Le souvenir du monde de Michel Crépu ou les Mémoires d'outre-dilettantisme (01/12/2011)

Crédits photographiques : Jose R. Almodovar.
41my4SA3PKL._SL500_AA300_.jpgÀ propos de Michel Crépu, Le souvenir du monde. Essai sur Chateaubriand (Grasset, 2011).

Grasset, s'il a cru éditer un ouvrage sur Chateaubriand, comme l'affirme le sous-titre de la première de couverture, s'est bien trompé.
Le livre qui n'a rien d'un essai de Michel Crépu est consacré à la poursuite du bonheur, Chateaubriand, selon notre habitué des salons et des raouts d'ambassadeurs et patron (lucide) de l'austère et «grande-bourgeoise» Revue des Deux Mondes (p. 58) dont «le fond de sauce» est constitué par les médiocres «héros de l'Administration», «un Guizot, un Molé, un Royer-Collard» (p. 178), en étant un digne représentant et même «le premier et le dernier catholique heureux de l'après-Révolution» (p. 14), affirmation qui doit lui tenir particulièrement à cœur puisqu'il la répète 101 pages plus loin.
Curieux leitmotiv d'ailleurs qui, de livre en livre de Michel Crépu, nous donne à voir, par opposition à ce catholique heureux qu'est censé être Chateaubriand, plusieurs catholiques qui ne le sont pas du tout, comme Léon Bloy mais aussi Charles Péguy et Georges Bernanos, sur lequel on croit lire, sous la plume de Crépu et malgré le fait qu'il trouve à son attitude «quelque chose de définitivement splendide» (p. 22), l'opinion récente émise par tel poltron signant ses rinçures virtuelles sous un nom d'emprunt et cachant sa trouille derrière l'accusation, grotesque aussi bien que mensongère, que le Grand d'Espagne a été un lâche ou plutôt, selon ses propres termes, un «planqué» : «Il n'est guère que Bernanos, ce furieux admirable dans ses aveuglements, qui aura eu ce courage [celui d'aller à la bataille, la vraie], mais Bernanos, non plus, n'aime guère sentir le sol trembler sous ses pas. Ce qui est gagné d'un côté, est perdu de l'autre : ce lutteur est dévoré d'une panique intime. Sa violence verbale signe un affolement, un énervement de l'esprit» (ibid.). Affirmation d'abord stupide, ensuite fausse, même si elle se vérifie parfois dans quelques lignes des essais bien davantage que des romans, comme du reste elle pourrait se vérifier dans les textes d'une multitude d'écrivains point tous «furieux». Panique intime ? Qu'est-ce donc à dire, cher Michel Crépu qu'on dirait affublé d'une blouse à l'impeccable blancheur et tenant le stéthoscope à la main ? Que Bernanos, pour parvenir à extraire de la boue des personnages tels que Donissan, Cénabre ou Monsieur Ouine a bien dû payer pareille exploration de terrifiantes crises d'angoisse que nous pourrions assimiler, bien que naïvement, à une forme de panique intérieure, intime ?
Comme toujours, Michel Crépu, à l'instar de son cher Philippe Sollers, se contente de lancer des mots, parfois brillants qui toutefois, bien plutôt que de pesantes sondes auscultant les profondeurs, se dissipent à la première brise, tout en lâchant souvent une mauvaise odeur quand même suspecte.
Il est vrai qu'on a quelque mal à imaginer, une fois qu'on l'a rencontré, Michel Crépu descendre dans l'arène pour «tendre la muleta» au taureau qui, avec notre badin dilettante, pourrait bien faire un «malheur» (p. 19) mais il est tout de même curieux de constater la présence, comme une signature infalsifiable apposée sur le vélin détrempé par une trouille comique, de ce tour de passe-passe habituel derrière lequel les prudents dissimulent toujours leur liquéfiant petit secret.
Je les vois déjà, nos apeurés, se cacher derrière et me renvoyer dans les dents (car nos pleutres sont des combattants !) les mots d'«affolement» et d'«énervement de l'esprit», ce serait drôle à la fin, comme l'a fait dans l'un des tomes de son ridicule Journal le très froussard Renaud Camus !
Quoi qu'il en soit de cette commune complexion si visiblement étalée, le bonheur est assurément la proie que recherche, encore une fois de livre en livre, Michel Crépu, lecteur de l'Ecclésiaste (cf. p. 193) et voyageur dont les mondanités internationales ont pour théâtre cossu les salles d'ambassades, un bonheur que nous pourrions définir comme un dilettantisme habile (le mot dilettante est employé, p. 135, à propos de Chateaubriand et de Proust), une vivacité d'écriture (voir le chapitre intitulé Qui est René ?) tout de même gâchée par un nombre consternant d'anglicismes ridicules (1) et de facilités sollersiennes (2) consistant à rapprocher sans les expliquer des tartines avec des paratonnerres, des trouillards avec des courageux, des écrivains avec des riens, soit, ici, Chateaubriand avec James Dean et Bonaparte avec les Rolling Stones entre autres consternants exemples (3).
