Des confusions de Serge Rivron dans sa réponse à mon texte Sur les désastres de l’Asie, par Francis Moury + Réponse à la réponse par Serge Rivron (31/12/2004)

Crédits photographiques : Kim Kyung-Hoon (Reuters).
Ah ! J’aurais dû m’y attendre, connaissant Francis : il ne lâcherait pas prise…
Cher Francis, lorsque j'écrivai que la réponse de Serge était «définitive», je ne l’entendais certes pas au sens théologique ni même philosophique du terme, domaine dans lesquels mes compétences sont à des années-lumière des tiennes. En fait, la réponse de Serge m’a touché parce que je sais, comment le dire, intuitivement si tu veux, qu’il a raison, alors même que ma longue fréquentation des textes de science-fiction m’a depuis des années habitué à l’idée d’une conquête, nécessaire et seule à même de réveiller nos âmes assoupies et grises, par l’homme, de l’espace lointain.
Et puis, cher Francis, aussi, philosophiquement cette fois : comment se fait-il que tu ne dises mot de l’extraordinaire (par les conséquences de ses axiomes) petit ouvrage, bien peu connu (tu es pourtant le spécialiste des introuvables !…), d’Edmund Husserl, intitulé La Terre ne se meut pas (aux éditions de Minuit, 1989), dans lequel le philosophe affirme que la terre (appelée, significativement selon Éric Marty dans Bref séjour à Jérusalem, «arche») et ceux qu’elle porte sont rigoureusement indissociables ?

Affaire, comme on dit, à suivre...

Voici donc la réponse de Francis Moury au texte de Serge Rivron, publié hier :

Je te remercie, cher Juan, de ce dialogue improvisé mais il ne me semble nullement que la réponse de Rivron soit «définitive», pour reprendre tes propres termes.
Il me semble au contraire que Serge Rivron – dont la réponse m'a intéressé – ne sait pas qu'il est possible d'employer le terme «eschatologie» en dehors du contexte théologique. Charles Renouvier, pour ne citer que cet exemple, l'a pourtant fait dans sa Nouvelle Monadologie, septième partie, CXXXIX
L'eschatologie cosmique et CXL : L'eschatologie morale. Et d'ailleurs «eschatologie» signifie aussi «doctrine concernant les fins dernières de l'univers et de l'humanité», même si son usage théologique désigne également le problème du jugement dernier.
Par ailleurs il me semble que Serge Rivron ne distingue pas «monde» et «univers» de «terre» : ce sont pourtant trois termes qui ne sont pas équivalents. Si la terre disparaissait, il nous resterait la possibilité technique de survivre ailleurs car la terre n'est qu'une partie – certes principale et pour cause – de notre «monde sublunaire» qui comprend le système ordonné que forment la terre et les autres astres. Pourquoi investir depuis 50 ans des fortunes dans la découverte spatiale ? Parce qu'on cherche cela : un autre astre où l'homme puisse vivre lorsque le nôtre sera épuisé. La terre n'est ni notre monde – il y a pluralité des mondes au sens où le disait Fontenelle – ni l'ensemble de l'univers au sens de «tout ce qui existe» comme le définit Schopenhauer dans Le monde comme volonté et représentation.
Le «monde intelligible En ce sens Malebranche peut écrire avec pertinence : «On connaît les choses en Dieu, puisqu'il n'y a que Dieu qui renferme le monde intelligible, où se trouvent les idées de toutes les choses» (De la Recherche de la vérité, III, deuxième partie, VII).
J'en reviens à Renouvier, Logique, III : «Le monde est la synthèse des phénomènes objets d'une expérience possible sous une conscience quelconque» – on peut venir au monde spirituellement ou intellectuellement (sans parler d'un cheminement proprement théologique non moins possible), à condition de pouvoir opposer une vie spirituelle, intellectuelle au «reste du monde» qui n'en relève pas.
Le monde humain s'est toujours constitué comme une représentation de, une interprétation du monde non-humain même si je n'ignore pas que les Stoïciens distinguaient deux sortes de totalité : celle du «pan» qui est un tout formé par l'addition du monde et du vide, et celle du «olon» qui est un système d'être dont les parties sont liées par la sympathie.
En somme, il y a une âme du monde ressentie par l'homme mais il n'y a pas d'âme de la terre. Cf. : Pascal : «Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun a son firmament, ses planètes, sa Terre, en même proportion que le monde visible», Pensées et opuscules (éd. Léon Brunschvicg, II, 72). Conserver la pensée humaine au milieu des cataclysmes et se préparer même à la sauver physiquement, surtout à sauver ses œuvres par la capture de leurs représentations picturales et textuelles permet à la religion, dans l'hypothèse d'une catastrophe, de pouvoir persister à exister, non moins qu'à la raison.

Merci en tout cas, cher Juan, de ce dialogue avec Rivron, dialogue initié par la grâce de la technique régie par ton humanité individuelle, hic et nunc.

Francis Moury, Paris, le vendredi 31 décembre 2004.

Serge Rivron persiste et signe en répondant à son tour au texte précédent :

Comme dans tous les textes que j'ai lus de lui sur la zone du Stalker, la réponse de Francis Moury est fortement argumentée, et comme toujours, extrêmement intéressante.
N'empêche.
Je n'ai pas oublié qu'on pouvait employer le terme d'eschatologie en dehors du contexte théologique. Il m'est seulement apparu comme une évidence, à la lecture des aspirations de Francis Moury à une sorte de téléportage numérique des valeurs culturelles de l'humanité, ce qu'un tel effort pouvait avoir de parfaitement vain dans l'hypothèse de la disparition de la TERRE, en tant qu'elle est donnée comme le seul MONDE promis à l'homme. Et par là-même, j'ai effectivement affirmé et persiste, qu'un discours eschatologique qui ne met pas en perspective la notion de Jugement Dernier et de Résurrection de la Chair n'est qu'un jeu de l'esprit.
Comment numériser les soldats de plomb de mon père ? À supposer que dans un généreux et seul possible élan de ces savants satellisés conservateurs et enregistreurs des productions culturelles de l’humanité appelés par Francis Moury, pour parvenir aux fins qui leur seraient ainsi confiés, ils en viennent à concevoir ce projet, et qu’ils le puissent, parviendraient-ils à mettre en séquence autre chose que l’ombre de quelconques soldats de plomb, dans la mesure où «Je» ne serais plus là pour qu’ils évoquent jamais ni mon père ni le souvenir de CHAIR qui relie par eux ma chair à la sienne?
Que la Terre en tant que seul monde promis à l’homme ne soit pas le seul monde possible, ni moins encore à soi seule l’univers, je n’en ai jamais douté. Ce que je ne conçois pas, ce que je trouve désespérant, ruineux, et maléfique, c’est l’existence pour les hommes d’un monde sans Terre, au sens où la destruction/disparition de cette dernière ne saurait advenir que par Dieu et où la persistance du Trésor de l’humanité n’aurait aucun intérêt dans un univers vidé du sang des hommes, c’est à dire de ce que les textes sacrés nous font connaître comme leur «glaise» et leur «image» : la Terre, justement.

Serge Rivron, ce même jour.

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