Géographie mentale de la Shoah, par Jean-Luc Evard (08/02/2006)

Crédits photographiques : Gaston Brito (Reuters).
Voici un texte exceptionnel que Jean-Luc Evard (lauréat du prix Ernst Jünger en 2000), sur les remarquables ouvrages duquel je me suis déjà penché (à propos de Signes et insignes de la catastrophe, son plus récent ouvrage publié par L'Éclat), m'a fait parvenir.
Comme je le fais maintenant presque systématiquement lorsqu'il s'agit de textes conséquents, difficiles, donc, à lire sur un écran, je propose de cet article d'Evard la version complète ici au traditionnel format PDF, avec son apparat critique et une bibliographie sommaire de l'auteur.


Comme l'enseignent les cartes géographiques, les camps d'extermination nazis, à l'exception du Struthof, en Alsace, furent tous construits à mi-chemin, à peu près, de deux capitales, celle russe et celle française. On s'interroge peu sur cette équidistance. Tout au plus, se dit-on en la constatant – à supposer qu'on s'en avise –, elle illustre le déroulement chronologique même de la Shoah : en Pologne, en 1939 le premier État envahi et dépecé, la grande terre du judaïsme depuis des siècles (Breslau, «Jérusalem de l'Est»), oui, en Pologne, comment les nazis n'auraient-ils pas décidé de mettre en œuvre l'extermination en Pologne au premier chef – et en Pologne plutôt qu'en Allemagne, ajoute-t-on, pour signifier : à l'écart, plus que loin («Pitchi-poï», disaient, dans Drancy, les parents à leurs enfants). Et l'on reconstitue ainsi le raisonnement simple des exécuteurs : de fait, ils organisèrent la Shoah à l'abri, pour ainsi dire, du théâtre de la guerre qui lui fit écran. De même, à partir de juin 1941, les Einsatzgruppen opèrent derrière les premières lignes du nouveau front, avançant derrière la Wehrmacht (et en concertation avec elle). En sens inverse, quand l'Armée rouge progressera vers l'Ouest, la SS fera procéder au démantèlement de certaines chambres à gaz, escomptant escamoter en partie les traces de l'abomination : là encore, la topographie mobile de la guerre dessine directement la zone de la mise à mort, dont la carte (mais pas la cadence) se rétrécit au fur et à mesure que la Wehrmacht recule.
Incontestables, et d'ailleurs objet d'études minutieuses, ces intrications de la guerre et de la Shoah confortent ainsi la conviction des historiens, toutes écoles confondues : il fallait la guerre, cette guerre, pour que la Shoah pût avoir lieu comme elle eut lieu. Cette conviction, pourtant, si argumentée soit-elle, n'a jamais de valeur que descriptive : ce qu'elle élucide de l'enchaînement de mort, de son apparence écrasante de rouage bureaucratique et industriel, ne donne pas à comprendre pourquoi il eut lieu. Avoir lieu : survenir, et survenir en un espace-temps un. Mieux les historiens reconstituent cet enchaînement, plus ils s'obligent donc à relancer la question que ne peut ni soutenir ni éviter aucun esprit normalement constitué : la question des motifs, celle des fins sans lesquelles cet enchaînement n'aurait pas eu lieu. Autrement dit : sans aucun doute, le lieu (en gros, la Pologne) n'est pas sans rapport avec l'avoir-lieu de la Shoah, mais la géographie de la Shoah dissimule aussi bien l'essentiel de ses significations, du moins elle les déforme (car la guerre a rendu la Shoah possible, mais elle ne lui a pas pour autant donné lieu : différence fondamentale, qui excède les compétences du récit historique, au sens ordinaire). Pour entrevoir une part de ces significations, il faut donc ajouter une déformation supplémentaire à la déformation inhérente au réel, je veux dire : à la face visible de l'événement, à l'opacité de sa surface. La projection géographique ne saurait se lire véritablement tant que l'on ne remonte pas vers les arcanes du projet de la mise à mort perpétrée en ce lieu. Or ce lieu est plus qu'une étendue, ou plutôt : il ne s'étend pas qu'en terre polonaise, ni que sur les plus de cinq ans de la Shoah, il s'étend déjà bien avant, bien ailleurs : «L'Alliance Israélite Universelle ne peut être détruite qu'au moyen de l'extermination complète de la race juive», écrit en Russie, en 1886, en allemand, l'agitateur pogromiste serbe Osman-Bey (1). Transformer la phénoménalité géographique de la Shoah, déplacer le lieu, le lire non comme l'enclos polonais de l'extermination, mais comme un mi-chemin sur l'axe Paris-Moscou, et derechef, cet axe, le considérer non seulement comme une construction géographique, comme un méridien, ou comme un horizon d'espace, mais comme un schéma historique, comme un horizon de temps inscrit dans la condition juive dès avant la Shoah, longtemps avant elle – oui, cette relecture transformante du lieu et de l'avoir-lieu peut nous aider à comprendre pourquoi c'est en Pologne, à mi-chemin de Paris et de Moscou, que les exterminateurs s'étaient résolus à passer à l'acte. Cette transformation et cette déformation méthodiques du visible de la Shoah déplacera aussi la question de l'identité des bourreaux : à mi-chemin de Paris et de Moscou, les nazis allemands œuvrèrent en accomplissant le vœu de l'antisémitisme continental. La Pologne n'était pas seulement équidistante à deux capitales, l'une la plus orientale, l'autre la plus occidentale, du continent européen : «Après 1919 et la fermeture quasi totale de la Russie bolchevique, la Pologne indépendante devient le cœur du judaïsme européen» (2). Notre méditation géographique commence par la considération de ces deux espaces-temps : 1919 en Pologne, et, à quelques centaines de kilomètres, quelques mois plus tard, 1920 en Bavière, où est proclamée la fondation du Parti nationalsocialiste des travailleurs allemands.

