Amy Levy : une jeune morte sans trop de postérité, par Gregory Mion (30/10/2026)

Crédits photographiques : Krystle Wright (CNN).
Iris Murdoch, La Souveraineté du bien.
«Si nous nous élevons vers l’Unique à l’aide de l’esprit pur, nous le sentons.»
Plotin, Ennéades.
Note du traducteur :
Recensée dans les abondantes archives des suicidés poétiques du XIXe siècle, ce n’est pourtant pas parmi les premières pages que l’on découvrirait le nom d’Amy Levy, morte à vingt-sept ans en choisissant d’inhaler du monoxyde de carbone après des années de grave mélancolie, peut-être alimentée, en marge des raisons indécelables, par une surdité dégénérative qui la coupait par exemple du chant des oiseaux (et donc du rossignol de Keats). Elle eut sa nécrologie rédigée par Oscar Wilde et elle fut la première femme juive à être incinérée en Angleterre. Ses cendres, ensevelies au cimetière juif de Londres, dans les quartiers septentrionaux d’Islington, ne sont plus que des fragments où pèsent l’oubli et les probables nouvelles mortifications antisémites d’une époque effroyable. N’eût été un ami qui nous a fait parvenir un article récent sur le travail d’Amy Levy en poésie, nous ne l’aurions pas lue de sitôt (voire jamais). Et en lisant un certain nombre de ses poèmes, tous remarquables à divers niveaux, il nous a semblé inévitable de faire une traduction de son Minor Poet, non seulement parce qu’il est l’un de ses textes qui met le mieux en relief qui pouvait être Amy Levy, mais aussi parce que nous en sommes si persuadés que nous avons féminisé le propos là où il était pourtant question d’évoquer un personnage principal de sexe masculin. Par conséquent nous avons pris le parti de croire que le poète qui se suicide dans ces strophes hantées de claustration et d’inadaptation n’est autre que le double prévisionnel de la poétesse, et que, ceci étant admissible, elle nous invitait potentiellement à procéder à une cavalière transition de genre grammaticale. Il y a du reste un air de Dostoïevski dans cette poésie écrite depuis les sous-sols de la santé mentale et juges des surfaces urbaines invivables pour quiconque n’entre pas dans attentes sociales normales. On peut y ressentir la présence souterraine d’un Épicentre Éthique révulsé par les certitudes d’une fausse morale qui produit des troupeaux et des malheureux. Quoi qu’il en soit, toutes les conditions sont réunies pour augmenter le pathos de la distance et terminer dans l’éjection autolytique de l’existence. Une telle accélération de la finitude ne pouvait que faire de la mort un thème récurrent dans l’œuvre d’Amy Levy, laquelle paraît bien souvent suivre le rythme d’une danse macabre et avoir l’air d’un cygne qui chante sur des tombes lacustres. Ainsi nous a-t-il paru opportun de traduire un autre poème de cette maîtresse de cérémonie funèbre, plus court mais pas moins doté de ce sens de l’éternité propre à ceux qui ont avec la mort des conversations quotidiennes, un poème-épitaphe superbe à propos d’une personne décédée paisiblement et anonymement, digne d’être enterrée dans la nécropole de campagne de Thomas Gray où reposent les véritables bâtisseurs de l’Angleterre. Et incapables de nous arrêter en si bon chemin dans les allées de ces cimetières d’honnêteté, nous avons eu l’audace de risquer une interprétation du Funeral Blues d’Auden, suivie de neuf strophes d’Edmund Blunden qui chantent (avec des nuées d’oiseaux transportés) la sépulture d’une petite fille qui eût pu être une sœur d’Amy Levy.
UN POÈTE MINEUR
par Amy LEVY
«Que devraient faire des énergumènes comme moi,
Rampant entre ciel et terre ?»
SHAKESPEARE
Voici le philtre – voici que je tourne la clé
Pointue dans la serrure. Un cliquetis – elle a tourné, c’est sûr !
