Éric Bonnargent, François Monti, Juan Asensio, entretien, 6 et dernier (11/06/2011)

Crédits photographiques : Mike Gullett (AP).
Rappel

Entretien, 1.
Entretien, 2.
Entretien, 3.
Entretien, 4.
Entretien, 5.

Monti
Étrange, Bartleby, d’avancer que les grands livres sont «ratés» en citant le verdict de Woolf à propos d’un livre qu’elle n’aimait pas… Mais je comprends bien sûr ce que vous voulez dire, sans doute bien mieux que vous avez saisi ce que je disais. Je ne pense pas avoir dit qu’il suffisait d’avoir un livre cohérent pour avoir un grand roman, par exemple. De toute façon, se soucier de la cohérence d’un livre n’est pas la version littéraire de ces chasseurs d’incongruité qu’on trouve chez les cinéphiles, ceux qui signalent les erreurs («il casse la fenêtre en rentrant, mais sur le plan suivant la fenêtre est intacte») des films. Me diriez-vous que 2666 est un livre incohérent ? Que vient faire son caractère inachevé là-dedans ? Qu’est-ce qu’il y a de bancal, dans la construction de Bolaño ? N’est-ce pas un roman où la vision du monde de l’auteur est présentée de manière adéquate, où la forme choisie fonctionne ? Si l’art vise à créer un monde dans un «surgissement démiurgique» comme l’avance Juan, eh bien, ce monde aura aussi sa loi de la gravité, il aura cette cohérence, qui n’a rien à voir avec le fait que l’intrigue se tienne ou pas (ça, ce n’est pas de l’art, c’est de la technique, de celle qu’on peut apprendre dans les ateliers), mais qui fait que le projet, s’il est condamné à l’échec, n’explose tout de même pas en plein vol. Bien entendu, cette gravité n’est pas nécessairement celle de notre monde, ce pourquoi je maintiens qu’un roman peut être bon même si sa représentation du monde réel est fausse. Bien sûr, ce ne sera pas un grand roman, car le grand roman exige justesse des métaphores internes mais aussi de la métaphore qui sous-tend le rapport au monde de l’œuvre – un bon exemple serait Christie Malry règle ses comptes de B. S. Johnson, qui est un roman correct (la cohérence interne est indéniable, les métaphores fonctionnent) mais qui n’est pas grand (sa tentative de faire rendre-gorge au réel échoue parce que la métaphore du monde qu’il met en place est mauvaise).
En ce qui concerne la vérité, il faut visiblement préciser une chose. Vous me dites : non, l’art n’est pas un mensonge. Je réponds : mais de quoi parle-t-on ? Bien entendu que le roman est un mensonge… Bien entendu qu’il y a une ou des vérités derrière… Belle affaire, belle affaire.
Ce que vous dites ensuite est plus intéressant. Je suis tout à fait d’accord lorsque vous dites que le roman ne dit pas la vérité, mais pas pour les mêmes raisons que vous. Ce n’est pas parce que cette vérité n’existe pas comme donné objective – ce que je conteste, comme vous le savez déjà – mais bien parce que dire la vérité n’est pas son objet, ou plutôt ne devrait pas l’être : le roman est un véhicule trop instable, etc. Chercher la vérité dans le roman, le sens, les réponses aux grandes questions… Mais pourquoi ? Pour ces choses-là, fondamentales bien entendu, pourquoi se tourner vers le roman, plutôt que vers des traités philosophiques, la théologie, l’anthropologie, l’astronomie, que sais-je encore ?