Quand, en juillet 1920, à Munich, Dietrich Eckart, Rosenberg et Hitler font de la croix gammée le blason du parti qu'ils viennent de créer, ils ne se distinguent en rien du gros des groupes völkisch qui, depuis l'avant-guerre, affichent cette croix, la svastika, pour rallier les divers courants antisémites, et pour les rallier sous ce signe explicitement pogromiste. «En tant que nationalsocialistes, nous reconnaissons notre programme dans notre drapeau. Dans la couleur rouge, nous voyons l'idée sociale du mouvement, dans la couleur blanche l'idée nationale, dans la croix gammée la mission de lutte pour la victoire de l'homme aryen, et avec lui aussi la victoire de l'idée de travail productif (schaffenden Arbeit), qui de toujours a été et sera éternellement antisémite», expose Hitler (3) en 1924. Composition sémiotique confirmée par un des compagnons de la première heure : «C’est à cette époque (courant 1920) qu’il (Hitler) donna naissance au drapeau rouge à croix gammée sur rond blanc, dans lequel on retrouvait l’influence des partis d’extrême gauche pour la couleur et de la société Thulé pour la croix gammée» (4). La mention de la «société de Thulé» (la Thule Gesellschaft) est précieuse : outre que le noyau fondateur du parti nazi en provient, ladite société a joué un rôle bien particulier dans l'écrasement de la «Commune» munichoise – c'est elle qui a organisé l'assassinat des leaders juifs de la République des conseils d'ouvriers et soldats de Bavière, Kurt Eisner et Gustav Landauer entre autres. Si la Thule Gesellschaft ne semble pas avoir opéré au-delà des frontières de la Bavière, son recrutement, en revanche, est très cosmopolite : à preuve l'affiliation de Rosenberg, le futur «chef idéologue» du nazisme, qui, fuyant les bataillons bolcheviks, arrive des régions baltes. D'où il ne surgit pas les mains vides : là-haut, dans ces terres de colonisation russe et allemande où sont aussi ancrées des judaïtés importantes, on lit et on diffuse activement les Protocoles des Sages de Sion. Rosenberg gagne l'Allemagne en 1918, l'année même où, à Ekaterinburg, le czar et sa famille sont massacrés. Norman Cohn décrit les effets que les Blancs retrouvèrent dans les appartements des Romanov : «Autre détail curieux, la tsarine avait dessiné une croix gammée dans l'embrasure de la chambre où elle logeait avec son mari. Elle avait toujours montré un goût particulier pour cet antique symbole : elle portait une croix gammée sertie de pierres précieuses, et faisait graver des croix gammées sur les cadeaux qu'elle envoyait à ses amis.» Et N. Cohn ajoute : «Aux Russes […] la découverte simultanée de la croix gammée et du livre de Nilus (i. e. les Protocoles) fit l'effet d'une révélation céleste. Ils se crurent en présence du testament de leur défunte impératrice; et ce testament annonçait que le règne de l'Antéchrist avait commencé, que la révolution communiste était l'assaut suprême des pouvoirs sataniques, que la famille impériale avait été supprimée parce qu'elle représentait la volonté divine sur terre et que les forces du Mal se trouvaient incarnées dans les Juifs» (5). Rosenberg, dans le noyau nazi des commencements, exploitera d'ailleurs le capital de propagande qu'il a amené avec lui : en 1923, il préfacera une réédition des Protocoles. L'homme-charnière placé à mi-distance de l'hitlérisme et de l'exterminationnisme antérieur, celui, russe, des