Histoire d'une intelligence. Journal 1910-1911 de Stanislas Brzozowski (30/09/2010)

Crédits photographiques : Jesse Allen (NASA Earth Observatory & NASA EO-1 team).
Plat1Brzozowski_001.jpgÀ propos de Stanislas Brzozowski, Histoire d'une intelligence. Journal 1910-1911 (Éditions Le Bruit du Temps, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).


«Qui se charge de la critique littéraire ? Elle est pourtant une arme contre l’imposture intellectuelle et morale.»
Stanislas Brzozowski, 10 décembre 1910, op. cit., p. 36.

«Je crois à une transformation silencieuse qui s’opère au plus profond de l’âme, à la présence d’une force qui transforme, guérit et libère. Je ne peux plus écrire : la fatigue me terrasse et brouille ma pensée. Maintenant je n’écrirai que des mots.»
Du même, 12 février 1911, p. 186.


Un de plus, après Gabriel Levin ou encore Dionysos Solomos ! C'est à la découverte d'un auteur remarquable et étrange, tout à la fois romancier, critique littéraire et penseur, que les éditions Le Bruit du Temps convient les lecteurs français. Comme toujours avec cet éditeur, le livre en tant qu'objet est magnifique, très bellement traduit (par Wojciech Kolecki) et attentivement relu (signalons toutefois une petite erreur en quatrième de couverture, le propos de Brzozowski cité datant du 6, et non du 10 décembre 1910), qualité qui devient rare.
Stanislas Brzozowski, mort à l'âge de 33 ans, homme paradoxal et intellectuel polonais admiré tout autant qu'honni, dont le cas a pu être décrit comme une «blessure jamais refermée» selon l'étonnante expression de Leszek Kolakowski dans son Histoire du marxisme, fut contraint de quitter son pays, détesté, à la suite d'une cabale pour se réfugier, dès 1905, à Florence.
Pourtant, en 1908, alors même qu'il réside toujours en Italie, éclate l'Affaire qui porte son nom (1) qui n'est que l'amplification des accusations contre lui portées par un pamphlet anonyme contenant les aveux qu'il avait faits en 1898 à l'Okhrana, ou police politique russe. En clair bien que toute cette histoire demeure encore fort trouble, Brzozowski est un Judas qui aurait infiltré, sur ordre de la police tsariste, les milieux estudiantins révolutionnaires pour les trahir. Il devait s'éteindre en 1911, rongé par la maladie, sans que son honneur ait été lavé par les bouches d'ombres dont c'est le rôle que de salir à vie celles et ceux contre lesquels elles répandent leurs calomnies.
Un millier de lignes supplémentaire consacrées au parcours intellectuel de ce grand écrivain ne nous apprendraient, sur sa vie, que des détails historiques (comme son goût, maladif, pour la solitude, son incapacité à nourrir une vie sociale réelle), certes passionnants mais qui ne nous permettraient pas de nous approcher de la zone mystérieuse où s'agitent les démons de l'homme. Ce n'est sans doute point une exagération que d'affirmer que Stanislas Brzozowski a essayé, par ses textes, d'embrasser la totalité du vivant, qui ne fait qu'un seul être, à ses yeux, avec la littérature, l'un des truchements par lesquels se manifestent les grands hommes si chers à Thomas Carlyle, un auteur qu'il admirait au demeurant : «Quoi que nous affirmions du monde, ce sera toujours le résultat d'une histoire exprimée dans les termes d'une littérature (j'entends par ce mot toute création linguistique)» (p. 133).
Cette totalité du vivant, cette unité organique d'un esprit comme celui, impressionnant voire intimidant selon notre essayiste qui le porte aux nues, du cardinal John Henry Newmann, Brzozowski la considère à l'œuvre, d'une façon exceptionnelle, dans le christianisme qui est l'aboutissement logique de sa perception spiritualiste de l'univers (2) : «Le christianisme, le catholicisme, l’Église, la religion, sont dans notre vie actuelle absolument extérieures à la littérature, à la philosophie, à la science, à tout ce qui constitue la culture. Nous pouvons disserter du rapport entre la culture et le christianisme, l’Église, etc., mais quand nous considérons les sociétés où ce rapport est organique, quand nous abordons les sociétés où se réalise, dans son intégralité, la puissante idée du christianisme, nous ne savons pas nous orienter dans cet univers» (p. 94).
