L’alchimie du mystère chez Jean Ray, par Francis Moury (22/09/2010)

Crédits photographiques : Albert Tousson and Tomek Szul (Department of Cell Biology, The University of Alabama, Birmingham).
427.jpgÀ propos de Arnaud Huftier, Jean Ray, l’alchimie du mystère (Éditions EncrageLes Belles Lettres, coll. Travaux, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).

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«Auteur Belge, et même de souche flamande, car Gantois, Jean Ray aura prouvé que les flamands sont encore sensibles à travers les siècles aux prestiges de l’horreur qui ont fait la valeur des peintres comme Bosch ou Bruegel. Mais à vrai dire, c’est à l’Américain Lovecraft que Jean Ray fait surtout penser. Le style en moins, disons-le immédiatement, car il y a une certaine marge entre la langue admirablement ciselée de Lovecraft et le français souvent un peu approximatif, quoique savoureux, de Jean Ray. Il reste que Jean Ray fut l’un des seuls auteurs européens à avoir [reçu] les honneurs du Weird Tales – institution nationale de l’étrange aux États-Unis – et c’est justice : Jean Ray connaît ses fantômes et son innommable comme d’autres connaissent leur logique et leur art de la psychologie : il est un des grands créateurs de mythes et son art de donner la peur est indiscutable.»
Notice Jean Ray du Dictionnaire des auteurs annexé à la fin du recueil établi par Jacques Bergier, Jacques Sternberg et Alex Grall, Les Chefs-d’œuvre de l’épouvante (anthologie Planète, 1965), p. 465.

«Sur le dernier rayon de sa bibliothèque, Purple avait épinglé un carré de bristol : «Erreurs et Sottises». Aux côtés de vieux traîtés [sic] de philosophie et de sciences, soutenant la croyance en une terre circulaire et plate supportée par des colonnes, ou déclarant en faillite le plus lourd que l’air, il avait rangé les livres de géométrie, selon les conceptions de monsieur Legendre. Il savait que les professeurs de mathématiques, tels qu’on les impose aux élèves de l’école primaire à l’université, n’étaient que de prétentieux ignorants. Il entendait encore le gros Théronde tonner, du haut de sa chaire, que Dieu lui-même n’aurait pu ébranler le postulatum d’Euclide, base d’airain de la géométrie plane. À l’heure sévère où les commandements euclidiens n’avaient guère plus de réalité que les certitudes de Pline, quelques fantoches à diplômes s’y accrochaient encore comme des naufragés à de futiles épaves. Purple venait de dire là l’un d’eux :
- Vieux colporteurs de faux axiomes et de théorèmes caducs, n’avez-vous jamais pensé à la chose voilée et redoutable qui se tient blottie derrière une intégrale ; même de derrière la benoîte curviligne, ou une équation du douzième degré ?
- Une équation du… ? vous plaisantez, vous êtes fou ou ivre ! beugla une voix indignée du fond d’une barbe grise […].»
Jean Ray, Mathématiques supérieures (1958) in Les Cahiers de la Biloque, réédition in Le Carrousel des maléfices (Éditions Gérard & Cie, Bibliothèque Marabout, série fantastique n°197, Verviers, 1964), pp. 5-6.


Jean Ray fut-il un «Edgar Poe belge», un «Jack London flamand», un «Lovecraft européen» ? Et qui fut le véritable Raymond de Kremer dont les deux pseudonymes furent «Jean Ray» et «John Flanders» ? C’est à ces questions, et à bien d’autres, que répond la monumentale synthèse (établie par Arnaud Huftier, un universitaire s’intéressant à la littérature fantastique moderne et contemporaine) de ses travaux antérieurs de recherche et d’érudition sur Jean Ray, l’homme et l’œuvre. Sur Jean Ray… enfin… plus exactement sur «Raymond Jean Marie de Kremer, alias Jean Ray et alias John Flanders», né à Gand le 8 juillet 1887, mort à Gand le 17 septembre 1964, ainsi que l’écrivait très précisément son «In memoriam» illustré d’une belle photo N & B, scrupuleusement reproduit à la page 529 de notre ouvrage.