Bref… Même si le roman ne dit pas la vérité et si le grand roman suscite les interprétations et les lectures multiples, je ne peux pas vous suivre tout à fait. Cette image de l’auberge espagnole ne me surprend pas, mais elle me déplait au plus haut point. Le lecteur, bien entendu, confère un sens à l’œuvre qu’il lit, y trouve quelque chose que d’autres n’ont pas vu. On peut faire des lectures post-coloniales d’à peu près tous les romans, au fond. La critique littéraire, plus que le grand roman, est l’auberge espagnole et je le regrette : je crois que c’est Franco Moretti qui disait (je paraphrase, ne remettant pas la main sur la citation exacte) que la discipline qu’est la critique littéraire ne serait jamais une science tant qu’on ne se mettrait pas à arrêter de dire «cette interprétation est possible». Il faudrait au contraire exclure certaines interprétations. Loin de moi l’idée de faire de la critique une science, mais Moretti touche quelque chose de très important : non, un roman n’est pas une auberge espagnole. L’auteur a sans doute voulu dire une pluralité de choses et en dira un paquet de plus qu’il n’a jamais voulu dire. Mais toutes les lectures ne se valent pas, il y en a de plus justes que d’autres. Et tout comme notre travail consistes notamment à défendre ce que nous considérons comme de bons livres, de grands livres, des œuvres importantes par opposition à tout ce qui ne vaut rien, et bien je pense que notre travail est aussi de dire «cette lecture est fausse». Parce qu’il y a des lectures fausses. Juste à côté de la porte de l’auberge, il y a une petite plaque qui dit «la direction se réserve le droit d’entrée».
D’un autre côté, il ne faut pas tomber dans l’excès inverse qui présente une lecture comme la seule vérité de l’œuvre. C’est la tentation de qui cherche ce fameux cœur secret, Juan. Le risque de se transformer non pas en chercheur de vérité mais en apôtre d’une vérité pas nécessairement légitime est bien réel. Ce n’est pas le seul problème, bien sûr : il y a aussi l’appauvrissement que ça peut impliquer. À creuser, creuser encore et encore, à s’enfoncer dans les entrailles de la bête, on ne voit pas nécessairement de quoi elle est faite : ce qu’on voit n’est qu’une partie. À trop viser le cœur, on exclut parfois tout le reste. Et des auteurs sont réduits à des slogans. Bolaño est un bon exemple. Bolaño, «c’est le mal». Bolaño, «c’est le fascisme». Bah oui, Bolaño cause du mal et du fascisme. Mais insister sur ses deux vérités de l’œuvre, comme le font 95% des critiques (4% disant Bolaño, «c’est les poètes maudits»), ne lui rend pas vraiment justice. C’est une lecture bien trop univoque.
Le critique a la délicate tâche non pas d’offrir «des lectures» mais d’en écarter, de tenter d’en conserver les pertinentes sans pour autant arriver à un fondamentalisme unidimensionnel. Tout comme il fait un tri entre les romans bons ou mauvais, il y a un tri à faire entre les voies critiques valables et les autres.

Bonnargent
Je ne suis pas si sûr, François, qu’Ulysse soit un livre que Virginia Woolf ait tant détesté que ça, bien au contraire. Lorsqu’elle qualifie Ulysse de «ratage», nous sommes en 1922 et elle vient de refuser de l’éditer. Sa virulence à l’égard d’Ulysse me paraît d’autant plus suspecte qu’en 1925, elle publie Mrs Dalloway qui, en utilisant le procédé du stream of consciousness, raconte les déambulations dans les rues de Londres de Clarisse Dalloway. Étrange, non ? En outre, à la mort de Joyce, en 1941, elle reconnaîtra éprouver à la lecture d’Ulysse «des frissons d’émerveillement, de découverte et de nouveau avec de longs intervalles de prodigieux ennui» (1). Bien que j’aie une admiration sans borne pour Ulysse, je comprends tout à fait sa réserve : Ulysse est un livre inégal, génial en bien des endroits et ennuyeux en quelques autres, comme c’est le cas de tous les grands livres, 2666 y compris. Virginia Woolf a sans doute voulu réécrire Ulysse en l’expurgeant de tous ses défauts. C’est sans doute parce que Mrs Dalloway est si lisse que ce n’est qu’un très bon livre qui ne saurait rivaliser avec Ulysse. Les grands livres sont à l’image du monde, complexes jusque dans leur structure. C’est ce que je voulais signaler à propos de 2666 dont l’inachèvement renforce nécessairement le déséquilibre structurel, sans que cela ne nuise à son intérêt, loin de là ! Il est évident, en effet, qu’avec deux parties supplémentaires (si tant est que Bolaño, comme certains le prétendent, ait vraiment eu l’intention de les écrire !), La Partie des crimes aurait été bien plus centrale et ces dernières auraient sans aucun doute apporté un éclairage différent sur l’ensemble du livre. Inversement, sans La partie d’Archimboldi, 2666 aurait été un autre livre. Mais ce ne sont là que des suppositions…