Ce constat n'est absolument pas, à l'évidence, le triomphe de quelque esprit à courte vue qui jouirait, à peu de frais, d'une villégiature morale et spirituelle. Il est bien au contraire constat d'échec plutôt que certitude de la foi, avec laquelle l'auteur vit une relation éminemment complexe et douloureuse : «Mais outre le catholicisme comme culture, il y a le catholicisme comme voie vers le surnaturel. Cette voie est pour moi fermée» (p. 126). Ces pages incroyables de Brzozowski, rendues plus urgentes par le fait qu'il se savait condamné à brève échéance, auraient d'ailleurs mérité le sous-titre de Journal de guerre, tant son auteur répète inlassablement qu'il est en combat : contre lui-même d'abord, effroyablement seul (cf. p. 182), penseur luttant contre l'opinion, universellement répandue, qui veut que la religion ne soit qu'affaire privée, portion congrue de haute vie réduite au strict nécessaire, meuble domestique coincé entre la poubelle des ordures ménagères et le lit conjugal. Au contraire, l'auteur n'a pas peur d'écrire : «Tu sais que la religion dévoile l’ultime mystère de l’homme : ne crains pas de paraître paradoxal, sois ferme, ose traiter ce thème sans trembler. N’oublie pas que chaque fois que tu en avais le loisir, tu as essayé d’élever ton âme et ta pensée au-dessus de sables mouvants qui menaçaient de les ensevelir, pour étudier, pour connaître. C’est ta fierté, ton honneur. Tu es né penseur dans une société où il n’y avait pas de place pour les penseurs» (p. 173). Contre les intellectuels polonais (cf. p. 197), donc, qui ne le comprennent pas ou le caricaturent. Contre son inaptitude intellectuelle, véritable blessure secrète que Marta Wyka a raison de rapprocher de celle de Walter Benjamin, à élaborer un grand œuvre qui ne se fonderait pas seulement sur de géniales intuitions. Contre les dérives d'un milieu culturel qui considère que les esprits éclairés de ce XIXe finissant ne doivent plus se préoccuper d'auteurs classiques, alors que l'auteur déclare goûter la profonde subtilité des textes de Molière ou de Pascal. Contre les imbéciles qui saluent les mauvais livres qui sont, bien plus que des œuvres sans la moindre importance, de véritables tâches morales : «Erreur de croire que la lecture d’un mauvais livre est sans conséquence : ce passe-temps apparemment indifférent signe l’arrêt de mort de tous les bons livres qui n’ont d’existence effective que dans le temps passé à les lire. N’avoir pas de pitié pour la médiocrité littéraire, pour l’absence d’idées : de la «forme», dans l’acception absurde de ce terme, d’autres se soucient déjà assez» (p. 28).
Échec aussi, dans ce constat où l'auteur évoque l'impossibilité même sur laquelle se bâtit une œuvre dont nous ne savons presque rien en France (si ce n'est par le biais d'un essai de Czeslaw Milosz, recueilli dans Une armée d'un seul homme) et dont nous ne pouvons que soupçonner la richesse effective, mais aussi potentielle, Brzozowski étant mort jeune : «Si un jour j’en avais le courage, j’écrirais un livre sur le catholicisme – livre impossible, semble-t-il pour moi, livre libre, exprimant les valeurs et la beauté sans retenue, sans souci de l’orthodoxie» (p. 138).
Le christianisme est donc ce qui n'existe pas pour le chrétien véritable, ou plutôt, il est ce qui existe sous la forme conflictuelle d'une espérance sans cesse déjouée : l'auteur ne nous donne aucun exemple d'une société qui serait, bien plus que la polonaise, tout entière chrétienne et son art se révèle de toute façon incapable de mettre en branle le livre projeté, rêvé, refusé. Sören Kierkegaard, que Brzozowski a sans doute lu, a fait montre d'une tout autre puissance, lui qui se tenait entre ces deux pôles antagonistes qui constituent tout autant qu'ils déchirent ses prodigieux ouvrages.
Et pourtant, Brzozowski n'en démord jamais : le christianisme est à ses yeux l'horizon d'attente indépassable d'une Europe qui, à son époque, fermente et emprunte une multitudes de chemins qui ne mèneront pas tous quelque part, nous le savons à présent : «Quand il nous semble arbitraire, voire injuste, d’affirmer que le catholicisme constitue la plus directe et la plus profonde des formes dans lesquelles le monde classique et la culture gréco-romaine vivent dans la culture actuelle, considérons que ce par quoi la pensée catholique se distingue d’autres types de pensée, c’est la cohérence avec laquelle elle soutient que notre vie, vie constructive de l’humanité, vie de l’Église, est immanente à la vérité» (p. 125).
