Éloge de Mouchette (06/04/2008)

Crédits photographiques : Riccardo S. Savi (Getty Images).

«may i feel said he
(i'll squeal said she
just once said he)
it's fun said she

(may i touch said he
how much said she
a lot said he)
why not said she

(let's go said he
not too far said she
what's too far said he
where you are said she)

may i stay said he
(which way said she
like this said he
if you kiss said she

may i move said he
is it love said she)
if you're willing said he
(but you're killing said she

but it's life said he
but your wife said she
now said he)
ow said she

(tiptop said he
don't stop said she
oh no said he)
go slow said she

(cccome ? said he
ummm said she)
you're divine!said he
(you are Mine said she).»

E. E. Cummings, May i feel said he.

«It was not a heart, beating.»
Sylvia Plath, Night Shift.

«En moi depuis toujours, sous des couches d’oubli volontaire et la dureté des gestes quotidiens n’avait cessé de vibrer ce ciel impondérable, comme le souffle même de notre vie. Fair love !…»
Paul Gadenne, La plage de Scheveningen (Gallimard, coll. L'Imaginaire, 1986), p. 221*.


Elle est assise sur le rebord de la fenêtre, tenant le livre qu'il lui a donné (le sien, qu'il ne parviendra pas à lui dédicacer). Rapidement, elle fume une cigarette. Puis une autre. Il n'y a plus aucune cigarette dans l'étui mince au bout de quelques minutes à peine. L'homme l'a avertie, plaisantant sur le fait qu'il y avait peu de chances, à cette heure de la nuit et dans un pareil endroit, de pouvoir acheter des cigarettes. Elle lui a répondu qu'elle s'en moquait, de cela comme du reste mais peut-être est-ce lui qui a déduit ce dernier point. Son petit visage est tendu, froid, pâle, parfois hautain. Elle le regarde à peine, de peur d'être déçue sans doute. Il reste immobile lorsqu'elle fixe la nuit. Un sourire, magnifique, éloigne, pour quelques secondes seulement, les démons cyniques qui la tourmentent depuis des heures ou des années, qu'elle oublie puis réinvente, au gré de son imagination. Ce qu'il y a en moi, mieux vaut que nul ne le découvre lui dit-elle. L'homme sourit. Il en a vu d'autres. Ce sourire est adressé à quelque inconnu que son regard seul sait distinguer dans les recoins d'ombre profonde que les lumières de la ville alimentent de leur encre, mais l'homme qui est maintenant à côté d'elle, allongé sur le lit, un verre de vin à la main, estime, et peut-être ne se trompe-t-il pas cette fois-ci, qu'il est aussi pour lui. Il sourit, même si elle ne le voit pas sourire. Il ne sait à quoi elle pense, il ne le sait d'ailleurs toujours pas au moment où il écrit son texte, bien des années après leur rencontre, ou peut-être une seule nuit avant leur rencontre, ou peut-être même, qui sait, avant même cette rencontre. Absente sûrement, à moins d'un mètre de lui pourtant. Elle lui paraît enveloppée d'un silence farouche, altier, petite bête fragile surprise dans la lumière des phares, néanmoins parfaitement capable de mordre si vous tentiez de vous approcher d'elle. Un instant, sans doute sous l'effet de l'alcool, il lui semble que la pièce où ils se trouvent se remplit subitement d'ombres minuscules et chuchotantes. Pour un peu, en fermant les yeux, il pourrait se croire entraîné dans les tourbillons d'un scherzo de nuit tempétueuse, les crocs effilés d'un succube brillant dans la nuit. Toi ! Il se dit qu'il a décidément trop bu et pose son verre sur la commode, le regard perdu.
En ce moment même, elle lui sourit puis le regarde durement, elle le fixe durement tout en lui souriant, c'est son sourire qui est dur. L'instant de leur séparation est tout entier dans son regard, et les ombres plaintives d'amants et de maîtresses, à peine visibles, et les peines passées, les désillusions, les séparations rapides comme le cri silencieux d'un prisonnier qui se libère après des années de captivité. Stupéfiant est le moment où, dans le regard de l'amant ou de la maîtresse, se vrille la certitude de la séparation, du nerver more du poète. Qui aurait pu la retenir, d'ailleurs ? Elle lui dit que seule l'intelligence, effilée comme une lame de rasoir, l'intéresse. Il s'amuse de ses déclarations. Il en a entendu d'autres, tout aussi sincères et impudiques, sûrement.