C’est ma troisième tentative. Jamais deux sans trois –
Déesse de la Fortune qui domine le monde, sois mon amie, maintenant,
Et sans détour je te pardonnerai mille et une de tes bavures !
Et sitôt que le breuvage se mit à faire effet, pour la première fois,
Tom Leigh, mon ami (comme en rencontre de par le monde),
Entra par effraction et m’arracha le philtre des mains,
(Ah, mon Tom ! Mon brave Tom ! Quel navrant coup de théâtre !)
Et me déclama un cours magistral, tout cimenté par la densité
Des meilleures formules du moment, fraîchement puisées
À la source des travaux les plus soignés de la science de ce temps :
«Le bien commun», «Les sublimes harmonies du monde»,
«Acceptons que Dieu n’agit que pour le mieux
Et que la nature ne fait rien en vain.» Et la même rengaine :
«Le bien commun » quand ce n’était pas « L’intérêt général».
Et quelle chose minuscule était notre joie ou notre mélancolie
Quand on la pesait à la balance de millier d’autres choses. Mon pauvre Tom,
Rien ne t’empêche de faire gesticuler ton langage philosophique
Du matin jusqu’au soir – nous n’aurons pas vu l’ombre d’un changement :
Je suis ce que je suis, comme chaque homme est ce qu’il est –
Il ressent sa douleur propre, il est le sujet de sa joie, et il aime
Selon ses termes, il n’aime pas comme un autre. Mon ami, le monde
N’est le reflet que d’un homme – un homme ne reflète que le monde.
Et Je suis Je, et Tu es Tu, toi, Tom, dont le sang coule
Quand des aiguilles percent ta peau (prends en bonne note : ta peau, pas la mienne).
Il faut que je l’avoue : je peux ressentir la pulsation
Qui palpite dans mon cœur, pourtant je n’ai jamais entendu
La vibration des percussions cosmiques. Je pleure
La mort des idéaux de la jeunesse dans ma poitrine;
Et, en toute sincérité, je n’ai jamais su me réjouir
De la modernisation du monde – en effet je l’ai à peine aperçue.
(Car il me semble que Dieu n’a pas fini d’être un Sisyphe
Et que le monde n’a pas fini d’être un rocher que l’on pousse).
Tu secoues la tête. Je suis la bassesse en personne.
Suis-je un être ignoble ? Mais qui est noble – toi ou moi ?
Tu crois que je n’ai jamais agi de la sorte ? Eh bien, mon ami, nous sommes
Ce que les Moires font de nous.
C’est la troisième tentative, disais-je.
La dernière fois, la flasque m’a glissé entre les doigts,
Son jus soporifique s’est renversé sur la table;
Et à cet instant mon visage s’est effondré, laminé, et tout signe de vie
S’est retiré de mes membres, et alors pieds et mains ont été garrottés
Dans de viriles chaînes, subtiles, intangibles;
Lors même que mes esprits demeuraient lucides, maîtres de leurs fonctions,
Ou disons mieux : devenaient plus vigilants, intenses, affûtés par l’effroi,
Un effroi du démon – aussi j’ai cru que j’étais en Enfer.
Aux Enfers ! Aux Enfers, oui ! D’ailleurs ces brasiers ont-ils jamais été conçus
Par le cerveau d’un semblable, ou par les méninges d’une manigançante Divinité,
Plus ténébreuse, plus semée de tourments que la Terre, et cela pour quelqu’un
Tel que moi ? Une créature difforme et hideuse
Ainsi sortie du ventre de sa mère. Un fléau, le chancre d’une maldonne,
Une fausse note maculant l’harmonie planétaire.
