Misérable miracle (03/11/2007)

Crédits photographiques : Sanjay Kanojia (AFP/Getty Images).
L'écriture est, définitivement, l'évidence du silence et, pour cette raison, l'ennemie irréductible de la Toile qui sans cesse bruit, s'affaire, gigote, trépigne, bavarde, se tend sans qu'il nous soit jamais donné d'observer un brusque relâchement de sa tension. Je me demande encore par quel miracle de mansuétude ou de naïve confiance (plus sûrement, d'aveuglement) dans la suprématie de l'écrit certains blogueurs, figurant parfois même parmi mes propres amis comme Dominique Autié, s'échinent à construire des passerelles entre ces deux entités qui, fondées toutes deux sur les signes, n'en sont pas moins, dans leur essence et leur intention, radicalement contraires.
Écrire un livre suppose la fermeture absolue, le silence je l'ai dit, la solitude. Écrire un texte qui sera publié sur la Toile est par définition une expérience transversale, éphémère, partielle, dont l'ouverture voire la béance est l'alpha et l'oméga. Écrire un livre implique de se retrancher, ce retranchement étant la plus certaine garantie d'une ouverture à ces lecteurs dont on ne sait rien. Écrire sur la Toile suppose l'extrême béance de la parole purement informative : son dernier paradoxe sera pourtant de se fermer à tous après quelques minutes, heures ou jours d'existence plaintive, chétive, distendue par les mailles du Réseau. Car la parole de la Toile est une de ces créatures monstrueuses et éphémères que les anciens considéraient comme des signes de quelque désordre universel. Aujourd'hui les signes abondent de cette catastrophe silencieuse, les monstres naissent et meurent en quelques secondes à peine et chacun continue à faire comme si de rien n'était.
Effectivement, sur la Toile, rien n'est, le Rien est.
William Faulkner