Quoi qu’il en soit, un grand livre est trop complexe pour être parfait et c’est pourquoi je ne suis absolument pas d’accord avec vous, François, lorsque vous prétendez que la critique a pour but d’exclure certaines lectures. Du moment que la critique n’entre pas en contradiction avec le texte dont elle parle, il n’y a aucune raison de l’exclure. Certes, il peut y avoir des critiques plus pertinentes que d’autres, certes il peut y avoir des lectures avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, mais rien ne permet de les exclure, si ce n’est l’incohérence. Bien entendu, je parle de critiques, pas d’avis subjectifs consistant à formuler un simple «j’aime» ou «je n’aime pas»; ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Mais du moment qu’un véritable effort de lecture est fait, je ne vois pas ce qui permettrait de les rejeter. Il nous arrive à tous les trois de n’être pas d’accord sur tel ou tel livre, d’avoir des lectures différentes de tel ou tel auteur et je ne considère pas pour autant que l’un de nous a tort ou raison. Ne me resservez pas Moretti qui, excusez-moi, dit une ânerie : la critique ne saurait être une science. Cette idée exprime un positivisme d’arrière-garde, à mi-chemin entre Auguste Comte et Karl Marx. La critique est un art, pas une science. Quel est le mystérieux critère qui permettrait de distinguer la bonne de la mauvaise critique ? Il faudrait supposer, comme le fait Juan, une vérité de l'œuvre, la supposer et la connaître. Et si c'était le cas, à quoi bon dire de nouveau ce qui est dit ? S'il y a une vérité de l'œuvre et si la critique est une science, elle est inutile. Dire que A est égal à A n'a aucun intérêt et nous n'aurions plus qu'à imiter le Pierre Ménard de Borges ou à suivre les conseils de Blanchot et nous taire. Je crois plutôt que, comme le disait Dilthey, «la fin dernière de l'herméneutique est de mieux comprendre l'auteur qu'il ne s'est compris lui-même». Le sens déborde des grands livres et c'est pourquoi ils acceptent toutes les interprétations, même lorsque celles-ci ne pouvaient pas même être imaginées par l'auteur. Dans Langage et pensées, par exemple, Steiner livre une interprétation surprenante de La Métamorphose et de la Colonie pénitentiaire de Kafka puisqu'il y voit la préfiguration de l'holocauste. Kafka n'a évidemment jamais eu cette intuition; comment l'aurait-il pu ? J'affirme cependant que les analyses de Steiner sont pertinentes.
Bien que vous ne vouliez pas le reconnaître parce que votre point de vue est plus positiviste que religieux, vous êtes, François, d’accord avec Juan : pour vous deux, il y aurait une vérité de l’œuvre. Mais votre vérité est une idole au sens nietzschéen du terme, elle est posée parce que vous voulez absolument qu’il y ait une vérité. Vous me faites ainsi tous les deux penser au Parménide de La Philosophie à l’époque tragique des Grecs qui, «sur la mer de l’incertitude», prie les dieux de lui accorder une planche à laquelle se raccrocher, une vérité. Elle est bien étrange cette vérité de l’œuvre que l’auteur et le lecteur ne connaissent pas… Ne serait-ce pas parce qu’elle n’existe pas que personne ne la perçoit ? Le lecteur se débrouille dans un livre comme dans le monde, il construit du sens. Vous acceptez l’idée, Juan, de la multiplicité des interprétations, mais seulement par défaut. Nous y serions condamnés parce que nous n’avons plus la langue originelle. Ne serait-ce pas encore une nouvelle idole ? Vous dites de cette langue pré-babélique que «nous en inférons seulement son inexistence du seul fait que nous n’avons plus à notre disposition qu’une multiplicité de langues». Il s’agit là d’un sophisme qui consiste à dire que cette langue existe puisque nous ne l’avons pas et n’en avons nulle trace. Avec ce type de raisonnement, on peut prouver n’importe quoi. Que vous supposiez l’existence de Dieu me semble légitime; je suppose le contraire, mais ni vous ni moi n’avons de preuves pour démontrer que nous avons raison. Que vous supposiez l’existence d’une langue originelle me laisse plus sceptique, mais tant que vous ne cherchez pas à le prouver, je veux bien vous l’accorder comme acte de croyance. Après tout, l’origine des langues reste hypothétique. Mais, je ne vois pas pourquoi vous évoquez ce problème. Vous dites que nous sommes condamnés à interpréter les grands textes parce que nous ne possédons pas cette langue, mais les grands textes eux-mêmes sont écrits dans une langue particulière, l’anglais, l’espagnol, le français, etc. S’ils évoquent votre fameuse vérité, c’est bien en se passant de ce médium qu’est la langue originelle, non ?