Journal métaphysique, pour reprendre le beau titre que Gabriel Marcel donna à son ouvrage, cette expression trouve tout son sens lorsque nous lisons, sous la plume inquiète de Stanislas Brzozowski, ces phrases : «La vie humaine est de fait religion, et l’effort pour comprendre la vie, pour en saisir le sens, crée la religion comme pensée, croyance, conscience. L’homme est ainsi fait que quand il tend vers la connaissance de soi il trouve Dieu. Mais Dieu serait-il alors quelque chose d’humain ? Extraordinaire. Comme s’il y avait une vérité hors de l’homme. En se connaissant lui-même, l’homme connaît la structure de l’être, la structure de la vérité; il s’en pénètre par la pensée, tant il lui est uni par l’existence» (p. 203).
Impossibilité de retrouver une cohérence vivifiante, tout autant charnelle que spirituelle, entre le monde, la société et la religion, qui se double peut-être, secrètement, de la difficulté d'exercer correctement le si périlleux métier de critique littéraire dans un univers où la seule certitude est l'absence terrifiante de toute certitude : «Tout nouveau désir provoque en nous une nouvelle répartition de valeurs, une nouvelle configuration, une nouvelle hiérarchie, qui n’a, évidemment, qu’une existence momentanée, et comme ceux qui ont suscité ce désir en nous sont dans le même état, et que nous agissons nous-mêmes sur eux, les pensées et les sentiments deviennent des sables mouvants» (p. 112). Comment bâtir une œuvre, fût-elle de commentaire, sur ce qui est mouvant ? En pénétrant uniquement en soi-même, au terme d'une solitude essentielle qui nous fera découvrir la richesse infinie de ce qui nous entoure et dont nous n'avons jamais été coupé, dont nous avons recueilli l'essence secrète en plongeant dans nos propres profondeurs ?
L'art de la critique, si dangereux et ingrat (3) qu'il en demande une force surhumaine (4), doit être quête intérieure mais aussi puissance normative, hiérarchisante, tout autant qu'acte créateur qu'il nous devrait être impossible de séparer de la vie. En ce sens peut-on affirmer que la critique littéraire selon Brzozowski est existentialiste plutôt que relativiste; elle tire sa richesse de la complexité inouïe du vivant, le risque qui la guette étant qu'elle devienne bavardage purement relativiste si tous les points de vue, tous les livres se valent : «Tu admires tant la philosophie de Bergson et tu refuses de comprendre que c’est là justement que réside sa vérité : une flamme qui devient cendre et horreur, un continuel recommencement, sans fond, sans havre, éternel désordre et éternelle lutte contre la destruction : voilà l’homme» (p. 107). Voilà la critique aussi...
Cette puissance qui est celle d'une parole comprise comme souffle, la critique littéraire la tient du fait qu'elle est un enseignement qui a la particularité, plus que d'autres peut-être, de se risquer, de se mettre elle-même en jeu, ce qui est le contraire d'une critique qui se prend pour un jeu, fût-il actantiel. D'où son éminente dimension socratique, d'où son impossibilité, corollaire immédiat, puisque le théâtre de tout art de la maïeutique a désormais la taille d'un monde, y compris à l'époque où l'auteur écrit ces mots désabusés : «La critique aujourd’hui est comme Socrate, à ceci près qu’au lieu d’un petit monde athénien il a en face de lui l’humanité tout entière» (p. 119).
Impossibilité de la critique redoublée par le fait que son unique rêve est de s'immiscer, le plus intimement possible, dans la conscience de l'écrivain duquel elle commente les œuvres. Il s'agit ou plutôt il s'agirait pour elle, dans une démarche rappelant celle d'un Charles Du Bos, d'épouser non seulement les sinuosités et les failles d'un auteur, mais de se tenir dans une position surplombante, qui lui permettrait de s'inspirer et d'inspirer l'atmosphère intellectuelle de l'époque durant laquelle ont été écrits tel ou tel roman, telle ou telle poésie. Littéralement, si les mots sont le visage même d'une époque, le critique doit comprendre la particularité de la vie qui les irrigue à tel moment donné, ce qui suppose qu'il s'imprègne très profondément de tout ce que cette époque a produit : «Quand nous voulons créer à l’aide des mots, ceux-ci nous apparaissent toujours tels qu’ils sont dans la société où nous vivons. Les mots ont une signification qui résulte de la vie dont nous sommes entourés, et quand nous voulons donner aux mots un sens étranger, différent, inexistant dans cette vie, c’est un travail presque surhumain, peut-être irréalisable. Les mots sont un matériau dur et résistant. La signification d’un mot nous devient propre par le fait même du processus de la vie : ce sens est pour nous ce que la vie en a fait» (pp. 99-100).
