Qui est le stalker ? (29/03/2004)

Crédits photographiques : Kaia Larsen (Times Record via Associated Press).
C'est la question à laquelle je ne répondrai pas, cela va de soi... Je puis toutefois livrer quelques indices, notamment grâce à cet entretien que le détesté Frédéric Vignale m'envoya naguère pour que je le complète, le tout ayant été réalisé en quelques heures. Par ces lignes je remercie donc, à ma façon, F. Vignale, qui ne m'en voudra pas de reproduire ici ce texte.

Frédéric Vignale
Stalker (drôle de nom !) pouvez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas ainsi que les revues Dialectique et Les Brandes que vous dirigez ?

Juan Asensio
En quelques mots : j’ai suivi à Lyon des études de littérature et de philosophie, en classes préparatoires puis à l’Université Lyon 3. Dialectique et Les Brandes sont d’abord nées d’une volonté de proposer aux étudiants et aux professeurs un espace de parole qui n’était pas astreint aux règles finalement bien scolaires du travail universitaire. Avec le recul, je crois pouvoir dire que nous avons échoué dans cette volonté, les étudiants étant bien plus occupés, alors, comme, très certainement, maintenant, à revendiquer syndicalement qu’à tenter de penser ou d’écrire. Peu importe du reste, puisque Dialectique existe toujours [ce n'est plus le cas aujourd'hui], distribuée dans les principales librairies lyonnaises de même qu'un site : du reste, cette revue au tirage modeste, ne cesse d’attirer de nouveaux lecteurs.

Frédéric Vignale
Mais qui est donc réellement George Steiner ? Un intellectuel de premier plan, un historien des idées, un philosophe, un romancier à succès ?

Juan Asensio
George Steiner est tout ce que vous dites, on le lui a, d’ailleurs, bien souvent et suffisamment reproché. Nos «savants» ne haïssent rien tant qu’un esprit dont l’érudition est capable d’embrasser plusieurs disciplines : que voulez-vous, l’accroissement des savoirs indéniablement lié à la modernité, s’il a certes compartimenté beaucoup de domaines qu’un seul esprit du Moyen-Âge ou de la Renaissance pouvait encore prétendre parcourir librement, est un trompe-l’œil dont se servent les thuriféraires de l’hyper-spécialisation, cette gangrène de nos établissements scolaires et universitaires. Notre époque se meurt, je crois, de ne connaître que bien rarement des hommes qui seraient capables d’embrasser de vastes pans de la culture occidentale, qu’elle soit musicale, littéraire, historique ou scientifique. Steiner a toujours dénoncé ce danger, rappelant que le mot Université a un sens aujourd’hui bafoué allègrement.

Frédéric Vignale
Votre essai remarqué chez l'Harmattan sur Steiner La Parole souffle sur notre poussière est né de quelle(s) envie(s), quelle en était la démonstration première ? Il y avait un manque à ce sujet parmi les travaux ayant été fait sur lui ?

Juan Asensio
Vous êtes assez aimable pour prétendre qu’il a été remarqué : à peine un papier dans le Figaro Littéraire et quelques autres dans des revues plus confidentielles, alors qu’aucun travail sérieux ou d’importance n’existe sur l’œuvre de cet auteur. Je dois dire tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une réflexion proprement philosophique, mon souci ayant été plutôt de donner aux lecteurs un livre vivant, c’est-à-dire, d’abord, écrit. Cela peut paraître bête à dire mais peu de livres aujourd’hui, finalement, sont écrits : je m’y engage, je questionne Steiner et, surtout, je ne réponds pas à ses questions. Ses doutes, en grande partie, sont les miens. J’ai également tenté de faire dialoguer cet auteur avec d’autres, qu’il admire ou ignore bizarrement comme Karl Kraus, Walter Benjamin, Sören Kierkegaard ou encore Georges Bernanos. Enfin, caché, comme le motif secret dans le tapis cher à James, ce livre est le miroir, pour une grande partie, d’une souffrance personnelle. Vous voyez donc, au final, que la tentative d’écrit}re que j’ai menée est plutôt poétique que philosophique.

Frédéric Vignale
Que sait-on réellement de la relation exacte entre Steiner et Boutang qui ne soit pas de la littérature ou une sorte de mythologie pas très sérieuse ni réaliste ?