Bref, tous les deux vous tenez à ce qu’il y ait une vérité et c’est ce qui explique votre dogmatisme parfois forcené. Pourtant, l’existence de la critique, l’existence de l’interprétation me semble exclure toute vérité d’un texte. Un grand livre, un livre-monde, comme vous le dites si bien, fait sens, rien de plus.

Asensio
Éric, je crois qu’il va falloir que vous vous replongiez dans les ouvrages de George Steiner ! Qu’il évoque la pensée pour le moins complexe du grand Walter Benjamin sur la question du langage ou celle, chatoyante et superbement réactionnaire (j’emploie ce mot à dessein, pour choquer les petits gardes-chiourmes de la pensée) de son ami Pierre Boutang, un fait semble clair dans l’esprit de Steiner, même s’il est indémontrable en effet : nul ne sait à quoi peut ressembler la langue unique, adamique, objet de centaines d’enquêtes plus ou moins loufoques au cours des siècles, mais nous pouvons quand même tenter de l’imaginer grâce au procédé d’une traduction réussie, c’est-à-dire poétique, celle qui serait œuvre d’art à part entière, pont entre la langue étrangère et la langue dans laquelle cette dernière est traduite. Cette troisième langue, ce tiers invisible qui n’est plus tout à fait la langue traduite et plus tout à fait la langue dans laquelle la traduction a été réalisée est à mon sens une image intéressante capable d’illustrer la volatilité essentielle de cet idiome universel, premier, dans lequel un grand texte a été écrit, vers lequel tout grand texte fait signe, qu’il s’agisse de la Divine Comédie ou du théâtre de Shakespeare.
Vous permettrez que je me cite (Essai sur l’œuvre de George Steiner) : «Sans Babel, pas de traduction, nul dialogue socratique entre les essences volatiles des mots précieux, uniques, intraduisibles. Et la traduction véritable – celle qui exclut la plate transposition ou le calque du baragouin nord-américain, ce pain et ce vin de la nouvelle communion mondialiste – est par essence un acte poétique, puisqu'elle est revêtue, selon Humboldt, d'une coloration d'étrangeté (2). Avec son ami George Steiner (qui écrivit dans Après Babel) : «Je me suis attaché à exposer une idée élémentaire mais capitale : la traduction d'une langue dans une autre est l'objet de ce livre, mais c'est aussi une voie d'accès à l'étude du langage lui-même. Correctement interprétée, la «traduction» est une portion de la courbe de communication que tout acte de parole mené à bien décrit à l'intérieur d'une langue»), Pierre Boutang écrit (l'un et l'autre contre Henri Meschonnic) : «Je n'espère pas me voir accorder d'emblée que le passage, surnaturel en effet, d'une langue à une autre, exceptionnel autant qu'on l'imagine, ait précisément besoin de cette poésie pour s'accomplir, et que, hors d'elle, il demeure illusoire ou s'annule aussitôt» (3). La poésie serait-elle cette langue fantôme – hantant, en somme, du côté de la vraie vie et non plus de la mort, une demeure que sa présence frôlante ne cesserait d'enrichir d'événements surprenants –, ni celle du poème créé et écrit, ni celle du poème traduit, qui selon Steiner et Boutang, serait l'idiome vrai où toute œuvre d'écriture trouverait son repos ?».