Position d'où découle cette belle image qui compare la critique littéraire à une analyse (biochimique tout autant que spirituelle) de l'air respiré à une époque donnée : «Chaque homme supérieur, chaque être qui vit intensément change quelque chose aux postulats dont dépendent toutes nos certitudes et toute la réalité humaine. En lui, nous est donné de saisir l’instant où s’inaugurent les nouveaux tons, les valeurs nouvelles et les nouvelles formes de la vie. La critique est une analyse de l’air que nous respirons. Elle examine la genèse de ses composants et définit leur valeur» (p. 48).
Ainsi, tout comme celle de l'homme, la réalité de la critique est-elle infinie, imparfaite, ouverte : «Il n’existe pas de mot qui ait une signification absolue et transhistorique. C'est toujours une expression imparfaite et limitée de la vie, imparfaite et limitée, même si on le considère comme l’expression de l’espèce humaine entière, mais nous ne disposons que de cela. La réalité de l’homme est relative, inachevée, infinie; il n’y a pas de réalité achevée, finie, close» (p. 101, l'auteur souligne). La critique littéraire, par son inachèvement même, est elle aussi infinie puisque, dans un extrait de lettre adressée à un de ses jeunes cousins, Brzozowski peut affirmer que : «Quant aux livres, il n'est vraiment pas nécessaire de lire beaucoup. Ce qui compte c'est d'épuiser, en lisant un livre, tous les rapports personnels que tu peux avoir avec lui, comme si ce livre-ci précisément, l'unique représentant de la culture humaine, t'était destiné à toi, naufragé sur une île déserte. Tu serais alors amené à deviner, à reconstruire toute cette culture à partir de ce livre. De toute façon, toute la culture est toujours contenue, de manière manifeste ou cachée, dans tout livre» (p. 227).
Il y a plus encore que ces indices qui nous indiquent clairement, au-delà d'une image très ancienne évoquant le Livre du monde, une mystique de l'écrit, une véritable théologie de la littérature que nous pourrions peut-être rapprocher de celle d'un David Jones ou bien d'un Wladimir Weidlé et, je l'ai écrit plus haut, d'un Walter Benjamin (5). Dans l'imperfection de l'homme et de la vie réside la magnifique fragilité de la critique qui est une véritable conversation entre un auteur et celui qui le lit et commente : Taine, Nietzsche, Avenarius, James (William), Simmel, Sorel, Newmann (présenté comme un être complètement spiritualisé, qui s'est sculpté lui-même à partir d'une «matière spirituellement durable : la conscience morale et la vérité accomplie», p. 144, l'auteur souligne) mais aussi Blake, Coleridge, Meredith, Walter Pater («C'est le sang et non le vin qui remplit son calice, et il y a quelque chose de morbide dans l'offrande qu'il présente à ses dieux», p. 144), Carlyle ou encore Robert Browning, d'autres encore. Autant d'intercesseurs, et cette liste est loin d'être exhaustive, pour lesquels nous pourrions reprendre telle analyse de l'auteur évoquant la grandeur de création des romanciers véritables qui, parce qu'ils ont puisé au plus profond d'eux-mêmes la matière avec laquelle ils vont pétrir leurs créatures de papier, touchent à l'essence même de la vie, qui est circulation perpétuelle (6), par le truchement de l'art, entre le créateur et celui qui en lit, écoute ou admire la création : «Quand cette émotion est suffisamment puissante pour puiser ses racines dans le tréfonds de l’âme du lecteur, se produit alors ce que l’on peut appeler la création d’une individualité : un homme vivant est créé par l’art» (p. 148).