Une chose élémentaire, pourtant médiocre dans l’exécution
Des principes basiques. Quelque chose d’autoritaire et toutefois peu convenable
Pour des missions d’autorité. Une vestale des cavernes,
Mais qui ne se cantonne pas à creuser avec d’autres troglodytes
En raison de la soudaineté de certaines visions et de certains sons
(Mesures d’une musique brisée; fugitifs et indécis spécimens
De faces angéliques déjouant les griffures d’une grille)
Perçus à même les nuées bienheureuses. Cela dit, lorsque je réduis la distance
Pour entendre de cette rumeur la plénitude, pour m’imprégner
De la perfection ultime des figures, des présages du Paradis,
Qui se laissaient deviner par une porte entrebâillée, celle-ci subitement se referme,
Et moi, tel un tremblement dans les ténèbres et dans le froid,
Je n’entends que vaguement dans le lointain le ricanement des hommes :
«Elle ne voulait pas creuser, ma foi; Mais elle doit se battre
Pour de plus beaux fruits que ceux qui naissent dans nos vergers;
Voyez donc, mes frères, ce qu’il en est de la fierté mal placée !»
Pourquoi faire des paris sur le chiffre de l’infini ? Pourquoi s’amuser follement
De ma tristesse, qui, je crois, se réduit à cette très banale question :
«Ne puis-je point trouver refuge quelque part en ce bas monde ?»
Le monde est un rocher, je l’ai dit, et l’on ne me prendra plus à cogner
Mon cœur de chair et de sang contre la pierre d’un rocher…
Un pas de danse sur les planches, en mémoire du bon vieux temps.
Ah ! Cette chambre vide et exiguë que j’ai remplie de mes larmes !
Eh quoi ! Quand les beaux jours surviennent, cueillons-les;
Ensemble nous avons connaissance de certains phénomènes, vous et moi !
Vous, là, stricte rangée de livres sur l’étagère, ne bougez pas ! Vainement
Vous faites de grandes cabrioles depuis le rayonnage. Vous fûtes de mes amis
Au temps où tout le reste du monde me tournait le dos. Or, à présent,
C’est à mon tour de vous tourner le dos, comme la meute
Me tourne le sien. Et cependant – adieu, adieu !
Salut à toi, honorable Shakespeare, aux pages en lambeaux
Et au grand cœur impénétrable, ta reliure est déchirée,
Mais t’en ai-je pour autant moins aimé ? Goethe, à toi aussi, adieu;
Adieu, sourire de gloire et tragiques yeux,
Adieu, sagesse mondiale et sans pitié !
Pour tous les hommes
Ces deux noms suffisent. Et néanmoins, c’est à vous que je dis adieu, mes amis,
Plus aimables parce que plus proches : Théocrite –
Heinrich Heine qui plante son dard en chantant – le barde de Prométhée.
(Ces derniers temps je suis trop grossière pour Percy Shelley)
Et un lunatique rhapsode d’aujourd’hui dont le chant
Igné se voit enfiévré par le sang d’un troubadour passionné,
Fouetté à en baver par la douleur et par les persécutions du monde.
Du moins a-t-il une voix pour crier sa souffrance;
Pour lui, nul ne devrait se tordre de douleur dans l’obscurité,
Nul de devrait marmonner avec des lèvres mutiques – nulle déglutition
Pour une gorge encombrée, asphyxiée par des tonalités ravalées,
Vibrante de révoltes matées…
Ah ! Mon soleil !
Te voilà donc à la fenêtre, dardant ton œil à l’intérieur
Pour adresser un adieu radieux à celle qui t’a aimé longtemps
Et très sincèrement. En avant, chose qui grince,
Fenêtre aux carreaux louches et jonchée de toiles d’araignée !
On dirait bien, finalement,
Que je peux m’abreuver des trombes solaires. Comme elles tombent
Sur l’interminable mer des toits de Londres,
Tissant des joyaux d’or sur les tuiles grises,
À tel point que, pour un instant, on en oublierait
Le monde malheureux qui croule en-dessous d’elles.
Là-dessous,
Malgré toute la royauté de l’astre de feu, le Supplice est roi.