Cette question de la traduction peut nous aider à comprendre ce que j’ai tenté d’affirmer plus haut. Il existe bel et bien une vérité de l’œuvre, une vérité de l’art, à l’inverse de ce qu’a pu déclarer récemment, dans sa polémique avec le réalisateur Claude Lanzmann, Yannick Haenel, ce faux écrivain pillant les textes des grands romanciers et philosophes comme certains détrousseurs pillent les cadavres. Je vous accorde amplement le fait que cette certitude est un acte de foi, une lecture comme si, pour évoquer de nouveau George Steiner dans Réelles présences (4) qui déclare : «Ce que j'affirme, c'est l'intuition que lorsque la présence de Dieu est devenue une supposition intenable, et lorsque Son absence ne représente plus un poids que l'on ressent de manière bouleversante, certaines dimensions de la pensée et de la créativité ne peuvent plus être atteintes. Et je modifierai l'axiome de Yeats de la manière suivante : aucun homme ne peut lire pleinement, ne peut répondre de manière responsable à l'esthétique, si «sa chair et ses fibres» sont à l'aise dans la rationalité sceptique, se sentent bien dans l'immanence et la vérification. Nous devons lire comme si».
Une fois de plus, mais il me semble avoir déjà souligné ce point, je n’oppose en aucun cas la multiplicité des approches critiques, qui me semble constituer l’essence même de cet art qu’est la critique littéraire, et la vérité de l’œuvre, qui est davantage un mystère qu’un problème qu’il faudrait de toutes ses forces tenter de résoudre. Une parabole peut nous éclairer : dans l’un de ses textes les plus célèbres, l’indécrottable scientiste qu’était Arthur C. Clarke a eu la géniale intuition que les monolithes noirs par lesquels une race à l’intelligence supérieure signalait sa présence dans l’univers ne pouvaient être compris par l’humanité, qu’il s’agisse de celle de l’aube du monde comme de celle, très fière de son savoir scientifique, qui s’est installée sur la lune. Je ne sais pas si Clarke était un lecteur des textes kabbalistiques mais il me semble évident de remarquer que son monolithe noir est une image figée, donc peu ou prou ridicule, de l’aleph tel que Borges en imagina la déhiscence dans l’un de ses textes. De fait, quel que soit le progrès de nos connaissances, nous buterons toujours sur la réelle présence qui se donne dans et par l’œuvre d’art. Cette réelle présence est tout simplement celle que vous (du moins, je vous le souhaite) et moi, que tout homme a au moins éprouvé une fois, ne serait-ce qu’une seule fois dans sa vie, face à la beauté de la nature, d’une femme ou d’un homme, d’un enfant qui vous sourit, d’un animal libre. Une pure minute, une pure seconde de bonheur. Cette réelle présence est amour et beauté, le noyau finalement de toute grande œuvre, quelle que soit la noria de lectures qu’elle déclenchera.
Vous me direz où vous voyez le dogmatisme dans ma position. Vous me direz si mes critiques, du moins les meilleures (il doit y en avoir, statistiquement… !), enferment le lecteur plus qu’elles ne tentent de faire rayonner les grands livres, donc de donner à ce lecteur le sens du mystère, de la quête pérenne que constitue tout travail d’interprétation. Vous me direz, a contrario, si les bluettes cacographiques d’un Georges Molinié ne sont pas de purs actes de haine face à la beauté des textes, qu’ils tentent, je le dis comme je le pense, de souiller, heureusement sans y parvenir. Je cherche à l’accueillir, cette beauté que je quête sans relâche dans les œuvres littéraires et j’appelle mauvais critique celle ou celui qui crache sur cette beauté, comme j’appelle mauvais traducteur celui qui est incapable de me donner à voir la beauté d’un texte : lisant d’ailleurs Evenson (Contagion), un auteur que vous appréciez je crois tous deux, vous voyez vers quel traducteur mon regard se tourne. Je n’accepte donc absolument rien par défaut mon cher Éric, c’est même tout le contraire, et vous me faites l’effet, l’un et l’autre, de vous raccrocher pour le coup comme vous le pouvez à quelques idoles qui, aussi discrètes soient-elles, vous enchaînent. Vous vous croyez libérés de tout dogmatisme alors que le simple fait que vous ne soyez pas, que vous ne puissiez être, bien sûr, des nihilistes accomplis, je veux dire : des hommes pour lesquels absolument rien n’a de sens et surtout pas un livre, prouve que vos lectures sont dogmatiques puisque vous êtes bien obligés de défendre un point de vue plutôt qu’un autre ! Dès lors, vous servez cette vérité, à votre insu ou pas, peu importe car celui qui n’est pas, au sens noble du terme, un serviteur, n’a que faire des attitudes malhonnêtes, impies qui constituent l’essentiel de ce qui nous est donné, aujourd’hui, en guise de critique littéraire. Or, je crois savoir que, chacun selon son génie et ses armes, nous avons tous les trois choisi de lutter contre un certain verbiage journalistique, une critique littéraire qui n’est rien de plus, Gracq avait parfaitement vu cela dans son excellente Littérature à l’estomac, que réclame qui n’a pas fini de faire des ravages. Je vous taquinerai en vous recommandant donc, selon l’enseignement de Jean-Luc Marion relatif à l’idole, de prendre… un peu de distance.