L’annexe n°1 (1) des pp. 573-662 contenant une bibliographie commentée des textes de langue française et néerlandaise de Ray, comporte presque cent pages en petits caractères : c’est dire l’ampleur des informations littéraires qu’elle contient ! On saura tout sur les différentes variantes des admirables Malpertuis, Les Derniers contes de Canterbury, Le Carrousel des maléfices, Les Contes noirs du golf, Les Contes du Whisky, La Cité de l’indicible peur, Le Livre des fantômes et Saint-Judas-de-la-Nuit : tout est répertorié, parfois mis en regard en d’utiles colonnes de correspondances de variantes phrases par phrases, et l’évolution stylistique des rééditions – Ray n’a jamais cessé de se relire – est savamment commentée : beau travail ! Jamais, lorsque nous étions enfant puis adolescent, nous n’aurions imaginé un livre aussi complet sur celui dont nous ignorions pratiquement le véritable nom et que nous placions alors – et que nous plaçons toujours ! – dans notre panthéon littéraire personnel au même rang qu’Edgar A. Poe et H. P. Lovecraft. Il faut préciser, toutefois, que pour un jeune lecteur parisien découvrant Jean Ray par les éditions Gérard & Cie, dans la collection intitulée Bibliothèque Marabout (série «fantastique»), aux couvertures anxiogènes si belles et si originales peintes et / ou dessinées par Henri Lievens, dans les années 1965-1975, l’idée même d’une telle étude était presque impensable. En effet, les préfaces écrites par Henri Vernes, Hubert Juin et Jacques Van Herp à ces désormais précieux et rares volumes nous avaient, par avance, convaincu que Jean Ray était un écrivain secret, un aventurier dont la vie même était un mystère tant la légende s’y mélangeait à la mince réalité connue. Ces marins obsédés par l’apprivoisement d’une mygale, ce gardien de cimetière croyant avoir enterré une noble vampire d'ascendance slave, ce professeur de mathématique assassin défendant la mémoire de son défunt maître qui a découvert le secret de la quatrième dimension : ne les avait-il pas croisés ou connus d’homme à homme, dans un bar, en prison, durant un voyage autour du monde ? Qui pouvait jurer que non, en lisant ces préfaces à l’âge d’un enfant ou d’un jeune adolescent ?
Huftier commence par faire justice de ces légendes, en honnête universitaire soucieux du vrai et de l’exact. Et il a, bien sûr, raison. Il dénonce (peut-être avec une excessive vigueur car le gnosticisme et le fantastique esthétique entretiennent inévitablement des liens, y compris en littérature) les tendances élitistes d’un Jacques Bergier ou d’un Serge Hutin considérant la littérature fantastique comme un fragment de la gnose, parant ses grands auteurs d’une aura suspecte de grands initiés. Avec une vigueur excessive disons-nous car, au fond, pour l’enfant et l’adolescent que nous fûmes et auxquels nous voulons ici demeurer plus que jamais fidèle, cette aura fut bien réelle lorsqu’il s’agissait d’un Poe, d’un Lovecraft, d’un Ray. Réelle parce qu’effective et active : les visions fabuleuses et les mythes qui nourrissent leurs œuvres, l’horreur et l’épouvante qui en émanaient, n’étaient pas de falotes lueurs mais bien des éclairs effrayants sur de nouveaux mondes qui nous terrifiaient à chaque lecture. La partie la plus passionnante de cette étude littéraire bio-bibliographique, complète car autant historique qu’esthétique suivant les meilleurs principes du grand Gustave Lanson, nous paraît être le chapitre 1 du Livre V consacré à la Réception posthume de l’œuvre de Jean Ray / John Flanders. Et pour cause, puisque c’est celle qui concerne la période où nous l’avons nous-même découvert. Pour nous, aussi bien, Jean Ray demeure chronologiquement «Jean Ray publié par la Bibliothèque Marabout» avant d’être John Flanders un peu publié par U.G.E dans la collection 10/18 et bien avant d’être Raymond de Kremer. Le Jean Ray que nous avons aimé et que nous aimons encore, c’est le représentant premier de «l’École belge du fantastique» effectivement révélée par Jean-Baptiste Baronian en Bibliothèque Marabout à mesure qu’il y publiait Thomas Owen, Michel de Ghelderode, Franz Hellens, Gérard Prévot ou encore Daniel Mallinus. Lire l’étude de Huftier est presque, dans ces conditions, une épreuve morale : le véritable Jean Ray qu’il nous décrit en détails dans les sections biographiques, et l’écrivain corrigeant ses coquilles d’édition en édition, oscillant entre flamand et français, sera-t-il à la hauteur de l’image mentale que nous avions construite de «notre» Jean Ray ? C’est toujours l’enjeu de telles biographies : limer sa cervelle à celle d’autrui (ici le biographe) et la limer à la réalité qu’il nous restitue (l’homme et l’écrivain) et que nous ignorions en partie ou en totalité, à laquelle notre désir aurait voulu éternellement substituer une légende plus gratifiante car elle fut la nôtre en ce temps-là, in illo tempore.
