te targues de si grandement régner,
Quand TU aimeras de cet amour, à eux tu pourras être comparé.
VI/
Son enfant, conscrit, s’en alla combattre les ennemis du pays
Et verser son sang dans le conflit; et la rigide discipline
Qui serrait les tendons et mettait les âmes à la mine
Avait entièrement corrompu la coupe immaculée de sa jeunesse
Et l’avait accablé d’insurmontables calamités.
Il n’était plus que l’ombre de l’enfant lumineux,
Qui, lorsque la saison estivale avait un sourire radieux,
Gagnait pour elle un honnête souper,
Et par des discours affectueux diminuait
Les nettes offensives de l’indigence et de la souffrance;
Jusqu’à ce que la Fatalité, jalouse de ce seul contentement,
Arrachât du sein maternel le misérable enfant.
VII/
Et à présent la fâcheuse obole d’une bonté malvenue
Ne pourvoit plus aux besoins du ménage;
Mieux vaudrait mourir plutôt que d’endurer
Le dur joug de la loi, et cette manière qu’elle a de regarder
Avec insolence l’âme du pauvre qu’elle piétine assidûment –
Entendez le mépris déplaisant, le bruit des esprits qui se noient
Dans l’endurci ricanement que femmes, hommes et petits garçons
Font retentir dans ce drame de la disgrâce légale.
Lien permanent | Tags : littérature, poésie, percy bysshe shelley, gregory mion, traductions |
|
Imprimer