Et encore : le soleil est là, du reste fort doux par-dessus le marché;
Et l’on ne me verra pas bouder que ce ne soit que le soleil,
Mais j’ouvrirai ma bouche en grand – et ce faisant je boirai à sa source;
Je me tournerai alors vers le docile ciel du soir
(Quel diamant cramoisi sur la si accorte teinte bleue
Qu’on pourrait le croire d’émeraude !)
Et j’étirerai bien mes mains pour de ce geste l’attraper volontiers.
Ha ha ! Rions de ruser le Destin le temps d’une douce seconde
Et d’être aussi enjoué que n’importe quel homme !
Le soleil dans mes veines coule comme du vin – oui – comme du vin !
Je déclare ainsi justice accomplie dans le monde : noirceur et malheur subsistent, certes,
Compensés toutefois par une masse d’espoir et un indice de joie –
Alors un homme, peut-être conquérant, pourrait faire un pas de côté,
Indifférent aux Lueurs du Ciel…
Oh assez, assez ! Je renonce
Aux rayons du soleil, ou, à l’occasion, je m’en remettrai à l’optimisme.
J’ai bien assez espéré; on ne m’y reprendra plus :
Car la cruauté vient de l’espoir.
Tom, mon ami,
Toi le dindon de la farce philosophique;
C’est toi, il me semble, qui m’exhortes à la résignation,
Qui me commandes de faire confiance et d’être reconnaissante.
Hors de ma vue ! Me résigner ?
Je ne suis pas résignée, ni patiente, ni bonne élève
Pour me contenter des miettes et faire semblant
D’en être comblée. Je veux tout, tout – absolument tout.
J’ai une faim de loup. Je veux le dessus du panier :
L’amour, la beauté, la lumière de midi, l’indescriptible ravissement de la vie.
Ce monde est trompé par son excès de patience, du moins je le pense.
Nous sommes devenus des nains à force de nous mettre à genoux.
L’humanité – ou mettons : Dieu – a organisé un énorme banquet –
Les planches sont sur les tréteaux, elles grincent sous le poids des mets et des vins;
Les invités s’attroupent – chacun avec un estomac
Dont l’attente a dûment aiguisé l’appétit.
Or c’est une multitude
En guerre pour avoir sa part du gâteau – on se bouscule, on se pousse, on se pique la place.
Qu’est-ce que l’on voit ? Qu’est-ce qu’il y a ? Trop de gens pour trop peu de sièges !
Il y en a qui sont refoulés à l’entrée, d’autres encore
Doivent attendre près du buffet, mal servis,
Sustentés de viande froide. Un homme a eu de la viande pour deux,
Tandis qu’un autre homme est affamé. Si je me tiens debout
Devant le seuil, observant quelques ogres
S’empiffrer là où j’avais songé rassasier les crampes de ma
Propre inanition, faudra-t-il, tantôt, que je me montre, que je m’avance
Dès lors que les agapes seront terminées, puis que je boive à la bonne santé de mon Seigneur
Avec l’eau bénite de mon Seigneur ? Ne faudrait-il pas plutôt que je m’en aille
Et que je le maudisse, que je l’exècre d’être un hôte si près de ses deniers ?
Ô, croyez-moi, j’ai eu faim, pendant des années j’ai eu le ventre vide,
Jusqu’à ce que l’appétit devienne un grand besoin, puis une maladie !
Je suis l’inassouvie, je suis fanée – je suis tombée.
La paix, la paix, par pitié !
Ma rage est comédienne – à quoi sert-il de jeter des sorts sur
Les forces anonymes, sur les silences d’abysse
Qui prévalent en toutes choses ?
C’est ma troisième tentative, je le redis,
J’ai trimé jadis dans la chaleur, folle de douleur,
Aveuglée, presque dans l’inconscience – maintenant je sais
Ce qu’il en est.
Autrefois se dressait là une femme;
Son œil était profond, ses mains blanches, son sourire animé,
Ses mots étaient des anges : elle était chère à mon cœur,
Et dût-elle avoir un cœur différent,
Le mien ici même n’en eût point été cassé. Mais qui pourrait savoir ?