L'un et l'autre sont épuisés (ils ont beaucoup marché pour rejoindre la chambre, le centre du labyrinthe infernal) et la nuit, mais cela non plus n'est plus tout à fait certain dans ses souvenirs, avale en silence chacune de leurs paroles. La nuit a été créée pour cela, pour avaler les paroles des amants, des fous, des guerriers, des prisonniers oubliés de tous et les redonner ainsi à ceux qui en ont besoin, amants, fous, guerriers ou poivrots cuvant leur alcool, qui entendent, parfois sans les comprendre, des mots venus de si loin, prononcés par des inconnus. C'est pour cela qu'elle est infiniment bruissante et qu'elle transmet la connaissance, pas seulement à la nuit mais à qui sait l'écouter. La nuit est la mémoire du langage. Qui veut le connaître doit d'abord l'écouter, écouter la nuit. Mais, comme la ville moderne, hormis, peut-être, durant quelques éphémères minutes du petit matin, rayonnantes de lumière dorée, a supprimé le silence de ses nuits (et leur profondeur, et leur douce lumière mélancolique), nous ne savons plus parler que le langage des néons et de l'éclairage des salles de rédaction, devenant peu à peu aussi insensibles qu'eux.
Sans langage. Sans nuits. Humanité spectrale hantant les recoins vides d'une immense salle vide et blanche.
Or je savais, écrirait-il bien des années après, qu’à la faveur de la nuit les actes les plus ténus de notre vie sont en danger de resurgir; mais je savais aussi que la nuit pouvait estomper les plus graves, les faire rouler dans le torrent des choses révolues.
561454708.pngDe leur conversation, la femme et l'homme qui sont très vite devenus amants ne garderont sans doute aucun souvenir et cela importe peu puisque, lorsqu'il écrit ces mots, le romancier est déjà un vieil homme revenu de tout comme on dit. Il ne l'a plus jamais revue bien qu'à une époque il ait tenté de la retrouver, marchant sans relâche, arpentant les rues des villes inconnues avec quelques bribes d'informations, un nom, un numéro de téléphone, parfois moins, souvent rien du tout, se fiant à l'implacable hasard. Peine perdue. Elle a semblé, littéralement, s'être volatilisée de la surface de la planète. De toute façon, ils avaient beaucoup trop bu avant de se retrouver (quel verbe étrange et poétique tout de même se dit-il au moment de l'écrire) et encore plus depuis qu'ils se sont enfermés dans cette pièce criarde, fonctionnelle, parfaitement anonyme. Ils ont pourtant parlé pendant des heures, lançant ces mots qui sont des dagues ou bien des sondes s'enfonçant dans des profondeurs de tendresse et de déchirures, la profondeur banale de tous les hommes et, comme toutes les personnes de bonne compagnie, ils n'ont parlé, sous des voiles légers comme de la gaze, que d'eux-mêmes. Il n'est pas facile de s'oublier, c'est peut-être même l'unique grâce que de pouvoir le faire, mais nos amants, s'ils s'oublient, ne peuvent le faire que dans l'illusoire étreinte d'une chambre qui n'est même pas la leur.
Au matin, Mouchette, à peine reposée mais fière et libre reprendra le train qui l'avait conduite dans la capitale d'un pays quitté il y a des années afin, lui a-t-elle dit, de s'éloigner du foyer d'infection. Lui ne se résout pas à le quitter, ce pays : la France ou un autre pays, qu'importe après tout puisque la même grimace tient lieu de sourire à l'homme des foules, de Villeurbanne à Wellington, cet homme que l'événement le plus anodin, sans qu'il sache pourquoi, peut faire fondre en larmes comme le montre un film dont le compagnon d'un soir de Mouchette s'est subitement souvenu en l'écoutant parler, Lantana ? Il s'est aussi souvenu du personnage tragique de jeune femme, telle que Bernanos en a décrit l'histoire étincelante et humiliée dans son premier roman, Sous le soleil de Satan, avant, certainement parce qu'il était tombé amoureux de la gamine sans foi ni loi 471283652.png, têtue, franchement obstinée même, de lui redonner une vie romanesque, d'ailleurs tout aussi tragique, dans Nouvelle histoire de Mouchette. Pour le moment, il fixe le profil magnifique de Mouchette, plus âgée qu'elle ne l'a jamais été dans sa vie de papier. Il n'a jamais pensé qu'il rencontrerait une femme à ce point belle (intelligente et magnifiquement libre, d'une liberté à faire hurler de rage les imbéciles), même lorsqu'il eut fini de lire Les yeux d'Ézéchiel sont ouverts, il y a des années de cela, alors tout rempli de pressentiments (bien sûr, le jour où il finit sa lecture fut un jour absolument semblable à tous les autres, lectures (ce qui était habituel) ou pas (ce qui était franchement rare, pour ne pas dire : rigoureusement impossible dans son cas)). Elle lui a également immédiatement fait se souvenir de l'universitaire Norton, une étrange anglaise qui, dans 2666, vit une relation avec trois hommes, tous trois universitaires d'ailleurs. Elle lui a confié qu'elle ne mentait jamais et que c'est sa franchise absolue qui avait refermé à double tour le cachot de sa solitude. Cette déclaration est peut-être un mensonge, l'écrivain s'en moque après tant d'années, lui qui a connu tant de femmes toutes plus sincères les unes que les autres, d'une franchise insupportable disaient-elles, au point de créer autour d'elles une espèce de trou d'air. Le voici pris au piège. Avec elle ? Non, l'oiseau a disparu avec la première rosée du matin bien sûr. Moins poétiquement, Mouchette a pu dormir durant quelques heures après le départ du romancier, qui lui a laissé sa chambre d'hôtel.
