Entretien avec Maurice G. Dantec, 2 (09/10/2006)

Crédits photographiques : Maximilien Brice (© CERN).
Délaissons pour quelque temps, avant d'y revenir, la très intéressante question de savoir si Claire Chazal est une image criarde plutôt qu'une icône. Je n’ai sans doute pas besoin de rappeler que c’est par la question du Mal que se terminait la fin de la première partie de mon entretien avec Dantec qui concluait fort justement à mon sens : «La littérature du XXe siècle, et celle du XXIe, est une littérature du Mal absolu ou elle n’est rien». J’ai donné quelques réponses à mes contradicteurs (dans bien des cas, le mot est totalement exagéré bien sûr : je lui préfère celui de porcs décérébrés et méprisants…) dans mon billet précédent [il s'agissait d'un texte malicieusement intitulé Apostille au nom de Dantec, non repris ici]. Ces réponses ne suffiront pas, je le sais. Quoi qu’il en soit, je ne répondrai plus aux questions et aux critiques, en tout cas dans la Zone, et je ne prendrai plus la peine de balayer quelques déjections poussives, non par paresse, mépris ou dégoût mais pour deux raisons toutes simples, que j’expose : d’abord je n’ai jamais dit que les questions que j’avais posées à Dantec devaient être, absolument, simples. Dans ce cas, si, à tout prix, la réduction simpliste ou journalistique est pour certains de mes lecteurs une nécessité vitale, une simple recherche sur Google leur donnera de nombreuses références. Puis, il me semble que cet entretien, s’il est riche, l’est de ses zones d’ombre, de certains chemins entrevus, qui peut-être ne mènent nulle part d’ailleurs. Bref, selon la distinction établie naguère par Gabriel Marcel, il y a dans ces lignes plus de mystères que de problèmes.
J’ai en tous les cas essayé de faire œuvre critique, c’est-à-dire, pardon de devoir le préciser, de rendre évidentes, aux yeux mêmes de l’intéressé, certaines facettes de son œuvre, certaines de ses dimensions peut-être cachées, je veux dire par là invisibles aux yeux mêmes de Dantec. Comme si, en somme, l’écrivain véritable ne l’était qu’au prix d’une cécité ou, disait Bernanos à propos de la douloureuse écriture de Monsieur Ouine, comme s’il était une sorte d’oiseau migrateur qui connaît à peu près sa destination mais dont le processus même, fort complexe, qui l’y mène lui reste inconnaissable. Attention, que l’on ne flaire pas dans ces lignes quelque relent nauséabond d’une interprétation psychanalytique de l’œuvre de Dantec, interprétation qui au plus haut point me navre par l’insignifiance de ses résultats. Je veux simplement dire que si la tâche de débrouiller l’œuvre d’un auteur mort est déjà pratiquement impossible à réaliser, celle qui consiste à s’atteler aux romans d'un écrivain vivant ne peut qu’être une belle rigolade, à moins que, dans un respect critique qui jamais ne donnera de réponses toutes faites, le lecteur et l’auteur tentent d’avancer ensemble. Vers quoi ? Je ne le sais pas, Dantec non plus si nous prenons la peine de lire ce qu’il nous dit et ne l’enfermons pas dans des geôles étouffantes qui puent la misère journalistique, incapable de prendre la mesure d’une œuvre en devenir. En revanche, ce dont je suis de plus en plus convaincu, c’est que no hay caminos, hay que caminar. Alors : adelante !

Le visage déformé du Christ

JA
D’où une question qui découle directement de la précédente. De quelle façon la littérature, vos propres romans, peuvent-ils aider au dévoilement de la seule Face qui importe, celle du Christ, ce visage secret, intérieur évoqué par Bernanos qui ajoutait que nous avions peur de le trouver sous notre propre masque grimaçant ? Le Nain de Lagerkvist nous présente ainsi un être abjecte et difforme qui est aussi une espèce de sauveur noir. Récemment, dans Alain Zannini, Marc-Édouard Nabe évoque sans relâche, à sa façon qui ne peut être qu’inversée et jubilatoirement paillarde, le Christ convenant à notre modernité artistique. Ne pensez-vous pas que la littérature véritable ne peut nous offrir qu’une face souillée, une sorte de Christ des ténèbres ou, comme vous l’écrivez dans Le Théâtre des opérations, une «ombre», un «fantôme», un Christ noir, celui d’un Trakl ou d’un Sabato ?