Monti
Bien que j’imagine qu’elle est en partie dirigée contre moi, je ne peux que partager certains éléments de la conclusion de Juan. L’accusation de dogmatisme que vous portez me fait sérieusement penser à celle que certains athées adressent aux croyants. Une belle histoire de paille et de poutre… Si la non-existence d’une vérité n’est pas un dogme sauce postmoderne mais qu’est-ce donc alors ? Je connais des gens qui se disent sceptiques, qui disent qu’ils doutent de tout mais qui, ce faisant, affichent un nombre incalculable de certitudes qui contredisent leur crédo. Vous êtes de la même trempe, Bartleby, et votre planche de salut n’est peut-être pas cette vérité que vous préférez nier car la savoir inatteignable vous est trop dur, non, votre planche de salut est ce mantra que vous vous répétez : «il n’y a pas de vérité, il n’y a PAS de vérité», dont le sens n’est finalement pas si compliqué à décrypter : «il n’y a pas de vérité plus légitime que la mienne». Trêve de mauvaise foi. En vérité, le dogmatisme n’est pas qu’affaire de position philosophique, métaphysique, morale, théologique. Nécessairement, un relativiste ne saurait être dogmatique ? Grossière erreur : le dogmatisme est aussi affaire d’attitude, et le relativiste croit dur comme fer à sa proposition indémontrable. Et comment qualifier autrement quelqu’un qui, comme vous, nous dit que s’il revient les mains vides de la chasse au trésor, c’est nécessairement… qu’il n’y as pas de trésor ! Ce qui, au bout du compte, m’attriste le plus, c’est le sous-entendu grotesque qui voudrait que vous, sur la mer de l’incertitude, n’avez pas besoin de planche. Non, j’imagine que sur cette mer, vous pouvez marcher !
Vous me qualifiez de «positiviste». Allons, relisez-moi une fois et voyons ce qu’il en ressort. Je ne crois pas au progrès, encore moins au progrès de l’esprit humain. Je ne crois pas que la science remplacera la métaphysique. Enfin, si je dis qu’il y a effectivement une vérité, je ne prétends certainement pas qu’au fil du temps et des «progrès» on se rapproche inéluctablement de celle-ci. Je vous le dis une fois de plus : je m’intéresse à une littérature qui travaille les représentations humaines contemporaine et qui délaisse la métaphysique pour le champ de la science et des techniques, principaux producteurs de sens dans une société scientiste et positiviste. Je suis donc des auteurs qui dissèquent le corps d’une société progressiste, scientiste, technolâtre, consumériste et festive. Et voilà, on ne sait trop comment, que c’est moi le cadavre ! La prochaine révélation, c’est que Bret Easton Ellis est, en fait, Patrick Bateman…
Je note que cette fantastique erreur de lecture, que vous répétez encore et encore (mentez ! mentez ! il en restera toujours quelque chose) prouve par l’absurde une de mes assertions précédents : il y a des lectures fausses.