À l'aube, l'homme s'est enfoncé dans les profondeurs encore assoupies de Paris, prêt à reprendre son travail dans deux ou trois heures à peine. Épuisé par cette nuit de détours et de courbures, de mots et de gestes, la ville lui semble baigner dans une lumière dorée capable de faire éclore tous les miracles. Le miracle de la nuit, lui, commence à se dissiper. Sur ses mains qu'il approche de son visage en souriant, le parfum de Mouchette, subtil et 1372066860.pngévoquant pourtant le lourd musc des robes tachetées des fauves sous l'averse (notre personnage ne manque pas d'imagination, particularité dont nul ne s'étonnera puisque c'est un lecteur boulimique), possède la mystérieuse sensualité des nuits de tempête. Il serre les poings et, comme un imbécile ou bien un jeune homme transi d'amour, il est tout disposé à ne pas se laver les mains jusqu'à son retour. Il eut soif, soudain, de la seule innocence qu’on puisse trouver sur terre, celle qui consiste à éprouver du bonheur.
Il se dit qu'il a peut-être rêvé cette rencontre bouleversante. Après tout, il a vidé près de trois bouteilles d'un excellent vin blanc, renonçant à noircir le petit carnet qu'il garde toujours dans l'une de ses poches. Les mots qu'ils ont échangés bourdonnent, ils semblent grandir à la lumière ambrée et, pour quelques heures encore, frémir comme si c'était elle qui les prononçait. Votre peau, mon Dieu, est si belle. On comprend qu'un Dieu ait donné son Fils à la chair des hommes. Tout est beau en vous, sur vous. Vous avez le parfum du départ. Vous me l'avez déjà dit, se contente-t-elle de noter, cette fois-ci amusée. Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est idiot, vous croyez peut-être que vous êtes en face de l'une de vos créations romanesques tellement chéries, chéries parce que vous ne les tiendrez jamais dans vos bras ? Eh bien, cher ami, ce n'est pas le cas...
Elle souriait tout en le regardant. Elle n'arrêtait plus de sourire. Il souriait aussi, détournant son regard du sien, qui le dévorait. Bien sûr, vous cherchez des complications, vous en cherchez toutes, une ligne blanche sur un tableau noir est encore une épure grossière à vos yeux mais vraiment, je vous répète que je suis un homme simple. Il continuait de marcher, traversant maintenant la Seine dont il entendait le très faible murmure. Il se rendit compte qu'il n'avait jamais, durant le jour, par exemple en revenant à pied de son bureau, petite promenade qu'il se contentait de faire sans trop regarder ce qui l'entourait, pu entendre la Seine. Tous ses sens paraissaient maintenant se réveiller, lui révéler un 1822965148.pngpaysage insoupçonnable, non pas une mais des milliers de mosquées sous les eaux du fleuve, rougeoyantes comme des trésors enfouis, lui chuchoter mille conversations qu'il n'avait jamais pris la peine d'écouter ou bien que l'activité démesurée et vaine d'une grande ville étouffait, lui répéter les mots de son amie, sans fin, qu'il continuerait d'entendre durant des heures et des heures, peut-être même jusqu'à ce qu'il disparaisse. Moi, je vous perds, je vous ai déjà perdue. Voilà une vérité, la première sans doute que vous me dites, votre bouche est pleine de mensonges. J'en vis mademoiselle, il faut bien vivre de quelque chose. De quoi ? Des mensonges bien sûr, je vis des mensonges, je suis un romancier. Et célèbre, par-dessus le marché, courtisé des femmes, jeunes ou vieilles. Il lui chuchota ces derniers mots en s'approchant d'elle, lui susurrant quelque chose encore, un mensonge peut-être, comment savoir, ou bien l'histoire des personnages qu'il avait inventés, lui, romancier et qui n'étaient, disait-il, que des tentatives vaines pour reconquérir des femmes qu'il avait perdues ou bien qu'il n'avait même pas conquises à moins que, plus simplement encore, il ne lui ait confié qu'il ne parvenait pas à trouver une