MGD
Pour le moment je serais tenté de dire que je ne vois d’autre solution que de parler du Christ de façon strictement apophatique. Un hyper-centre indicible, un point-pivot qui maintient dans le secret toute l’architecture romanesque qui se déploie. Je suis très démuni. Je suis un homme d’Après. Je ne vois pas encore comment parler du Christ, dans la littérature de fiction, autrement que par le mystère d’une présence tout juste évoquée. Comme je le dis je ne sais plus où, pour redevenir chrétiens il va falloir apprendre à être juifs. Avant de pouvoir évoquer la figure ultime de l’Incarnation christique, je dois laisser la langue d’Après parcourir son propre chemin, à travers l’Ancien Testament, les Évangiles canoniques, les Apocryphes, les Prophètes, la «Littérature des Palais», etc. Si vous désirez écrire sur le Christ, vous avez intérêt à ce que votre verbe soit de feu, pas un seul mot qui ne doit pas être investi de Sa lumière. Vous admettrez comme moi que c’est très difficile aujourd’hui. Dans Villa Vortex, je dirai que le maximum que je suis parvenu à percevoir et transcrire c’est plutôt la figure de Lucifer, ou quelque chose qui s’apparenterait à la «Gnose» que vous évoquiez plus haut. Mais comme je le dis dans le TdO-III à paraître [théoriquement, au cours du premier trimestre 2007, ndJA], cette étape «gnostique» était nécessaire à son propre abandon, à son passage vers une forme supérieure, soit le catholicisme. Villa Vortex n’était encore qu’une étape. Remarquez, je crois bien que je finis par comprendre que tout livre n’est que l’étape vers le suivant.

JA
Allons plus loin. Seriez-vous prêt, comme le fit Michel de Certeau dans sa Fable mystique, à parler d’une «théologie du fantôme» ou encore d’une «éclipse de Dieu» selon Buber, de sa possible «contraction» selon la doctrine kabbalistique du TsimTsoûm? Et, si Dieu ne nous parle plus, l’écriture serait-elle pour vous une façon de Le forcer à nous écouter ?

MGD
Je vais devoir aller droit au but : je crois que la doctrine du TsimTsoûm décrit le mouvement initiateur divin dans son processus de création, qui, si l’on suit les grands docteurs antiques de l’Église, tout comme Giordano Bruno (brûlé sur ordre d’une structure ecclésiale déjà décadente et prête au nihilisme), est absolument INFINI, ÉTERNEL et donc INTEMPOREL, (je parle du processus, pas de la Création elle-même). Eh bien alors, le retrait de Dieu du Monde est «constant», et «corrélatif» à Sa Manifestation dans le Monde Créé. Auschwitz indique donc bien un «moment» particulier, pivotal, de l’Histoire humaine, où cette éclipse a eu lieu sur le plan macroscopique, à l’échelle du monde humain. Ce surgissement «négatif» n’est pas isolé. Un contre-monde naît instantanément en relation au trou noir d’Auschwitz. C’est le double «trou blanc» d’Hiroshima et de Nagasaki. Cette «lumière», c’est celle qui a créé notre monde, le monde d’Après. Et dans cette lumière, la génétique opérative et la cybernétique sont apparues simultanément, comme les instrument d’une «recréation de l’Homme». Or, ce qui se produit, c’est que cette re-création, coupée de la vérité, coupée de l’arbre de la Vie et de la Mort, se rabat sur la Mort, comme principe nullifiant, et devient dé-création. Ce que la Science portait en elle, la Technique-Monde le «déconstruit», pour le plus grand bonheur des marchands et des terroristes. Hitler était un précurseur, disait Lacan.