Voilà qui nous ramène à Moretti. D’une certaine façon, vous l’avez bien situé : il est en effet marxiste. Mais comme je l’ai signalé, ce n’est pas la douteuse dimension «scientifique» qui m’intéresse. Cette déclaration vient dans un contexte chargé, où les écoles interprétatives pullulaient et un même roman était susceptible d’être soumis à une analyse marxiste, une analyse psychanalytique, une analyse féministe, structuraliste, poststructuraliste, post-colonialiste, déconstructionniste, etc. Chacune d’elles, évidemment, comptant ses variantes et querelles internes… Visiblement, vous applaudissez cette diversité. Le problème, bien entendu, ce que loin d’enrichir, loin de faire sens ou de permettre au lecteur de «construire le sens», ces approches finissent par considérer tout roman comme un ensemble de pages blanches reliées sur lequel il suffira de projeter ses propres fantasmes. Ce n’est pas un travail de lecture, c’est un travail de réécriture complète. Un exemple concret ? Ce critique américain qui proposait que La littérature nazie en Amérique était, en fait, une anthologie comme il y en aurait si les fascistes avaient gagné. Mais où donc voit-il un indice de cela dans le texte ? C’est dans ce cadre-là que j’affirme qu’il y a des critiques fausses. Ou plutôt, qu’il y a des faussaires. Et même si vous le niez pour la galerie, je crois que vous en avez bien conscience. Ne doutiez-vous pas récemment de la justesse d’une lecture des Malchanceux par Jonathan Coe ? Le fait même que vous proposiez certaines lectures personnelles ne suppose-t-il pas que vous y confériez un certain degré de crédibilité, de justesse, de pertinence ? Le fait même que vous pensiez que votre lecture est, en certaine mesure, juste (si ce n’était pas le cas, vous ne la défendriez pas lorsqu’on montre son désaccord) induit qu’il y en a nécessairement des fausses, à degrés divers.
Je note enfin l’ironie de la question que vous nous posez : «Quel est le mystérieux critère qui permettrait de distinguer la bonne de la mauvaise critique ?» Mais enfin, Bartleby, n’est-ce pas vous qui, en ouverture de cette discussion, vous lamentiez que selon certains lecteurs, il était possible d’établir des différences entre bon et mauvais dans tous les domaines artistiques sauf dans la littérature ? Nous vous avions, il me semble, rassuré en disant que si, que bien sûr, nous étions d’accord avec vous, qu’en littérature aussi on pouvait établir des différences. N’est-ce pas vous qui venez de me dire «la critique est un art, pas une science» ? J’applaudis des deux mains cette déclaration mais je me demande si vous n’êtes pas en train de retourner votre veste : est-ce que le seul art où il n’y a pas de différence, pas de bon, pas de mauvais serait la critique ? Allez-vous aller jusqu’au bout de cette nouvelle logique et m’expliquer que, puisque je maintiens qu’il y a de mauvaises critiques et donc des critiques fausses, je suis un fasciste ? Après tout, mon dogmatisme est déjà forcené…

Bonnargent
Calmez-vous, François… Vous vous énervez inutilement car vous ne m’avez visiblement pas compris et cela explique que vous voyiez une contradiction dans mes propos. J’ai déjà dit, François, que ma position n’a rien à voir avec le scepticisme, encore moins avec le nihilisme, Juan. Ce que je nie, c’est qu’il y ait une (UNE, une, une, une seule, quoi !) vérité de l’œuvre. Ce que j’affirme, c’est qu’il y a des vérités de l’œuvre. Nulle part, je n’ai dit qu’il n’y a pas de vérité, si ce n’est, justement, dans les livres qui n’en sont pas, c’est-à-dire dans les livres insignifiants. Un livre, pour avoir une valeur littéraire, doit faire sens; il doit pointer des problèmes, offrir des lectures; s’il ne dit rien, un livre n’est livre que par son format, il n’est livre qu’en tant qu’objet. De la même façon qu’Aristote disait qu’un cadavre n’est un corps que par homonymie parce qu’il lui manque l’essentiel, à savoir la vie, je dis qu’un livre qui se résume à son scénario peut certes être agréable, mais que ce n’est pas de la littérature. Parce qu’un livre, un bon livre et a fortiori un grand livre sera nécessairement reçu de manière différente par tels ou tels lecteurs, j’affirme que toutes les lectures critiques se valent du moment où (j’insiste : «du