Il le faut pourtant et l’exercice est salutaire, toujours passionnant en raison de l’érudition bibliographique qui ramène des trésors endormis ou cachés. Dans le cadre d’une sociologie de la réception de la littérature fantastique en France qui reste à écrire – et que Nicolas Stanzick vient d’écrire concernant une section du cinéma fantastique (cf. : Nicolas Stanzick, Dans les griffes de la Hammer, nouvelle édition revue et augmentée BDL-Les Belles lettres, 2010) – nous ignorions par exemple qu’on avait tenté à ce point d’assimiler l’amour du fantastique à la gauche politique et parfois avec autant d’incongruité. La note 55 de la page 537 est, à cet égard, assez éclairante. Huftier a retrouvé la très savoureuse lettre adressée par un certain Jean Silve de Ventavon à la revue Horizon du fantastique n°9 (1968, p. 93) dans laquelle il dénonce une authentique récupération «anarcho-progressiste» contredisant les pensées politiques de certains des meilleurs auteurs du genre : Poe «aristocrate et anti-démocrate», Lovecraft «raciste et anti-sémite», Villiers-de l’Isle-Adam et Maurice Renard «monarchistes» (Ventavon aurait pu ajouter Barbey d’Aurevilly), H. H. Ewers «national-socialiste», et notre Jean Ray «fascisant, admirateur de Robert Brasillach». Vraiment ? Si tel est le cas, et il est indéniable que ce le fut pour certains des auteurs cités, il demeure a posteriori bien évident que les assimiler à un tel courant n’était pas vraiment non plus le signe d’une intelligence très éclairée ni d’une culture très informée. Autrement dit, en termes plus ramassés, Jean Ray n’était pas situationniste avant la lettre ! Des historiens et critiques tels que Jean-Pierre Bouyxou ou Laurent Chollet, estiment pourtant que Ray appartient bel et bien à cette contre-culture, se souvenant des apparences hirsutes d’une partie de son lectorat des années 1970. Cette ambivalence est significative.
Car si le fantastique, tel que Roger Caillois le décrivait avec sa rigueur habituelle – mise à part son aberrante exclusion de Charles Nodier et de H. P. Lovecraft qu’il orthographiait «Lowecraft» ! – dans l’introduction des deux éditions successives de son Anthologie du fantastique (Éditions Gallimard, coll. N.R.F. 1958-1965), se joue en apparence de ces considérations, c’est qu’il opère sur un plan ontologiquement supérieur à elles. Le fantastique oscille précieusement et très rigoureusement entre la féerie et la science-fiction, mais vise plus haut et plus bas à la fois qu’elles deux. Il prend aux tripes car il fait peur et la peur, la terreur, l’horreur et l’épouvante demeurent ses plus hautaines raisons d’être. Raisons qui touchent au «tremendum» et au «fascinans» constituant l’essence du sacré dans la phénoménologie des religions. L’amour du fantastique est donc, simultanément et souvent, l’apanage de l’élite la plus raffinée comme celle du peuple le plus vulgaire et le moins éduqué. Le fantastique est assurément un genre capable de rassembler et de faire communier ces deux extrêmes : il agit poétiquement à la manière dont la tragédie grecque (2) agissait autrefois. De telles communions esthétiques rassemblant les extrêmes du lectorat ne sont permises que lorsqu’un grand auteur-médiateur intervient et une telle action, au fond, le situe lui-même, nolens volens, en marge. Une sorte de pythie vivant en marge, échappant au monde normal : Henri Vernes n’avait pas tort de nous brosser un portrait semblable de Jean Ray car il lui correspondait certes très partiellement d’un point de vue biographique (Ray a fait un peu de prison mais n’a pas voyagé autour du monde comme on le croyait) mais totalement d’un point de vue esthétique. On le voit, il y a une actualité de Jean Ray mais il y a aussi une belle inactualité de Jean Ray. Ce qui est normal pour un «ami des livres» (il tenait à un moment de sa vie une rubrique qui portait ce beau titre, digne par sa pureté épurée de l’antiquité) tel que Raymond de Kremer, capable de citer aussi bien le savant Eddington que Chaucer ou Pline l’ancien. Raymond de Kremer/Jean Ray/John Flanders, avant d’écrire, avait lu : il n’y a pas de meilleure école.
