La sociologie n’a pas de chance, par Jean-Gérard Lapacherie (26/03/2006)

Crédits photographiques : Stefan Wermuth (Reuters).
J'accueille, dans la Zone, un explorateur opiniâtre de notre modernité malade, Jean-Gérard Lapacherie, que je connais à vrai dire indirectement, non seulement par le biais des nombreux articles qu'il a publiés dans les revues Liberté politique ou Libres en plus de ses analyses sur Liberty Vox mais encore, désormais, sur son propre blog, par un superbe travail de dissection des mots frelatés de la NLF.

Il est un mot qui revient souvent dans la «loi sur l’égalité des chances», dite aussi «loi CPE», c’est lutte. La loi «lutte», comme d’autres se battent. Mortes aux frontières, les antiques vertus guerrières de la France renaissent en lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt c’est pour. À un contre, correspond un pour, contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Égalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. D’un point de vue rhétorique, la machine tourne rond. À coups de clairon, la lutte rend la loi martiale. Elle prend le sentier de la guerre. Le calumet de la paix ne sera plus jamais fumé. Ce n’est pas tout à fait la «lutte des classes» ou «la lutte finale», mais ça ne saurait tarder : une prochaine loi enjoindra aux «damnés de la terre» d’être «debouts» et à «l’inteeernationaaaa-aleu» de devenir «le genre humain». C’est le nom même de la «Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité» ou Halde, dont la loi renforce le pouvoir, qui cristallise la spécificité de cette loi – comme son essence et ce qu’elle dit vraiment. Le comique de l’affaire est qu’il soit institué, pour mener la lutte, une nototorité qui désigne l’ennemi ou qui décide du terrain où aura lieu la lutte. Sur quelle montagne est-elle érigée pour mériter le qualificatif haute ? Sur le site de cètototorité, qui n’est pas une montagne, mais une morne plaine, ou qui, si elle était une montagne, serait le Golgotha, il est écrit ceci : «La HALDE identifie et diffuse les bonnes pratiques et les expériences en matière de lutte contre les discriminations dans tous les secteurs d’activité» et «[Elle] émet des recommandations, auprès du gouvernement, du parlement et des autorités publiques pour lutter contre les discriminations, afin d’améliorer les textes de loi, de faire progresser le principe d’égalité et l’état du droit français dans ce domaine». En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. Déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé de nombreuses frontières pour atteindre la France, où il a pacsé la proscription du Mal à la prescription de la Vertu. La HALDE est l’Empire du Bien, dirait le regretté Muray – là où tout ce que le Bien touche empire. Le seul bruit de ce nom renverse le fascisme et stoppe le racisme. En lui, raisonne une injonction germanique. C’est HALTE au Mal et à tout ce que l’on voudra d’autre.

Les locaux de l'EHESS saccagés le 24 mars, photographie de Thomas Coex, AFP


La «loi sur l’égalité des chances» est, pour ce qui est des mots, de la même mauvaise farine, trop pleine de son ou de la consistance du plâtre. En Afrique du Sud ou aux États-Unis, les discriminations, réelles, tangibles, visibles, étaient inscrites dans la loi, avant de devenir les réalités qui nous font horreur. Il en va ainsi au Maroc, en Algérie, en Arabie ou ailleurs, sans que, dans ces pays ou ailleurs, quiconque moufte quoi que ce soit, et a fortiori lutte, contre ces discriminations qui, elles, sont a) légales et b) réelles, en dépit ce que l’on constate en France – ou plus exactement, bien que l’on ne constate rien en France qui puisse s’apparenter à des discriminations. Une loi discriminatoire, s’il y en avait une seule, serait hors-la-loi ipso facto. Les discriminations sont bannies par la Déclaration de 1789 et interdites dans la Constitution de la Ve République. Elles sont fictives, et pourtant tout le beau monde proteste contre des fictions, non pas contre ces représentations fictives et mensongères, mais contre des ombres prises pour des réalités. C’est que les sciences sociales en ont fait leur fonds de commerce. Il est vrai que, dans la lutte des races que l’on cherche à susciter, comme si on ressuscitait Boulainvilliers, tous les coups bas sont permis. Les discriminations resteraient confinées dans le roman social ou dans le conte de fées ou, mieux, dans les «Mille et une Nuits», si nos fabulistes entendaient seulement divertir leurs lecteurs. Mais ils poursuivent d’autres buts, pervers et politiques. Il faut que la France soit souillée et pour cela, il faut qu’elle soit raciste ou fondée sur la discrimination. Ainsi, les Français et les hommes, où qu’ils vivent, la tiendront pour une guenille bonne à jeter dans les poubelles de l’Histoire (avec une grande H). Car, ce qu’insinuent ces «Mille et Une Nuits» de Paris, c’est que l’apartheid est la règle en France et que l’Afrique du Sud blanche de la Honte est ressuscitée dans l’hexagone. Ainsi, les Français sont sommés de restituer aux nouveaux fils de Dieu stigmatisés ce dont ils les ont indûment spoliés. Pour ce qui est de la blague, les incivilités contre lesquelles loi la lutte, valent les moulins à vent de ces discriminations fictives. Avant que le nom civilisation n’ait été fabriqué au XVIIIe siècle par Mirabeau, l’Ami des Hommes, c’est le mot civilité qui était en usage. Précédé de la préposition sans, il s’appliquait aux naturels des Indes occidentales, à qui il était dénié qu’ils aient une «âme». Dans le titre même de la loi, les mots égalité des chances révèlent incidemment le sens de ce texte. La chance est ce qui «tombe» ou ce qui échoit. Elle relève du sort, du hasard, de la fortune. Mettre de l’égalité là-dedans, c’est-à-dire de la loi ou du droit, c’est aussi vain que de faire briller le soleil à minuit ou d’atteindre la lune en grimpant à une corde à nœuds. Le Loto a pour slogan «Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance». Celui de la loi sur l’égalité des chances se résume par «Cent pour cent de ceux qui vont en bénéficier bénéficieront de la lutte qu’elle a déclarée». Le mauvais sort, les aléas, les infortunes sont épargnés également à tous. Il était entendu naguère qu’une loi enjoignait ou qu’elle réprimait. En 2006, elle multiplie les contrats : première embauche, apprentissage junior, responsabilité parentale, pré-professionnalisation. Depuis qu’il est social, le contrat est partout : tout est contrat, même la famille. Comme les (inter)minables contrats d’assurance, il est signé les yeux fermés, en toute ignorance de ce à quoi le signataire s’engage ou de ce que à quoi il souscrit.