JA
Cette question est difficile, j’avertis tout de suite nos lecteurs. Elle déroutera aussi. Revenons donc au Mal avant de parler à nouveau de la figure christique, vous allez voir par quel étrange détour. Vous avez écrit, toujours dans le premier tome de votre journal, qu’Auschwitz était «le trou noir invisible autour duquel tout le XXe siècle a orbité» et j’ai pu affirmer que Villa Vortex, comme tel, était un roman né de l’horreur concentrationnaire. Or, en affirmant cela, vous savez sans doute que vous êtes étonnamment proche de la pensée, pour le moins complexe sur cette question, de George Steiner pour lequel la langue allemande, comme l’ont montré Karl Kraus ou Victor Klemperer, a sombré dans une espèce de trou noir creusé par les Nazis et tous ceux qui ont cassé le langage (y compris, benoîtement, les journalistes selon Kraus !) jusqu’à le réduire à une sorte de novlangue capable d’être facilement manipulé par les menteurs et les bourreaux. Ce n’est pas tout car Steiner évoque aussi une responsabilité directe du christianisme dans l’extermination des Juifs d’Europe, l’événement indicible du Golgotha faisant donc face, d’une certaine façon abominable et mystérieuse, à celui d’Auschwitz, le Verbe en Croix étant comme la préfiguration de l’annihilation du Verbe dans les fours crématoires. J’ose donc cette folle hypothèse : la monstruosité de vos romans, singulièrement celle de Villa Vortex, pourrait-elle s’expliquer par cette déformation de votre écriture au voisinage du trou noir qui a dévoré le siècle passé ? J’ose encore cette seconde folie : la monstruosité de vos romans peut-elle être considérée comme une sorte de tribut payé à l’horreur, celle de ces millions de morts sans voix justement ?

MGD
Vos questions soulèvent tant de problématiques cruciales qu’il est difficile de concentrer mes réponses dans un format acceptable. Sans compter qu’elles ouvrent en moi des abîmes de perplexité. Car un auteur, je crois, ne sais pas exactement ce qu’il fait, il le devine, bien sûr, mais s’il le sait exactement, alors il échappe à cette catégorie du «monstrueux» dont parle Anders, et qui provient précisément du décalage devenu quasi infini entre nos actes et les effets de nos actes.
Pour faire un livre sur le Monde devenu Monstre il faut oser faire un Monstre qui va dire le Monde, il faut accepter que le Livre, brusquement vous dépasse, vous perde, vous avale… La définition que donne José Bergamín, celle que vous citez dans votre note, est d’une cristalline perfection. J’avais très précisément la sensation de parcourir un labyrinthe que je créais à mesure que j’avançai dans les ténèbres; à la fin la figure du labyrinthe émergea dans le Quatrième Monde sous la forme condensée des tunnels de Bora-Bora. Votre comparaison avec le trou noir et les déformations quantiques qu’il propage à son approche est excellente. Là aussi, c’est plus de l’ordre de l’Intuition pure, le trou noir, dans Villa Vortex, c’est d’une part, le Manuscrit trouvé à Sarajevo, soit un livre qui n’a pas été écrit et d’autre part le «non-lieu» où se conduisaient les «expériences biopolitiques» terminales du tueur en série. Plus je m’approchais de ces deux «zones» centrales, liées par je ne sais quelle force, plus mon écriture se transformait.

Le trou noir qu’est la littérature

JA
Question logique après la précédente : le vortex n’est pas qu’une simple image mais le processus matriciel par lequel s’opère la transformation de votre écriture. Je veux dire que, dans votre dernier roman, l’écriture tout entière est dramatiquement attirée par un gouffre central – métaphoriquement, la mort, philosophiquement, le nihilisme – qui avale cette dernière pour ensuite la «recracher» sous une forme nouvelle, inédite, matérialisée dans Villa Vortex par la dernière partie. Si le monde doit donc aboutir à un livre, il y a fort à parier que notre «monde cassé» (Gabriel Marcel) ne puisse se dire que par un livre lui-même «cassé», éparpillé, fractal (voir l’importance de cette thématique dans Les racines du Mal). En somme, la bribe plutôt que la Bible comme vous le dites. Tout se passe donc comme si chacune de vos œuvres décrivait la plongée de votre écriture dans un abîme où il faut bien que vous descendiez pour aller, comme Énée, la chercher et ainsi la faire revenir à la lumière. Êtes-vous d’accord avec l’analyse de ce processus que nous pourrions apparenter à une sorte de catabase dantesque ?

