La Chanson d’amour de Judas Iscariote de Juan Asensio, par Benoît Mérand (17/06/2011)

Crédits photographiques : ESA, Hubble Space Telescope, NASA.
Revue de presse.

Il m’a toujours semblé qu’en littérature on discernait le génie à cela que l’œuvre, par les mots, suscite quelque chose qui laisse sur le lecteur une trace profonde. C’est en ce sens qu’on peut dire que Juan Asensio cultive un certain génie. Son livre ne laisse pas indifférent celui qui fait l’effort d’entrer dans cet univers érudit et poétique dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est singulier. La Chanson d’amour de Judas Iscariote fait en effet partie de ces œuvres qu’on n’oublie pas vite (et peut-être pas du tout), car elles laissent un écho dans le monde intérieur – en l’occurrence, celui d’une âme qui s’est exprimée.
Pourquoi employai-je le mot effort ? C’est qu’au fur et à mesure de la lecture, on ne manque pas d’être dérouté, jusqu’à finir par se demander : quelle âme ? Le texte n’en fait-il pas parler plusieurs ? Il semble qu’il y ait en tous les cas plusieurs narrateurs – trois, je pense : un Judas – disons – contemporain (celui qu’en définitive je préfère), le Judas des Évangiles, enfin un commentateur de la figure, qui n’est pas tout à fait un universitaire, mais qui est tout de même un érudit, disons un écrivain de bibliothèque (je n’ai pas lu Borgès, mais c’est à son personnage que je pense quand je lis les passages où les citations forment la trame du texte). Devant cette narration complexe, on est tenté – avouons-le – de conclure au défaut d’unité, et de voir en ceci le vice du texte, en se disant que l’auteur gagnerait à inscrire son propos dans une structure littéraire plus classique. Car, au début, on s’attend réellement à lire quelque chose qui ressemblerait aux Carnets du sous-sol de Dostoïevski – c’est-à-dire, au fond, et pour être plus général, l’histoire d’une âme, sa confession. C’est pourquoi on se défie d’abord de l’usage croissant et qu’on trouve abusif de la citation et du commentaire, dont on comprend seulement progressivement qu’il est le fait d’une autre voix se détachant vaguement de celle du premier narrateur. Enfin la voix du Judas évangélique se fait entendre, marquant une rupture plus nette et découvrant une prouesse de style imprécatoire comme je n’en ai jamais vue que chez Bernanos, avec des phrases très longues, très rythmées, très oratoires. Puis reviennent les citations et les commentaires, et là, étrangement, on les reçoit mieux, plus facilement, plus harmonieusement, elles commencent à faire sentir leur nécessité sans qu’on puisse – moi, en tous les cas, je n’ai pas pu – donner une explication rationnelle à cette nécessité. Disons qu’elles finissent par faire partie de la respiration du texte, de son équilibre.
La même impression se retrouve concernant le vocabulaire. Au début, on est frappé par la richesse lexicale du texte, mais au point que celle-ci paraît parfois presque trop recherchée. On redoute de se lasser, de recueillir une impression d’artifice ou d’étalage. Puis, soit qu’ils se font moins savants, soit qu’on s’habitue à les entendre (car, ainsi que l’annonce son titre, c’est un texte qu’on entend en le lisant), les mots rares éclatent, comme chez Léon Bloy; ils illuminent le texte en même temps qu’ils le font sonner. Ils prennent leur place, nécessaire et vitale, dans l’équilibre et l’harmonie de l’ensemble. L’ordre définitif correspond-il (peu ou prou) à l’ordre génétique ? On se le demande car ce n’est que progressivement que le style prend peu à peu sa forme, sa cohérence, son unité. Le style est la grande force de cette œuvre : en dépit de sa diversité interne (liée à celle des narrateurs), il semble que c’est lui qui unifie l’ensemble. Il faut le reconnaître : non seulement Juan Asensio écrit très bien (d’autres y parviennent), mais il a un style (ce qui est plus rare), lequel obéit d’ailleurs à la loi paradoxale de tous les grands styles : il est pétri d’influences – j’ai cité Bernanos et Bloy, il faudrait aussi mentionner Péguy, dans l’usage de la répétition et de la phrase longue – et il est en même temps tout à fait personnel : beau, ferme, agressif.
Je ne m’exprimerai pas sur le fond, il y aurait trop à dire tant le développement est riche, et sans doute rien à contredire, puisque rien, finalement, n’est affirmé de façon objective et définitive. À ce propos, je dirai simplement qu’un tel travail, situé sur une ligne de crête entre création littéraire et méditation philosophique, fait une synthèse originale qui valait la peine d’être écrite, et d’être écrite comme telle, c’est-à-dire dans un genre qui, si je ne m’abuse, n’est pas encore tout à fait défini, un genre que je situerais volontiers dans la tradition du romantisme chrétien, qui cherche et trouve paradoxalement son unité dans un tiraillement entre deux dynamiques contraires : ésotérique et apocalyptique, l’une et l’autre rendues nécessaires par le sujet lui-même et le choix de la première personne. C’est peut-être cette hésitation jamais tranchée entre, d’une part, la subjectivité, le questionnement incessant et sans réponse, l’absence d’histoire, et, d’autre part, le perpétuel approfondissement du problème, la fermeté des affirmations, le recours à l’imprécation, qui donne à la figure inaccessible sa puissance suggestive et sa mystérieuse crédibilité. Car Judas nous est ici dévoilé, mais tel qu’il est, à l’image des ténèbres où il s’enfonce, insaisissable. Plus nous l’approchons, croyant mieux le comprendre et le cerner, plus il s’éloigne. Reste l’écho – l’écho seulement – de son chant.

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