moment où») elles sont intelligentes et cohérentes. Nous pouvons, chacun d’entre nous, avoir un point de vue différent sur un livre sans que cela ne pose de problème majeur, sans que l’une de nos lectures soit forcément à rejeter. Il n’y a donc aucun dogmatisme de ma part. La lecture que fait Juan de La Route de McCarthy n’est pas la mienne : il y voit l’annonce d’une nouvelle chrétienté, j’y vois l’effondrement du monothéisme. Nous sommes presque à l’opposé l’un de l’autre, mais cela ne m’empêche pas de trouver sa lecture tout à fait pertinente. Votre lecture, François, de Nocturne du Chili de Bolaño diffère assez radicalement de la mienne et je n’y vois pas non plus d’inconvénient tant elle me semble être une lecture possible parce qu’intelligente. Si vous n’êtes pas assez dogmatique pour dire que vous avez raison, vous insistez suffisamment à ce sujet pour montrer que j’ai tort et donc, implicitement, que vous avez raison… Je me répète : aucune lecture ne me dérange, à condition qu’elle soit sérieuse et cohérente. Vous êtes donc bien injuste de me reprocher de m’en prendre à la préface de Jonathan Coe aux Malchanceux de Johnson (http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2009/12/les-boites-bs-johnson-les-malchanceux.html ). Je m’étais justifié en montrant que cette préface est souvent bavarde. Coe s’étonne par exemple qu’un homme aussi désordonné que Johnson ait pu écrire un livre non relié. Non seulement, je ne vois pas le rapport (bien au contraire puisqu’il faut sans doute un sens hors pair de l’organisation pour réaliser cela), mais je ne vois pas non plus l’intérêt de cette remarque. Où est la pertinence lorsque Coe affirme que l’auteur a échoué à détruire la linéarité du roman sous prétexte que celle-ci est conservée à l’intérieur des livrets ? On ne peut pas dire n’importe quoi, voilà tout. Je partage ainsi votre avis sur le texte de ce critique américain auquel vous venez de faire allusion qui considérait La littérature nazie en Amérique comme une anthologie paradigmatique de ce qui existerait si le monde était fasciste.
Il faut que vous me compreniez, François, je suis d’accord avec vous sur bien des points. Nous avons tous les trois, du moins je le crois, une manière de pratiquer la critique assez semblable malgré tout ce qui peut nous séparer du point de vue idéologique. La seule chose que je refuse est l’exclusivité de telle critique par rapport à telle autre. Et si je parlais de dogmatisme, cela n’avait rien d’insultant, c’était simplement pour souligner une conséquence logique à vos paroles. S’il y a une lecture vraie, lecture qui doit sans doute être la vôtre, s’il y a une lecture vraie donc, cela signifie que les autres lectures, quelles qu’elles soient, sont fausses. Je refuse cette exclusivité et c’est pourquoi, tout comme vous, je me défie des écoles en «isme» où l’uniformité règne. Je crois que c’est Hannah Arendt qui disait que la vérité est d’essence totalitaire. Si je suis dans le vrai, les autres sont dans le faux et tous les excès sont alors envisageables pour les ramener dans le droit chemin. Entre nous, cela donne quelques poussées de véhémence, mais en politique, c’est bien plus dangereux.
Pour finir, nous devrions peut-être plus insister sur nos points communs que sur nos différences. Je crois que ce qui nous réunit, malgré toutes nos différences, c’est une certaine exigence et, comme vous le dites souvent, Juan, une défiance envers la critique creuse et/ou verbeuse. Nous pouvons peut-être proposer comme premier critère celui de la pertinence interprétative. Et ne me dites pas une nouvelle fois que je me contredis ! Je rejette toujours la vérité, mais il y a quand même du pertinent et de l’impertinent, comme il y a de grands livres et de mauvais livres.

Notes
(1) Journal d’un écrivain, mercredi 15 février 1941.
(2) W. von Humboldt, Sur le caractère national des langues et autres écrits sur le langage (traduction par Denis Thouard, Seuil, coll. Points Essais, 2000), p. 39.
(3) Pierre Boutang, Art poétique, autres mêmes… (La Table ronde, 1988), p. 9.
(4) Réelles présences Les arts du sens [Real presences. Is there anything in what we say ?, 1989] (Gallimard, coll. Folio Essais, 1991), p. 272.

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