Protocoles, c'est lui. À sa manière, la trajectoire de Rosenberg migrant des provinces baltes de l'empire russe à la Bavière répète celle de son maître à penser : si Osman-Bey est d'origine balkanique, c'est en allemand qu'il écrit, et c'est à la Russie qu'il offre ses services de propagandaire exterminateur. Rosenberg, certes, comme le parti nazi à ses débuts, ne s'agite qu'en Bavière – mais la croix gammée, elle, pour inaugurer ses parcours au nord de l'Allemagne, peut se passer de lui : lorsque les formations blindées du capitaine Ehrhard entrent dans Berlin, en janvier 1920, pour appuyer la tentative de putsch Kapp-Lüttwitz, elles arborent la svastika, qu'elles ramènent des régions baltes où elles guerroyaient contre des détachements de l'Armée rouge. Là encore, les historiens ont pu déceler les manifestations d'un réseau germano-russe. Non seulement la swastika circulait dans divers milieux de l'extrême-droite allemande dès les débuts de la République de Weimar, mais elle était apparue aussi, au même moment, dans une autre guerre civile : «Il importe de signaler que les monarchistes et contre-révolutionnaires russes réfugiés à Berlin avaient servi, pour la plupart, dans les troupes du Balticum dirigées jadis par le général von Goltz et Bermond-Avalov. Elles se composaient principalement de formations de cosaques, commandées par un certain Svetorazov dont le vrai nom balte était Heinrich Pelchau. On peut constater par plusieurs clichés des services photographiques du New York Times que les soldats portaient un brassard à croix gammée» (6). Les corps francs se mettront en veilleuse dans les brèves années qui séparent la signature du traité de Rapallo des premiers succès électoraux des hitlériens, en 1930. Mais l'analyse statistique montre que, pour moitié environ, les tout premiers adhérents à la NSDAP et les premières recrues de la SA et de la SS étaient des anciens des corps francs – autant d'hommes à qui la svastika de Hitler, loin de représenter une nouveauté, leur garantissait la continuité avec leur première carrière lithuanienne ou silésienne. Parmi eux, certains avaient donc frayé avec les «forces militaires 'blanches' de Denikine et Petlioura, entre 1918 et 1921», quand ces phalanges se lancent dans les pogroms qui ont «coûté la vie à un chiffre difficile à établir de Juifs, qu'on évalue entre cinquante et cent mille» (7).

Notes.
(1) N. Cohn, Histoire d'un mythe. La «conspiration» juive et les protocoles des sages de Sion [1967], trad. L. Poliakov (Gallimard, Folio, 1992), p. 63.
(2) Georges Bensoussan, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940 (Fayard, 2002), p. 276.
(3) Mein Kampf, édition de 1937, p. 557.
(4) Otto Strasser en entretien avec Victor Alexandrov, Le Front noir contre Hitler. L’histoire d’une lutte opiniâtre et clandestine contre le dictateur et son régime (Verviers, Marabout, 1966), p. 27.
(5) Op. cit., pp. 121-122.
(6) René Alleau, Hitler et les sociétés secrètes. Enquête sur les sources occultes du nazisme (Le Cercle du nouveau livre d'histoire, 1969, p. 210. Indice concordant : une photographie analogue figure dans un volume publié en 1929 par Ernst Jünger, Der Kampf um das Reich (sur ce document, les corps-francs de Rossbach à l’entraînement arborent la croix gammée).
(7) F. Lovsky, Antisémitisme et mystère d'Israël (Albin Michel, 1955), p. 311.

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