Livre touchant, point dépourvu de qualités (une écriture, incontestable) et de défauts (des manies stylistiques grotesques, tout aussi incontestables) qui nous donne, d'abord, une image assez fidèle de notre essayiste tel que lui-même s'est campé devant le miroir des vanités : au fond, et pour le paraphraser, il est l'un de ceux «à user, par jeu rhétorique, d'une telle désinvolture, arme de refus du pathos» (p. 193).
Ce bonheur, nous pourrions également penser que Crépu cherche à l'incarner par l'exemple chateaubrianesque d'une voie médiane qui veillerait à se tenir à égale distance d'un indigent et dangereux progressisme et d'un anti-modernisme qui ne l'est pas moins : «Difficile en tout cas d'en faire un militant de l'antimodernisme, difficile d'en faire un gendre idéal, difficile pour tout emploi» (p. 23). Si je comprends bien l'intention de Crépu, le mariage serait donc progressiste.
Cette recherche stendhalienne, et donc, ici, chateaubrianesque du bonheur est sans doute, selon Crépu, ce qui donne «à penser que Chateaubriand s'est trouvé pris dans le piège de la légèreté inadmissible», ce qu'on appellerait aujourd'hui, au fond, un délit de «sale gueule» (p. 64) duquel notre bon avocat, vif comme l'éclair, va sauver son client puisque, comme il ne manque pas de nous le rappeler, chez «Chateaubriand, jamais la surface ne paie pour la profondeur. Au contraire même : plus il y a de la profondeur, plus il y a de la surface» (p. 68). Apologie pro domo ? Rien n'est plus certain et, si Le souvenir du monde n'était qu'un petit monument de papier à la gloire de son esthète d'auteur, il ne mériterait même pas que nous l'évoquions.
Mais il y a autre chose, une chose qui ne peut que retenir notre attention, tant elle témoigne d'une sensibilité bien réelle à ce que nous pourrions nommer la lecture du monde, ou du moins de la geste que les hommes impriment sur ce dernier et qui a pour nom Histoire, sensibilité qui se cache derrière des paillettes et une écriture qui confine souvent au cabotinage.
Selon les dires de Michel Crépu, il y a peut-être ainsi, en filigrane de son curieux livre, un second sujet (et même un troisième ?, (4)) qui serait la volonté de relier entre eux les siècles par-delà la brisure nette qu'a provoquée la Révolution, «vérité secrète d'une rupture à comprendre, à ouvrir, à traverser» (p. 77) afin de réaliser le grand œuvre que serait, selon Crépu, le fait d'être «un moderne sans mépris pour la tradition» (p. 150), témoin irremplaçable d'un «effondrement» dont il a été «le premier à détecter la secousse sismique» (p. 133).
C'est qu'aux yeux de Crépu, Chateaubriand est le témoin idéal qui, par deux fois, a eu la possibilité de juger l'Histoire : «La Révolution française est la matrice des Mémoires, Napoléon son œil du cyclone» (p. 117) qui est d'ailleurs «un cyclone à lui-même» (p. 147). Certes, au moment de la Révolution, c'est encore un jeune homme puisqu'il est né en 1768. Il aura cependant tout le loisir de pouvoir observer un second événement après lequel plus rien ne sera comme avant, un aérolithe fonçant comme l'éclair vers le sol où il explosera, d'en consigner la trajectoire époustouflante de vitesse au-dessus du ciel de la France et même de l'Europe : Napoléon, sujet des plus belles pages (le chapitre intitulé L'homme qui venait de nulle part), qui se lisent d'un seul souffle et restent aimantées jusqu'à leur dernier mot, de l'ouvrage de Michel Crépu.
Après Napoléon, bolide imprévisible qui, selon l'auteur, a laissé un legs tout bonnement intransmissible (5) puisque lui-même n'a fait que parodier le pouvoir royal (6), que faire, à quel homme se vouer ? De nouveau, il faut tenter d'inventer une issue, comme Benjamin Constant l'a essayé (cf. p. 138) d'après Crépu mais en faisant le deuil de la grandeur, en acceptant de patauger dans la médiocrité, se tenir tout contre la ligne de partage des eaux, annonce, Chateaubriand l'a bien compris, d'une fin de l'Histoire se diluant, après une Restauration fantoche (7), dans la démocratie, ce règne du médiocre, de la demi-mesure, des procéduriers et des proviseurs, des aventures de boudoir avec Juliette Récamier, sottement décrite comme la «Marilyn Monroe de son temps» (p. 170) qui aura au moins réussi, mais c'est un peu court en guise d'antidote à la Révolution dévoratrice, à créer «un hors-lieu intime, une sorte de cénacle de l'intimité sensible» (p. 174) : «Ce sont les restes d'un naufrage qui a tout dispersé : désormais, il n'y aura plus d'unité nulle part, nulle Majuscule, le fameux N ne viendra pas courir de sa majesté toute velléité de symbole quelconque» (pp. 155-6).