Les locaux de l'EHESS saccagés le 24 mars, photographie (éloquente) de Thomas Coex, AFP


L’esprit de la loi, jadis, jaillissait, croyait-on, de la raison. Dans l’égalité des chances, il descend tout droit d’un manuel de DEUG pour étudiants en sciences sociales. Le nouveau Saint Esprit ne parle plus les langues du monde, mais la langue de la sociologie. Lutte, contrat, discriminations, cohésion sociale, incivilités, auxquels on peut ajouter citoyen, font résonner la nouvelle glossolalie dans nos codes de loi. Comme toujours quand le Saint Esprit descend de trop bas, les objectifs fixés sont lettre morte. La loi était censée prévenir par le social toutes voiles dehors la répétition des émeutes de l’automne; c’est de nouvelles émeutes qu’elle provoque au centre des villes. Elle suscite ce qu’elle est censée empêcher. Au lieu d’éteindre les braises, elle les attise. Il est un fait qui condense en lui toute la signification de la loi : c’est l’occupation de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Cette institution est au cœur du sociocentrisme discriminatoire, incivil, contractuel, égalitariste, lutteur, etc. Le directeur en avait ouvert les portes pour que les militants anti-CPE disposent de lieux où débattre. Tout de suite, les débats ont tourné court. Les portes des bureaux ont été forcées, le matériel a été volé ou détruit, les salles ont été squattées. Depuis plus de trente ans, les sciences sociales jettent l’huile sociologique sur le feu social. Ce n’est pas la société qu’elles ont embrasée, mais leur propre Institution. Il fallait s’y attendre pourtant. Si les parents interdisent à leurs enfants de jouer avec les allumettes, ce n’est pas par caprice, mais par expérience. La télé a montré des sociologues de l’EHESS en train de déménager des ordinateurs pour les préserver de leurs chers objets de recherche. On a appris aussi qu’ils avaient demandé aux CRS d’expulser les objets d’étude qu’ils avaient invités à occuper leurs locaux. L’EHESS est le foyer ardent de la sociologisation des arts, de la langue, de la littérature, de la société, de l’histoire, de la science, des lois, de tout, etc. Elle a lancé le boomerang qui lui est revenu en pleine face.


105, bd. Raspail, état des lieux le 24/03/2006 au matin, photographie de Gunthert


Déjà, les gazettes évoquent le 22 mars 1968. Alors le spectre la révolution a été sorti des oubliettes pour effrayer les chaisières et les rosières. La révolution en 2006 n’est pas pour demain, ni pour après-demain. Certes, la souveraineté du peuple est violée, mais c’est la règle depuis si longtemps que plus personne n’y prête attention. Les agitateurs semblent souhaiter «levez-vous, orages désirés», mais, au premier grain, ils rentrent dare-dare chez papa et maman. En fait, la révolution, s’il y en a une, ne chamboule pas la société, mais la sociologie – nos pas le réel, mais la représentation biaisée qu’en donnent les sociologues. C’est le vieux monde de Comte, de Bourdieu, de Durkheim, de Touraine et alii que vent emporte : les idoles sont brisées, les statues sont renversées, les mensonges sont mis à nu. Courage, camarades, le vieux monde de la sociologie est derrière vous. Les émeutes de l’automne étaient sociales, 100% garantis sociales, même par les RG. Pour les atténuer, on a fait souffler la panacée sociale. Sous ce mistral en folie, les émeutes reprennent de plus belle. De même, de 1956 à 1958, les gouvernements de la IVe République à l’agonie ont multiplié les mesures sociales en faveur des Algériens pour les convaincre qu’il était de leur intérêt que l’Algérie restât française : ils en ont tiré la conclusion inverse, sachant, sans avoir jamais fait d’études, que le social ou le sociologique ne pèse pas lourd face à l’identité ou à «l’être français» ou à son contraire «l’être algérien» et que les rustines de la sociologie, mais avec de la colle forte, n’adhèrent pas à la nation, à l’être, à l’identité, à tout ce que l’histoire a déposé chez les hommes. Il a fallu, en 2006, à peine deux mois pour que les billevesées nées des émeutes de l’automne fondent comme neige aux premiers feux du soleil.

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