Juan Asensio
L’avenir nous dira plus précisément quelle a été la nature exacte de l’amitié (je dis bien l’amitié et j’ajoute qu’elle fut profonde) qui a uni ces deux hommes, lorsque les chercheurs pourront consulter leur correspondance. Je crois que Steiner admirait profondément Boutang, qu’il a salué comme l’un des tout premiers esprit de son temps, à l’heure où le «paysage intellectuel français» est brouté habilement par quelques moutons déguisés en licornes. De Pierre Boutang, Steiner appréciait la culture, l’immense et phénoménale culture classique, la fulgurance d’une intuition philosophique que l’on peut rapprocher, sans exagération je crois, de quelques génies comme Vico, Pic de la Mirandole et combien d’autres que l’auteur de la remarquable et difficile Ontologie du secret lisait et méditait sans relâche. Il admirait aussi son courage physique, dont Steiner a confié être presque totalement dépourvu, courage qui a permis à Boutang d’afficher clairement et sans ambiguïté ses idées politiques alors même qu’il était ostracisé de l’enseignement universitaire. Boutang fascine parce qu’il est un penseur vivant, pas un petit monsieur abstrait du réel et perdu dans des stratégies livrables clés en main aux grands de ce monde, je songe par exemple au farfadet Minc, jamais avare d’une idiotie hypostasiée par de savants tableaux.

Frédéric Vignale
Doit-on obligatoirement mettre en parallèle l’œuvre de Steiner avec celle de Kraus, de Kierkegaard ou d'autres de ses admirations ?

Juan Asensio
Oui, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, Steiner est un génial commentateur avant que d’être un créateur. Il n’a pas de système philosophique propre mais plutôt une culture assez vaste pour tracer des parallèles bien souvent pertinentes entre des auteurs qui, parfois, ne savaient rien les uns des autres. Sa dette à l’égard de Karl Kraus, que les intellectuels français semblent timidement découvrir, comme d’ailleurs un Günther Anders, est immense, Kraus ayant passé sa vie à réfléchir sur les conséquences d’une détérioration de la langue allemande sous l’influence pernicieuse, non seulement et à l’évidence, de la propagande nazie, mais aussi de la simple banalité publicitaire qui afflige nos sociétés. Pour Kraus comme pour, plus lointainement, Maistre, Bloy, Hello, Bernanos, Mauthner ou Klemperer, le langage d’un peuple est un corps vivant qui peut se détériorer, pourrir et, finalement, mourir. Quant à Kierkegaard, assez peu cité en fin de compte en comparaison de l’importance de la pensée de ce génial Danois dans l’œuvre de Steiner, je crois que nous touchons là à ce que j’ai nommé le «secret» de l’auteur de Réelles présences, le fait que, comme l’auteur de La Reprise, Steiner se pense incapable d’accomplir le saut de la foi. Il y va là d’une tactique de la dissimulation, d’un «larvatus prodeo» d’autant plus nécessaire que Dieu, selon ces auteurs, écrit toujours obliquement ; il s’agit encore d’une d’infinie plasticité du cœur et de l’esprit d’un homme habité, mieux, hanté par la question de la foi ; je pourrais parler ici de ruse métaphysique de George Steiner, malade de Dieu comme il le dit à propos de Kafka.

Frédéric Vignale
Quelle est la pire idée fausse qui circule sur Steiner ?

Juan Asensio
Le principe même d’une idée fausse est de circuler à l’infini, dans une sorte de noria devenue folle de phrases alimentant leur propre mensonge, comme Armand Robin l’a magnifiquement écrit dans un essai peu connu, La fausse parole. Comme le titre de ce bel ouvrage l’indique d’ailleurs, le mensonge est toujours une espèce de contre-création, un verbe ou une parole entés sur le néant, un «mauvais rêve» eût dit Bernanos. Je crois cependant que l’une des plus notables idées fausses circulant sur Steiner est que sa pensée, «logocratique» par essence selon son propre terme (corrigé d’ailleurs par Boutang en «éléocratique», affilié donc au règne de la charité) resterait résolument opposée à la création contemporaine, victime d’une espèce de contradiction interne : comment l’art peut-il créer alors que, selon Steiner, il se doit de ne point révoquer et faire table rase d’un passé prestigieux, source infinie de questionnement, de génie et d’originalité ? Bien sûr, la contradiction pointée par les adversaires de Steiner (et Dieu sait qu’il en a !) est parfaitement fallacieuse : les plus grands génies, un Dante, un Shakespeare, un T.S. Eliot, sont aussi les plus grands commentateurs d’œuvres, d’auteurs et d’une tradition qu’il faut connaître avant de prétendre les balayer comme le font trop souvent les artistes contemporains, des nains qui croient qu’il suffit de poser une crotte dans une salle immaculé pour prétendre «dépasser» Rembrandt ou Michel-Ange.