Au matin de ma vie, déjà, il y a avait de la discorde et de la crainte :
Quoique, çà-et-là, apparussent de brèves traces de prosodie,
Fugues indicibles de poésie essaimant dans les airs.
Vers ce lugubre monde, vers la capitale de la nuit,
Vers l’insondable et sombre caveau de l’univers,
Je m’élance. Je n’attends vraiment que le repos;
La charge est trop lourde. Je m’en décharge.
ÉPILOGUE
Et puis nous avons tambouriné à la porte, encore et encore, avant de l’enfoncer
Et de la trouver comme on vous l’a fait savoir – les bras tendus
Entre lesquels s’arrimait son visage caché. Le soleil s’était couché,
Et toute la pièce était ourlée d’une obscure menace.
Pas trace d’un mot d’adieu,
Ou d’une espèce de pièce à conviction pour expliquer son geste.
J’ai fouillé, j’ai tout retourné;
C’était un endroit dépouillé : une seule procession de livres
Couverts d’une écriture illisible, d’annotations; des croquis punaisés aux murs,
Charbonnés au fusain, d’un trait pressé; le vieil instrument
(Un violon qui n’était pas un Stadivarius)
Duquel elle soutirait de mauvais sons; dans le tiroir de la table
S’ébattaient de grands projets de travaux inachevés. Fragments de poèmes;
Premiers jets de symphonies ensauvagées; grandioses perspectives de fugues;
Quelques reliques d’une autre écriture féminine :
Pas davantage – les pages éparpillées d’une fable,
Fable éplorée qu’aucune âme ne prendrait la peine de lire.
Hélas, mon amie ! Je l’aimais bien, quoiqu’elle
Me considérât comme un idiot frigide au sang médusé,
Parce que cela me suffit de regarder, d’attendre
La résolution de toute l’existence avec un esprit apaisé.
Il est certain que mon sang n’est pas un fleuve à remous;
Cela dit, nonobstant, il est possible que j’aie compris
Bien plus que ce qu’elle a jamais pu envisager – et je n’ai pas pris à la légère
Le poète qui vivait en elle. Et d’ailleurs quelquefois je me demande
Si ces consciences ne possèdent pas en vérité la meilleure part des choses –
Ces poètes ivres de soleil et susceptibles d’être en larmes
À cause de la nuit ou du franc visage d’une femme.
Et pendant tout ce temps, j’entends parler beaucoup de mon amie.
Les femmes racontent, sans surprise, qu’elle est morte par amour;
Les hommes, eux, racontent qu’elle manquait de pièces d’or, ou qu’elle a sombré
Sous les critiques blessantes et les débats stériles. Moi, Tom Leigh, son ami,
Je n’ai rien à rajouter à ces commérages.
Non : je l’estimais plutôt comme une philosophe;
Et pensait-elle vraiment, par cet acte désespéré,
Qu’elle couperait le cordon des circonstances et qu’elle vaincrait
La chaîne qui enchaîne tous les êtres ?
ÉPITAPHE (EN SOUVENIR D’UNE PERSONNE QUI NE FAISAIT PAS DE BRUIT ET QUI EST MORTE DANS SON LIT)
par Amy LEVY
C’est le bout du chemin et c’est là qu’il gît :
Poussière dans sa gorge et larves dans son anatomie,
Du moisi dans sa bouche, de l’herbe sur son buste;
Il en a fini avec la vie, c’est bien plus juste.
On ne le verra plus les yeux grands ouverts sur son lit,
Le regard concentré, sec, jusqu’à l’aube salie.
Plus jamais il n’ira de sourire en sourire
Malgré son cœur qui se brise à n’en plus finir.
Ses mains, il ne les tendra plus jamais en vain,
Cherchant et recherchant des liens – c’est bien la fin.
Il ne mendiera plus du pain, obtenant une pierre à la place,
Ne fera plus semblant que la pierre le pain remplace.