Rien à faire, le passé n'est plus bien sûr, mais surtout ce que Crépu appelle, bellement, la «substance allégorique française» qui reposait sur le «sens de l'honneur, la charité, le don de soi», la «figure archétypique du chevalier en [étant] la parfaite incarnation» si, «dans l'honneur, vaincre n'est pas le dernier mot» puisqu'il est «de ces victoires qui sont des péchés contre l'esprit de clémence» (p. 195), une évidence qu'il faudrait répéter à nombre de médiocres contemporains.
Une nouvelle fois, Michel Crépu évoque Bonaparte, surgeon monstrueux de l'unique événement autour duquel le texte de l'auteur gravite, la Révolution bien sûr : «Les Français ont pataugé dans le sang, ils se sont éperdument jetés dans une expérience historique sans équivalent. Dix fois, vingt fois, ils ont été au bord de précipiter l'heure de l'Apocalypse, menés par un stratège sublime à bicorne [...], ils ont laissé les Bourbons installer leur cirque avec de leur tourner le dos» (p. 178).
Michel Crépu dilettante ? Il faut peut-être nuancer notre jugement d'une imperceptible nuance mélancolique, finalement la plus subtile humeur dans laquelle le livre de Crépu semble trouver un éclat aussi trouble qu'intéressant. Ce n'est ainsi pas sans bonne raison que, à la fin de son texte, Michel Crépu convoque l'ombre du grand Maurice Barrès et son plus perspicace lecteur, le remarquable Guy Dupré, opposant l'attitude de l'auteur des Déracinés à celle de Chateaubriand : «L'affirmation d'un moi confondu avec l'instinct de la patrie psychique : cela seul, relayé au-dehors par le verbe politique militant, pourrait empêcher la désagrégation. Où la politique de Chateaubriand revenait à ménager un chemin d'accès à l'unité dans l'épreuve majeure de la Révolution, Barrès opte tout à l'inverse pour un enfoncement de soi dans la glaise patriotique» (p. 198).
L'opposition cependant est un peu trop exagérée pour être juste, Maurice Barrès n'étant pour Crépu qu'un apôtre de l'enfermement, du repliement sur soi-même, du «maintien de soi hostile et méfiant», le «culte du moi barrésien, dans son dandysme mortifère», étant «exactement l'épopée égocentrique d'un maintien de soi, hors de toute confrontation avec autrui» (p. 199).
Mais cette mélancolie qui nimbe le texte de Crépu est finalement aussi fugace, et de peu d'intensité, que le rayon vert sur lequel se clôt le livre, ce qui fait que nous pourrions affirmer que c'est, bien plutôt que «tout Chateaubriand», tout Michel Crépu, si la comparaison n'est pas d'emblée ridicule et si ce «tout» a quelque valeur autre que métaphorique, qui est «une esthétique du rayon vert» (p. 211), moins une «esthétique de l'adieu» que «celle d'une métamorphose» (p. 76).
Il ne faudrait tout de même pas que Michel Crépu, dans ces conditions pour le moins volatiles où ses textes, bien que nous ne puissions les confondre avec tel professoral article (évoquant également Chateaubriand) au style et à la pensée absents, sont toujours tout près de se dissiper dans un nuage de dilettantisme aussi dangereux, en fin de compte, que la moraline qu'il a raison de condamner (cf. p. 66), oublie qu'il lui reste encore à nous montrer ce que son œuvre deviendra une fois la mue accomplie.

Notes
(1) Quelques exemples de cet usage parfaitement ridicule et, surtout, laid, de termes anglais : «big bang (pp. 11 et 19), «dead zone» (p. 33), «revival» (p. 38), «timing» (p. 72), «punkie» (p. 98), «mood» (pp. 100 et 105), «come-back» (p. 127), «shadow cabinet» (p. 171), «people» (P; 193).