Frédéric Vignale
Considérez-vous Passions impunies comme une œuvre majeure de Steiner ou un succès moins admirable que le reste de son travail ?

Juan Asensio
Passions impunies est un recueil d’articles, d’ailleurs incomplet dans sa traduction française, qui ne peut prétendre, cela va de soi, à la cohérence interne d’une œuvre aboutie comme l’est, par exemple, Réelles présences, sans doute celui des titres de Steiner qui contribua le plus à faire connaître son œuvre aux lecteurs français.

Frédéric Vignale
Quelle est la blessure secrète de Steiner ?

Juan Asensio
Sans hésitation : Dieu, qui est comme une écharde fichée dans sa chair, son esprit et son âme. Les liens subtiles et complexes unissant le christianisme au judaïsme font évidemment partie de cette torture intérieure, comme j’ai tenté de le dire dans mon livre. Ensuite, le fait que Steiner sache pertinemment qu’il n’est pas réellement un créateur mais un commentateur, fût-il l’un des plus doués – sans doute le plus doué – de sa génération. Aussi, peut-être, une espèce de lâcheté physique, comme lui-même d’ailleurs l’a reconnu plusieurs fois. Steiner, le moins que l’on puisse dire, est donc bien un penseur de chair, pétri de contradictions et de doutes.

Frédéric Vignale
La rencontre entre le Judaïsme et le Christianisme n'est-elle pas une belle utopie de philosophe ?

Juan Asensio
Une utopie me dites-vous ? Mais voyons, cette rencontre, historiquement, a déjà eu lieu il y plus de deux milles ans… et, si elle devait être, néanmoins, rangée dans la catégorie fourre-tout de l’utopie, ce ne serait assurément pas les philosophes qui auraient le droit de l’y placer ou d’en dire quelque chose. Les théologies peut-être, les croyants, chrétiens et juifs, assurément. Cette rencontre au demeurant, dont nul n’a le droit de se cacher la réelle difficulté, au rebours de l’œcuménisme bêtifiant prôné actuellement par l’Eglise, engage Steiner dans son amitié avec Boutang. Il faut lire et relire le passionnant dialogue, la «dispute», au sens médiéval de ce terme, qu’ont échangés les deux amis. Il y a là, comme en énigme, la confrontation mille fois douloureuse et mystérieuse entre le christianisme et son père, le judaïsme.

Frédéric Vignale
Martin Heidegger ou Joseph de Maistre ?

Juan Asensio
Philosophiquement, pour ce que nous pouvons en juger alors que l’œuvre de Heidegger n’a pas fini d’être publiée en français, le maître du Todtnauberg est à l’évidence un penseur d’une dimension supérieure à Joseph de Maistre. Quelles que soient les opinions, bien souvent de mauvaise foi, professées sur l’auteur des Chemins qui ne mènent nulle part, force nous est de reconnaître que son œuvre dessine, pour le siècle passé et celui qui est à présent le nôtre, assurément pour ceux qui viendront, les linéaments d’un questionnement radical sur l’Être et sa manifestation : à ce titre, l’influence de Heidegger est palpable, physiquement palpable pourrais-je dire, sur la presque totalité de la réflexion philosophie contemporaine. De même, peu nombreux sont les penseurs qui, sur la question du langage (hormis, peut-être, Hamann), ont apporté autant de bouleversements à nos analyses, creusant cette même langue de l’intérieur, puisque, c’est une banalité que d’affirmer cela, le style de Heidegger est puissamment original, en dépit même de ses tics. Reste que Maistre est un penseur ignoré, à l’héritage souterrain pourtant immense, qui explique en bonne partie des auteurs aussi différents que Baudelaire, Huysmans, Bloy, Barbey, Massignon, Du Bos ou encore Cioran qui lui a consacré un de ses exercices d’admiration. Il y là une sorte de chaîne d’or qui, pour être secrète n’en est mais pas moins réelle, dramatiquement perceptible, par exemple, au moment de la ligne de faille qui a coupé en deux, pour plusieurs siècles sans doute, la sensibilité et la façon de pensée de nos intellectuels, je veux bien sûr parler de la Révolution. Maistre, je crois, est devant nous, comme Carlyle, Bloy ou Bernanos, quelle que soit au demeurant la profondeur du purgatoire dans lequel notre époque fait mine d’embastiller leur colossale puissance verbale…

Frédéric Vignale
La problématique du mal est toujours votre questionnement principal, votre ligne directrice ?