dédicace digne d'elle, ce qui était parfaitement vrai, puisque tous les mots lui semblaient sonner faux, et cela alors même qu'il écrivait, qu'il continuait d'écrire après avoir lu, il y a des années, la Lettre de Lord Chandos et les lettres de Carlos Michelstaedter à ses rares amis, dans lesquelles ce dernier s'étonnait qu'on puisse avoir la volonté (et même le plaisir, la joie, l'ambition) d'écrire alors que tout avait été écrit une fois pour toutes, et enfin une confession, peut-être inventée, sortie de la bouche même de Georg Trakl affirmant que la poésie ne servait à rien puisque le Christ avait existé, et qu'il avait parlé. Elle frissonnait, la fenêtre était ouverte depuis des heures. Venez vous asseoir près de moi lui dit-il, vous tremblez et ne tenez plus debout. Vous me semblez épuisée. Lui avait-elle répété cette phrase ou bien était-ce son état d'exaltation qui avait mis dans la bouche de sa maîtresse (ou dans ses yeux, ou dans ses mains, allez savoir) cette sentence paraphée par une emphase suspecte ? On ne perd que ce que l'on s'est résolu, une fois pour toutes, à perdre. Vraiment ? Des mots, encore, toujours des mots. Je n'en veux plus. Oui mais écoutez-moi. Tendez-moi votre main. Ce qu'il fit. Il eut l'impression de tenir un petit oiseau frémissant de tout son minuscule corps. Il croyait que plusieurs choses très belles qu'ils avaient créées étaient en eux pour toujours et que rien ne pouvait faire que cela n'eût pas été.
Il lui raconta alors une histoire, ou peut-être même une histoire qui avait valeur de parabole et qui était donc plus qu'une histoire et, en même temps, rien que cela, une histoire toute simple et banale. Elle l'écouta en fermant les yeux, allongée sur le lit, un sourire aux lèvres, qui devait, comme celui du chat du Cheshire, paraître flotter bien des heures après la séparation de nos amants inconnus. Il se rendit compte, à ce moment-là, en regardant cette bouche parfaite et cette rangée de dents supérieures mordant délicatement sa propre lèvre qu'il aimait cette fille. Il n'osa pas le lui dire. Il n'osa pas davantage lui dire qu'il était tombé amoureux d'elle dès qu'elle avait passé le seuil de la porte, sans même lui jeter un regard, sinon celui d'une simple vérification, l'air de dire que, ma foi, il ressemblait assez, en chair et en os, à l'idée qu'elle s'était faite de lui au moyen des dizaines de photographies que le romancier avait abondamment livrées à la presse. J'ai l'impression de vous avoir attendue longtemps. Un vrai dédale m'a mené jusqu'à vous, je m'y suis perdu des années entières et maintenant je me tiens face à cette évidence : vous. J'ai même failli renoncer à vous rejoindre. Partagée. Elle s'écarta brusquement de lui, alors qu'ils étaient tout près l'un de l'autre, sa tête sur son épaule, toujours frissonnante, comme un petit animal apeuré et en colère. Quoi ? De quoi me parlez-vous ? L'évidence dont vous parlez... je la partage. Ah, ce n'est que cela. Oui, ce n'était que cela mais déjà l'écrivain avait resserré son emprise autour de la jeune femme, dont il espérait bien faire l'une de ses plus belles réussites romanesques.
Votre peau.
Il conclut qu'il avait trop bu mais l'inconnue furtive, dans son esprit, dans ses muscles même qu'elle avait endoloris, conserva durant plusieurs jours une présence incontestable. Il décida de confier son sort à son prochain roman, l'histoire d'une femme qui trouve celui qu'elle attendait au moment, bien sûr, où elle s'y attendait le moins puis qui, sans plus y penser, oubliait le romancier et se mariait avec quelque imbécile tuant son ennui dans une affreuse ville d'un pays lointain, pourquoi pas en Australie (il se souvenait de Lantana) ou en Afrique du Sud ? Au moment d'écrire ces lignes, il ne savait pas encore s'il ferait de son amant un Cadignan moderne perclus de trouille mais il savait en revanche qu'il n'avait distillé ces quelques précieuses heures passées en compagnie d'une banale putain jouant la comédie littéraire qu'afin de mieux en goûter, par avance, leur évaporation pas même regrettable.

Oui, heureux qui sait écrire et dévorer ainsi ce qui le dévore, et espérer encore, par surcroît, toucher ainsi la postérité et l'intéresser à son supplice. Garder son individualité jusque dans la mort, ce n'est pas donné à beaucoup.

* Toutes les phrases en italiques sont extraites de ce magnifique roman de Paul Gadenne. Les photographies, elles, sont extraites de The Thin Red Line de Malick.

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