Je donne peut-être l'impression de découvrir l'eau tiède : ce n'est pas le cas, j'ai toujours été pour le moins circonspect quant à l'engouement pour la Toile même si je tente d'en utiliser, sans le moindre complexe, toutes les formidables possibilités que nous confère cet outil ou plutôt ce conteneur. C'est une autre banalité d'affirmer que la Toile ne peut en aucun cas créer, faire surgir ex nihilo du contenu, il l'avalerait plutôt : si vous n'avez rien à écrire, un blog ne vous sera d'aucune utilité, hormis celle consistant à emballer superbement un poisson pourri, une carne que les journalistes, ces relais du vide, s'empresseront de venir renifler. Internet ne signe donc pas, en aucun cas, la mort sans cesse procrastinée du livre. Il en conforte bien au contraire sa position éminente, à condition, bien sûr, de définir ce que j'entends par livre. C'est ici que je risque d'attirer sur mon chef quelque jovien trait de foudre. Peu importe, je suis fait d'un matériau apparemment bon conducteur !
Un livre est tout ce qui ne peut s'écrire sur le Réseau, qui ne peut s'écrire qu'en fonction des contraintes du réseau (rapidité, non pas polyphonie mais capillarité ou hyperlinéarité, immédiateté, etc.). Un livre est donc le plus certain adversaire de la parole du journalier ou journaliste. Celle-ci, en revanche, a trouvé un nouveau et formidable terrain de jeux avec la Toile qui est son évident Graal et certainement pas, comme le prétendent les sots en pleurant sur leur beau jouet cassé, son plus sournois adversaire. La Toile est, si l'on veut, l'extension naturelle du domaine du journaliste et un simple moyen publicitaire pour un livre, un élément corollaire qui jamais ne décidera de la pensée d'un livre, de sa conception, de son écriture, de son achèvement matériel, de son existence même en tant que souvenir ébloui ou déçu d'une lecture, de sa permanence néfaste ou bénéfique dans les faits et gestes d'un grand lecteur.
Bien sûr, je n'étonnerai personne en faisant remarquer que ces consternantes évidences s'appuient paradoxalement sur une découverte que je viens de faire, avec beaucoup de retard comme toujours : Facebook, le réseau social qu'un de ces étudiants nord-américains à peine sortis de l'adolescence a eu le culot de refuser de vendre à Google ou Microsoft, pour la somme tout de même coquette de plusieurs milliards de dollars. Il n'y a franchement pas de quoi en faire tout un fromage, de ce réseau made in America, fleurant bon l'amour universel même si, vous diront les amateurs, le trait de génie de son créateur a été d'autoriser la greffe de milliers d'applications, qui font de Facebook une plate-forme réellement polyvalente. Hormis ces petites facilités, Facebook ne sert pourtant strictement à rien, sauf à demander à de jolies filles et de beaux mâles, sous le fallacieux prétexte qu'ils aiment Georg Trakl ou l'art précolombien du tir à l'arc, de devenir vos amis, ce qu'ils feront avec empressement n'en doutez pas s'ils découvrent que vous partagez leur souriante passion ou, plus sûrement, si votre propre photographie les intéresse !
J'utilise donc Facebook pour sa seule phénoménale puissance de mise en relation de l'écrit avec d'anonymes (ils le sont de moins en moins) lecteurs, y ayant même créé un groupe de discussions consacrées à Stalker et aux articles que j'y publie. Comme je suis particulièrement allergique aux commentaires dont la première caractéristique est de, très vite, tourner en rond et surtout à la lâcheté de beaucoup consistant à venir crotter votre maison dès que vous avez le dos tourné et encore, en vous envoyant leur précieux don sous pli anonyme, et comme sur Stalker j'interdis sauf exception, ces commentaires inutiles (jetez donc un regard sur les discussions ineptes qui fleurissent sur le blog de Piètre Assouline...), ce groupe de discussions, spartiate dans son intérieur mais toutefois amical, m'a semblé un compromis intéressant entre la liberté totale et irréelle et l'hermétisme enveloppant des textes qui n'ont à mon sens aucun besoin de commentaires.
Je verrai bien ce que m'apportera l'usage de Facebook. Très probablement : pas grand-chose, hormis une probable extension rhizomique de la Zone qui lutte à sa façon, elle aussi, contre le Grand Tout Mou qui est l'ennemi juré de François Meyronnis. De toute façon, la Zone est l'émanation même de la Toile et, comme telle, quels que soient les efforts que je fasse pour la rapprocher de l'écrit au sens noble du terme, elle reste condamnée à ne jamais pouvoir s'en dépêtrer.
Je sais d'ores et déjà, en revanche, ce dont me prive l'existence de ce réseau social où je sollicite les réactions du tout venant, même s'il aime les livres de Philippe Sollers : quelques minutes qui finissent par s'amonceler en heures que j'aurais pu consacrer à mes précieuses lectures, peut-être même à l'écriture de quelque texte consacré à ces lectures.
46d2c5082ab0bd35f32b494a4c9d44a7.gifLisant l'imposante biographie qu'André Bleikasten a consacrée à William Faulkner, j'y ai trouvé quelque exemple fameux de création romanesque, aussi brutale dans sa vision que révolutionnaire dans sa scansion, ridiculisant les efforts de tous ces petites plumes incolores qui pullulent sur la Toile : «Au bas du dernier feuillet du manuscrit de Tandis que j'agonise écrit Bleikasten, Faulkner nota la date de son achèvement : 11 décembre 1929. À s'en tenir aux seules indications du manuscrit, la composition du roman ne prit donc guère plus de six semaines. Il faut toutefois y ajouter le mois que mit Faulkner à dactylographier son manuscrit : en comparant les deux états du texte, l'on s'aperçoit en effet qu'il ne se borna pas à recopier le manuscrit, mais procéda selon son habitude à de nombreuses révisions» (William Faulkner. Une vie en romans, éditions Aden, 2007, p. 257).
Parce que nous avons tendance à ne plus pouvoir imaginer une planète débarrassée de l'univers virtuel qui la creuse et la dédouble, je rappelle aux étourdis que l'éternuement d'une libellule soulève jusqu'à la stratosphère que William Faulkner détestait le téléphone et plus encore les journalistes, qu'il n'imaginait même pas, dans ses rêves les plus débridés, la possibilité de dématérialiser un texte comme nous le faisons toutes les secondes ou presque.
Voilà qui ne peut que réduire à néant les petites prétentions comiques de tous les écrivants, voire (il y en a quelques-uns !) écrivains ayant choisi le Réseau comme terre d'élection où construire leurs cabanons branlants agrémentés de guirlandes lumineuses. Il est vrai que le bon sens n'est pas complètement désarmé puisqu'ils s'appellent, titre de fierté dont ils n'ont peut-être pas mesuré toute l'ironie carnassière, écrivains virtuels.

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