Juan Asensio
Oui. Il y a là, je le reconnais, une fascination personnelle qui dépasse de loin le cadre strict de la rationalité même s’il serait bien sûr trop facile d’opposer la raison au Mal, les horreurs du siècle passé, celles qui se déroulent sous nos yeux nous commandant d’être honnêtes sur cette question. L’esthétisme du Mal est absolu, Bataille a bien compris cela, comme nous le voyons, par exemple, dans des œuvres intéressantes comme The element of crime de Lars von Trier et, plus largement, dans nombre d’œuvres cinématographiques contemporaines comme Usual Suspects ou Seven. Il suffit de toute façon de se plonger avec avidité dans la bizarre littérature démonologique d’auteurs tels que Sprenger, Lancre ou Bodin pour comprendre de quelle façon trouble le Mal a influencé leur écriture et leur pensée. La littérature, disait magnifiquement Gadenne, s’écrit aujourd’hui devant le bourreau : cette question est essentielle et dépasse donc le seul empan, après tout minuscule, de l’esthétisme. Il nous faut contempler l’horreur, comme Kurtz l’a fait, avant de l’ignorer ou de fermer les yeux comme le font coupablement nos irrésistibles optimistes d’État. Je ne crains pas de dire que, à mes yeux, les plus grands artistes sont ceux qui ont osé sondé l’abîme infect qu’ils ont dû sentir s’ouvrir sous leurs pas. En littérature, Shakespeare est évidemment l’un des plus grands, avec Conrad, Dante, Baudelaire, Trakl, Sabato, Faulkner ou Dostoïevski, mais je pense aussi que Bernanos, dans Monsieur Ouine, est allé plus loin que nul autre dans cette exploration terrible mais nécessaire. Il me semble ainsi aberrant et parfaitement sot que nos intellectuels puissent tenir en aussi haute estime les livres vaporeux de Julien Gracq qui, stricto sensu, ne nous apprennent rien sur le cœur des ténèbres, comme le disait Conrad, de l’homme. Par rapport à la question, mieux, au mystère du Mal, j’ai une particulière admiration pour Paul Gadenne, bien délaissé alors qu’il est un des plus grands romanciers français du siècle passé, ainsi que pour Gustav Herling. La question qui me lancine est de comprendre comment le Mal, le non-Être, peut se greffer sur le langage, censé dire l’Être (langage et Être étant bien évidemment la même chose pour une conscience «logocratique»…). Je tente de penser cette énigme par la métaphore du trou noir, cet astre énigmatique effondré sur lui-même que traquent les astrophysiciens.

Frédéric Vignale
Cela doit vous énerver en ces temps d'anniversaire tragique du 11 Septembre, les perpétuels raccourcis de la pensé de Léon Bloy et de l'Apocalypse ?

Juan Asensio
Le raccourci, la simplification desservent toujours un auteur à la mesure même de sa complexité et de sa profondeur. Raccourcis, mensonge et clichés constituent réellement le langage de notre époque et cette tendance ne pourra aller qu’en s’accroissant, je le crains. Bloy, mais aussi Bernanos ou Boutang sont ainsi réduits à quelques grossiers traits. Certains, cela me semble évident, vivent en se nourrissant des cendres encore fumantes de ces géants, qui les auraient méprisés s’ils les avaient connus. Comparer l’horreur du 11 septembre à l’Apocalypse, dont le sens premier est d’être une révélation, est une ineptie de plus : encore que, la dramaturgie proprement diabolique à laquelle la folie criminelle de quelques fous nous a obligé d’assister, parce qu’elle dépasse notre imagination, appartient bien à cette catégorie que Günther Anders appelait «supra-liminaire», pouvant donc être rapprochée de la déhiscence satanique à l’œuvre dans l’Apocalypse de Jean. Le Mal, contrairement à ce que pensait Arendt, n’est donc plus, uniquement, dans la banalité et la routine mécanique de quelques cervelles privées d’entrailles et de conscience. L’horreur s’affiche désormais au grand jour, puisqu’elle est devenue télégénique.

Frédéric Vignale
Dans quel sens doit travailler la philosophie moderne ?

Juan Asensio
Dans l’approfondissement des questions qui me paraissent essentielles : le Mal, le langage, l’éducation, le fait religieux. Je n’établis pas là, évidemment, un palmarès ni un quarté, notez-le bien.

Frédéric Vignale
La sous-culture, la real TV, la télé tout court et les succès de Yann Moix déguisé en Claude François vous inspirent quelles réflexions ?