Qu’on me permette ici d’évoquer un souvenir personnel assez significatif de la réception sociologique de l’œuvre de Jean Ray en Belgique francophone, souvenir qui remonte à environ dix ans après sa mort. Alors que nous étions en vacances d’hiver à Pontresina vers 1975, mes parents et moi avions rencontré un couple de Belges bien sympathiques d’une cinquantaine d’années. Je leur demandai durant le dîner qui s’ensuivit leur opinion sur Jean Ray qui symbolisait alors à mes yeux – et qui la symbolise encore – l’essence la plus pure de la littérature belge, étant son meilleur écrivain dans son genre le plus noble. On m’admira de m’intéresser, si jeune, à un auteur si sérieux. J’en fus touché mais le dialogue ne tarda pas à me révéler que mes deux interlocuteurs croyaient que je voulais parler d’un économiste homonyme – au moins phonétiquement – nommé lui aussi ou se prononçant lui aussi «Jean Ray» ! Économiste dont j’ignorais totalement l’existence et dont les œuvres m’indifféraient tout autant : l’adolescence est un âge de passions exclusives. Je serais plus ouvert aujourd’hui à de tels heureux croisements. Cette anecdote montre bien que, hors les cercles les plus cultivés ou les plus littéraires d’une part, des amateurs populaires d’histoires d’épouvante d’autre part, Jean Ray demeurait inconnu du «grand public cultivé», de «l’honnête homme curieux» dont les publicistes nous assurent qu’il n’existe plus alors que nous demeurons persuadés du contraire. Souhaitons qu’il accède dorénavant, après une gloire sulfureuse qui eut son charme et maintient sa vérité, à une gloire davantage noble et permanente : il rejoindra ainsi celles bien méritées de Poe et de Lovecraft.
Cette étude littéraire symbolise assez l’unité profonde d’une Belgique que certains voudraient rompre mais dont l’originalité demeure patente, vue du côté francophone à tout le moins ! Il faut d’ailleurs se féliciter que Raymond de Kremer ait écrit une partie de son œuvre en français. Cela lui donna une diffusion quantitativement supérieure, évita le recours à une traduction pour cette section précise, et surtout cela permit à l’heureux enfant français que nous fûmes de pouvoir le lire aisément. Souhaitons en conclusion que nous puissions un jour prochain disposer d’une édition des œuvres complètes francophones fantastiques de Jean Ray, dotées d’un apparat critique universitaire, comprenant aussi en annexes des traductions françaises de tous ses contes fantastiques rédigés en flamand. Que Jean Ray, enfin, entre bientôt dans la Pléiade ou aux Classiques Garnier !

Notes
(1) Nous regrettons juste deux choses : l’absence d’un cahier central en couleurs qui aurait reproduit les plus belles couvertures des différents tirages Marabout de chaque volume, y compris des 16 Harry Dickson, et celle d’un Index des noms cités. On trouve, en revanche, un remarquable Index des textes cités, dont la précision bibliographique est admirable.
(2) Voir Jacqueline de Romilly, La Crainte et l’angoisse dans le théâtre d’Eschyle (Éditions Les Belles lettres, coll. Études anciennes, série grecque, 1958, second tirage, 1971).

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