J'aurais pu choisir, pour conclure cette note, de citer les quelques lignes, remarquables de justesse, que Brzozowski consacre à Lord Jim de Joseph Conrad qu'il rapproche de Macbeth de Shakespeare par l'intermédiaire d'une remarque de Coleridge (7). Je me contenterai donc pour clore cette modeste présentation d'un remarquable ouvrage et d'un magnifique travail d'édition en mentionnant telle page où Brzozowski évoque le rôle qu'a joué le cardinal Newmann dans sa formation intellectuelle et spirituelle. Je n'en choisis que quelques lignes (pp. 185-6) : «Je crains presque que ce lien que j'établis entre ma pauvre âme et sa clarté soit une offense. Je n'ose pas dire plus, je n'ose poursuivre. Je confie mon avenir à son intercession, je lui demande de protéger mon âme, de prier pour moi, de m'accorder compréhension, miséricorde, force et vie. Je crois à la réalité de son esprit, je crois qu'il a une existence bienheureuse au sein de la grande construction humaine, je crois à sa puissance d'intercession, à la force de sa prière et à la bénédiction de notre communion. Je n'ose pas, quant à moi, prier pour lui. Me voici réduit au silence, le cœur ouvert».

Notes
(1) Sur cet aspect, l'introduction (qui est due au traducteur) donne un bon aperçu.
(2) «[Wilhelm] Feldman est complètement insensible à la réalité des faits spirituels, il ne rend pas compte qu’ils ont autant de consistance que n’en ont les faits soi-disant matériels» (p. 69). Cette vision s'exprimait déjà, sous la plume de l'auteur, à propos de la poésie : «Pour bien comprendre la poésie de S. T. Coleridge, Blake, Keats, Meredith ou Shelley, il faut avoir constamment à l’esprit que l’essence de la poésie est métaphysique, qu’elle est poiesis, création de vie, régénération de l’âme, de la faculté et des réalités de l’esprit» (p. 43).
(3) «Ce qui rend la critique littéraire si désespérément ingrate et si désespérément vaine, c’est qu’en élaborant ses catégories, elle doit toujours considérer de nouveaux plans et de nouveaux points de vue, et se demander par exemple de quelle façon nous accédons à la vie authentique, ou quelle est l’origine de nos intérêts, de nos façons de voir, de nos problèmes» (p. 39).
(4) «Mon Dieu, donne-moi la force et le courage, accorde-moi que cette splendeur et cette profondeur ne m’effraient pas, qu’elles fassent naître en moi le verbe, que je puisse les aborder dans la paix et avec une clarté toujours renouvelée» (p. 117).
(5) Marta Wyka, dans le beau texte qui sert de postface à notre ouvrage, remarque que l'auteur, peu de temps avant de mourir, avait fait à l'un de ses amis une demande très précise, portant sur le fait de savoir de quelle façon «le monde juif a préservé et conservé ses traditions au cours du Moyen Âge». Elle affirme ensuite que Walter Benjamin est justement l'une des plus éminentes figures «qui marque un trait d'union entre la modernité épanouie et la modernité tardive» (cf. p. 241).
(6) «Comment, toutefois, assurer une durée à un instant précieux, à une vision, à une élévation de l’âme, comment les sculpter dans l’âme, les fixer en elle ? Chaque homme connaît de tels instants, dans chaque homme est virtuellement contenu le cycle entier de l’existence humaine, et toutes les cosmogonies et métaphysiques ne sont que des épisodes biographiques : un cœur qui bat plus vite, l’éclat d’un regard. Tout est dans l’homme, qui porte en lui Dieu, la création du monde, la chute, la rédemption, toute la tragédie de l’être qu’entoure la nuit noire, qui n’a dans la vie humaine ni nom, ni sens» (p. 181).
(7) «Le sens de Lord Jim : ce qui le tue, c’est la perte de respect pour lui-même, la perte du sentiment de sa propre dignité. Dès lors, disparaît pour lui le vaste monde matériel qui l’entoure et dont il fait partie. Ce problème prend ici une forme plus complexe et plus moderne, parce que ce monde matériel, asiatique et tropical, n’est pas conforme à notre éthique, et que, face à lui, notre éthique, notre conscience, les impératifs catégoriques qui constituent l’essence même de notre personnalité, ne sont que des postulats relatifs dont la validité n’est pas assurée. Ce monde a été absorbé par le tourbillon de conscience du pauvre Jim, pour qui, comme pour Macbeth, d’après une remarque profonde de Coleridge [Lectures and Notes on Shakespeare and Other English Poets : «Pourtant, à peine le meurtre est-il perpétré que toutes les préoccupations de sa vie mortelle sont absorbées et englouties dans le sentiment de vengeance qui est en lui…»], tout est devenu intérieur, et ces décombres intérieurs ont enseveli sa vie» (p. 195).

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