Juan Asensio
Une immense envie de m… me monte à la bouche, comme disait l’autre qui s’y connaissait en peinture de la bêtise. D’un autre côté, un tel nivellement par le bas ne peut que favoriser l’émergence de cœurs et d’esprits désireux de dissiper le mauvais rêve bavard et consensuel dans lequel nous nous enfonçons paisiblement. Pour une seule ligne de poésie de Celan apprise par cœur, je donnerais des tombereaux entiers des ouvrages d’un Sollers, d’une Angot, d’une Millet ou de n’importe quel autre de ces bouffons qui parodient le langage et le spolient de sa richesse.

Frédéric Vignale
Êtes-vous conscient que pour la France d'en bas et la France tout court, il n'y a qu'un seul philosophe dans notre beau pays : BHL ? Est-ce déprimant ou la philosophie doit-elle rester l'objet d'étude d'une élite ?

Juan Asensio
C’est là un faut débat : nourrir les cochons avec des aliments propres à des cochons ne veut pas forcément dire que ces mêmes cochons sont condamnés à le rester… Cela dépend, en grand partie, d’eux… En disant cela, je ne m’exclus pas de cette catégorie peu enviable car, face à l’art ou à la pensée, nous sommes tous des cochons… Certes, il y a BHL mais aussi, à portée de savoir, Paul Ricœur, Jean-Luc Marion et combien d’autres que je n’ignore pas ! Il est donc parfaitement illusoire et même inepte, comme le croient nombre de nos enseignants gauchisants, de penser que la philosophie, la culture et la littérature peuvent s’enseigner aux «masses», terme abominable et couvert de sang par la folie communiste qu’ils ne craignent pourtant pas d’employer. Non, non et encore non ! La facilité est un gouffre qui menace de nous engloutir. Tout effort de la pensée, l’œuvre d’un grand écrivain, le tableau d’un génie de la peinture, la théorie d’un mathématicien hors-pair ou la musique d’un grand compositeur exigent une attention, une volonté redoutables, que fuient comme la peste nos petits maîtres du prêt-à-penser idéologiquement bien-pensant.

Frédéric Vignale
Que pensez-vous des mégalos et des narcissiques ?

Juan Asensio
Rien sinon que, comme tous les sots, leur part de souffrance est constituée par leur médiocrité même, déguisée sous des atours reluisants. La seule misère de l’homme, c’est qu’il ne s’aime pas : le mégalomane, le narcissique (je songe ici à ce nombriliste ontologique qu’est à mes yeux un Sollers) ou le maître d’ironie ne s’aiment pas. Je ne me sens le courage ni le droit de mépriser ces enfants humiliés.

Frédéric Vignale
Faut-il lire le roman Le transport de A.H. de Steiner ?

Juan Asensio
Oui, je crois qu’il s’agit d’un grand roman, particulièrement réussi avec le discours d’Adolf Hitler qui clôt le livre. La trame de cette œuvre me fait d’ailleurs songer au Cœur des ténèbres de Conrad. Dans l’un comme dans l’autre ouvrage, il s’agit d’aller chercher, fût-ce au risque de sa vie présente ou… future, le démoniaque tapi au fond de la jungle, maître d’une parole mauvaise et pervertie. Ce roman a beaucoup choqué par la hardiesse de ses hypothèses mais il s’attache à donner de Hitler, c’est-à-dire du mal absolu à visage humain, une voie de compréhension originale, métaphysique, qui passe par la description de la puissance d’un langage vicié, comme le fit Bernanos dans certains de ses grand «écrits de combat». Hitler, tout comme Kurtz, Ouine ou le Marius Ratti du Tentateur de Broch sont des maîtres de la parole, qu’ils utilisent comme une massue pour fragiliser les assises de l’Être.

Frédéric Vignale
Finalement contre quelles idéologies devons-nous nous battre ?

Juan Asensio
Contre celle, sans goût, sans couleur et sans odeur, la plus terrible de toute, qui nous somme de penser sans penser, en louant comme un esclave l’idole criarde de la «bien-pensance», ce degré zéro du courage intellectuel véhiculé par nos médias, à l’exception, louable, de quelques-uns. Finalement, aujourd’hui plus qu’hier, nous manquons d’hommes libres.

Frédéric Vignale
Par quoi avez-vous envie de terminer cette E-terview ?

Juan Asensio
Je ne sais pas… Inviter ceux qui ont lu ces quelques lignes à lire puis à transmettre à leur tour la force de quelques grandes œuvres, dont j’ai nommé les auteurs.

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