Il ne tanguera plus entre le vrai et l’erreur,
Pesant et consignant le long passage des heures.
Il ne souffrira plus de sanglots affolés;
Son parcours est terminé – c’est ici qu’il est allongé.
MA TÊTE D’ENTERREMENT
par W. H. AUDEN
Dites au Temps : «Va-t-en !» Les téléphones : rendez-les aphones.
Aux chiens qui aboient : cet os à ronger, pour les calmer, on le leur donne.
Fermez le couvercle des pianos, puis, sans les tambours, sans les chanteurs,
Amenez le cercueil et dites aux gens qui pleurent qu’il est l’heure.
Laissez les avions souffrir en célestes rosaces :
Ils dessinent dans le ciel un «Il est mort» fugace.
Mettez des voiles de deuil à toutes les rôdeuses colombes,
Et donnez des gants noirs aux policiers qui font leur ronde.
Il était mon Nord, mon Sud, mon Oriental et mon Occidental,
Toute ma semaine de travail et tout mon repos dominical;
Il était mon midi, mon minuit, mon verbe et ma chanson.
Je pensais que l’amour ne devait pas mourir : je n’avais pas raison.
À présent les étoiles sont bannies – éteignez-les je vous en prie.
Remballez la Lune – Et le soleil : démontez-le sans merci.
À grands seaux, videz l’eau des océans – sciez des forêts tous les arbres,
Car maintenant tout est froid comme une tombe de marbre.
LA TOMBE DE L’ENFANT
par Edmund BLUNDEN
Je suis venu au cimetière où la mignonne Joy repose,
Un de ces matins d’avril où le soleil est rare;
Alentour irradiait la nature, tant d’oiseaux étaient virtuoses
Que j’ai chanté de joie au diapason de cette gloire.
J’ai chanté de joie parmi le florissant printemps
Où les pissenlits semblaient des astres tombés du ciel;
Nul instant ne passait qu’une alouette s’envolât vivement,
Escortant la saison de son hilare mélodie naturelle.
Les oiseaux en parade tout le chemin me guidèrent –
Et qui pourrait vouloir scène plus belle pour les yeux
Que des chardonnerets enflammés, étincelles de l’univers,
Ou des bruants dorant sur le clos ou sur le dos d’un cochon boueux ?
Et dans l’aumônière du jardin des giroflées proliféraient,
Avec d’amples roses de Pâques des deux côtés du portillon;
De languides chouettes blanches sur le frisquet champ retiré
Visitaient leurs cousines dans l’orme et ses perforations.
M’envahissait alors toute la paix de ces environs.
Quoiqu’un fardeau de tristesse me pesât, j’avais le cœur léger
Jusqu’au seuil de ce milieu repu de végétation,
Où, une fois l’an, l’on voit le prêtre quelqu’un enterrer.
Sur les tertres insolemment se dressaient les orties,
Et sur cette vaine terre la mauvaise herbe osait virevolter;
On eût dit que c’était hier qu’elle était avec moi assortie,
Et voilà que sur sa tombe mon chien mangeait l’herbe désormais.
Il me lécha la main, saisi de me trouver ainsi contemplatif,
Espérant que je le conduirais à la maison ou vers d’autres horizons,
Comme si aucun moment de ce printemps, même furtif,
Ne devait le noir broyer; mais j’attendais son apparition
Pour qu’elle me raconte sa vie, depuis que nous l’avions abandonnée
Dans le lys blanc de son cercueil, dans l’ondée de nos larmes;
Mais la tombe était muette, aussi longtemps que je m’y attardais;
Ô qu’il est glaçant que cette glaise s’entremêle à ses charmes !
J’ai donc sifflé mon fidèle compagnon et j’ai continué mon voyage;
L’esprit de Joy brillait dans chaque fleur que je voyais,
Et aussi pétillants que le midi, dans les bois et les herbages,
Luisaient son sourire de miel, puis de son œil le violet !
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