(2) Quelques sollersismes, un mot que nous pourrions remplacer par les synonymes que sont facilités, généralités ou formules creuses, soit l'aptitude fort peu humble de considérer que «tout cela s tient» (p. 194), une formule typiquement sollersienne, soit l'habitude prise de penser qu'on est le premier à avoir compris, intimement, charnellement, spirituellement, intellectuellement, tel ou tel auteur, Sade ou Casanova, Mozart ou Joyce, Dante ou Lautréamont, Stendhal ou Chateaubriand. Pour Michel Crépu, que nous avions déjà flashé en flagrant délit de dépassement de vitesse sollersienne autorisée, cela donne : «On verra ce qu'il y a au juste de si boutonné et si faux qu'on le dit, dans cette œuvre, en réalité l'une des plus méconnues qui soientv (pp. 27-8). Quelques lignes à peine plus loin : «Pas d'écrivain plus antistendhalien que Chateaubriand, et pourtant pas d'écrivain plus proche, en définitive. Voilà un joli mystère à résoudre» (p. 28). Encore : [...] le récit des Natchez tient en quelque sorte lieu de Tristes tropiques (p. 49). Ne pensez point que, contextualisé, cet extrait aurait quelque sens : «Bâti selon les lois du modèle homérique, les dieux de l'Olympe ayant cédé la place aux légions de Satan et aux anges du Seigneur, le récit des Natchez tient en quelque sorte lieu de Tristes Tropiques. À la fois désillusion quant au mythe du bon Sauvage, il ouvre la porte sur un jour qui n'humilie pas l'esprit de concorde entre des ordres différents, voire antagonistes». Sollersisme encore que cette image : «[...] l'Itinéraire [de Paris à Jérusalem] semble avoir été écrit dans l'éclair, comme du Hemingway» (p. 108).
Il va de soi que, en homme du monde, Michel Crépu ne manque jamais de saluer les hautes vues de Philippe Sollers sur la littérature (cf. p. 34).
Au rayon des facilités, pour écrire comme Michel Crépu, signalons encore quelques journalistiques «terrain du style» et «front du goût» (p. 36).
Enfin, le sollersisme de Michel Crépu provoque d'aventureuses analyses, comme celle du quiétisme qui provoquerait encore, au XXe siècles des remous profonds (cf. pp. 111-2).
Pour finir, une grosse bêtise, Eliot évoquant de mystérieux «petits hommes creux» (p. 73), traduction bien évidemment fausse de ses «hollow men».
(3) Page 10 : «René, James Dean du XIXe siècle commençant». La comparaison entre Bonaparte à la Malmaison et les Rolling Stones de la villa Nellcote se trouve à la page 99. Autre (double) rapprochement qui, développé, aurait peut-être quelque sens : «Car le grand art, bien entendu, est de pouvoir recevoir son lecteur à quelque endroit qu'il se trouve, du jour ou de la nuit, comme dans une Recherche du temps perdu, ce que sont aussi bien les Mémoires d'outre-tombe : le clavier s'y souvient de Montaigne, il devine la grande nébuleuse proustienne, avec ses arches, ses courbes, ses ellipses jetées au-dessus de l'oubli» (p. 51).
(4) Chateaubriand a été l'homme le plus intelligent de son temps; en un sens c'est tout le sujet du présent livre (p. 36). On se rassure en comprenant que, dans l'esprit de Crépu, ce sujet n'en fait avec celui de la quête du bonheur puisque, en somme, c'est parce qu'il était heureux, et même le dernier catholique heureux, que Chateaubriand a été l'homme le plus intelligent de son temps.
(5) «Il est vrai que le legs institutionnel est colossal, mais ce legs demeurera sans héritier, il ne sera pas transmis. il restera là comme un souvenir durci» (pp. 147-8).
(6) «C'est le vieux socle judéo-chrétien où s'arc-boutaient depuis Capet les royautés successives qui a été touché : rien de ce qui se produit à partir de là dans l'histoire européenne n'est étranger à cette première brisure. La prodigieuse comédie du Sacre, avec ses litanies bibliques héritées d'un Isaïe relu par Talleyrand, la présence même du pape, rameuté à grands frais à condition qu'il avale sans broncher la potion, n'y pourra rien» (p. 105). Crépu insiste sur l'incapacité tragique de Napoléon à récapituler ce qui le précède et fonder ce qui le suivra : «Bonaparte, Premier consul, surgi de nulle part : il n'a pour lui que d'être lui-même. Ce sera son drame, au fur et à mesure de l'épopée, de ne pouvoir sortir de cette solitude en fabriquant de la dynastie, une manière d'être dans le continu des siècles qui ne fasse pas tout reposer sur l'obtention aléatoire des succès militaires» (p. 102).
(7) «Avec la première Restauration, point d'irréductible. Voici le monde des autres si aisément remplaçables. Le monarque a beau se réserver l'Autorité suprême dans la Charte, il doit savoir que c'est une fiction destructible. Le saint chrême n'est qu'une fiole contenant de la mauvaise huile», p. 151.

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