MGD
Vous voulez que je vous dise la vérité : je suis pétrifié devant ce que vous me dites. Je veux dire que c’est très exactement ce que mon «métacerveau» commandait à mon «cerveau organique» de faire, il fallait que le livre soit une phase de tension infinie entre la Bribe et la Bible, il fallait qu’il s’étire entre ces deux pôles, comme du Néant vers l’Infini, de la boue de l’anus mundi à la lumière des anges, tout juste entraperçus. Le «Porteur de lumière», Lucifer, est très vite apparu comme contre-figure centrale, celui de la démonologie du monde moderne, des Digital Dogs à la «Sympathy for the Devil», cela recoupait mes intuitions sur le rock comme inversion auto-intensifiée de la culture totalitaire, son recoupement chaotique. Le rock était partie intégrante de la «culture de la guerre» dans les zones de conflit en ex-Yougoslavie, et ce, dans tous les camps en présence…
Essayer de voir la lumière contenue dans les ténèbres, mais que les ténèbres ne peuvent retenir, comme le dit Saint-Jean dans son Évangile, voilà ce qui m’a servi de guide durant toute l’écriture de ce roman.

JA
Indéniablement, de plus en plus d’écrivains, sans forcément, comme le demandait Pascal, s’embarquer dans le christianisme, n’en éprouvent pas moins attirance et respect pour les innombrables richesses (artistiques aussi bien que philosophiques, pour être bref) de notre (il faut apparemment le rappeler de nos jours…) civilisation judéo-chrétienne. En quoi votre baptême chrétien, qui désormais n’est plus une question d’heures comme vous l’écriviez dans le deuxième tome de votre journal, a-t-il influencé votre vision du judaïsme, puisque, selon vos propres termes, il nous faut plus que jamais «réapprendre à être juifs» pour «devenir ou rester chrétiens» ? Pouvez-vous nous préciser quelle a été l’influence d’un auteur tel que Léon Bloy (je songe à un livre aussi difficile que le Salut par les Juifs) présenté par les imbéciles comme un antisémite ? Y a-t-il eu dans votre esprit d’ailleurs, sur la douloureuse question juive, une évolution comparable à celle que connurent Bloy justement, mais aussi Bernanos ou encore Pierre Boutang ?

MGD
Pour évoquer rapidement ce baptême, il est désormais du domaine du «passé», si cela revêt le moindre sens pour ce qui est en effet l’entrée dans une Nouvelle Vie… Ensuite, c’est drôle, vous reprenez, mais avec exactitude vous, une phrase tirée d’un Théâtre des opérations et que j’ai citée plus haut de mémoire. En ce qui me concerne, je ne vais pas vous surprendre mais j’éprouve une fascination pour le peuple juif et l’État d’Israël depuis mon plus jeune âge. La Guerre des Six Jours, puis celle du Kippour, scellèrent définitivement l’admiration que j’avais et que je conserve pour le Peuple de la Parole. Aussi, en dépit de mes adhésions passées, voire présentes, à certaines conceptions de la culture européenne, à ses fondations chrétiennes, à son absolue différence avec le modèle du despotisme asiatique aujourd’hui véhiculé par l’Islam, j’ai toujours été parfaitement insensible à l’antisémitisme. Cela n’a tout simplement pas prise sur moi, j’oserais presque dire que c’est parfaitement involontaire.
Cela a eu comme conséquences directes : ma rupture définitive, vers 1974-75, avec l’idéologie gauchiste qui servait de bain de siège pour toute ma génération. Ma rupture non moins définitive, environ huit ans plus tard, avec la mouvance «nationaliste-révolutionnaire», engluée à son tour dans les mêmes sous-produits de poires de lavement «anti-sionistes».


[La suite de cet entretien se trouve dans La Critique meurt jeune parue aux éditions du Rocher].

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