Stalag de Jean Védrines (29/02/2012)

Crédits photographiques : Daniel Munoz (Reuters).
«[Les petits Français] sont tellement fiers d’avoir été langés proprets, dessalés, bien appris aux écoles par leurs maîtres – de jolis barbichus, ceux-là, des braves, sûrement, des bougres miséreux qui, pour la lampée, le pain blanc savent juste vendre au bas monde des phrases longues, vides, réglées, écrasées…».
Jean Védrines, Stalag (La Table ronde, 2004. Les pages entre parenthèses renvoient à cette édition).


De stalag, il n’est guère question dans le troisième roman de Jean Védrines ou, si le mot est effectivement écrit, il ne renvoie qu’à quelques images en noir et blanc (celles par exemple que projette le personnage appelé Cinéma à la fin du texte), jamais à une réalité lourdement maçonnée, barbelée, telle qu’a pu la décrire tel prisonnier échappé ou revenu Gare du Nord, accueilli maigrement, d’un peu de nourriture et de quelques papiers d’identité, au fur et à mesure que les Alliés avançaient en territoire conquis et libéraient ceux qui allaient devenir des fantômes.
Fantômes, ils l’étaient déjà à vrai dire puisque la guerre (pardon, la déroute) puis la résistance (d’une poignée), en France, se firent sans eux, les fantômes, qui hantaient si peu les mémoires de celles et ceux qui, pour survivre et garder des raisons d'espérer, devaient à tout prix chasser les images du passé et se concentrer sur le présent, celui des difficultés de toutes sortes, du danger permanent et même de la mort. Le stalag est, dans le superbe roman écrit d’un souffle rauque par Jean Védrines, une sorte de rumeur, mieux, un écho, puisque l’action se déroule en montagne. Le stalag est un mot mais il serait faux de croire qu’il n’est qu’un mot car, dans le texte du romancier, les mots ont une importance vitale, celle en fait qu’ils devraient avoir dans l’esprit de tout écrivain qui se respecte. Il est vrai, suis-je idiot, que nos écrivains ne se respectent plus depuis qu’ils ont perdu leur langue, depuis qu’ils n’ont plus de parole, qu’ils ne savent plus la tenir, qu'ils ne savent et surtout ne veulent plus se retenir dans et par la littérature.
Je le dis donc tout simplement : Stalag est une œuvre hantée par les mots et par les voix qui les parlent, les blessent, les chantent, parfois miraculeusement, avant qu’ils ne disparaissent dans les gouffres glaciaux et noirs. Du père disparu, prisonnier au stalag et qui jamais ne reviendra auprès de ses deux fils (Brunet et Berthol), dont Védrines nous dit qu’il connaît «Toutes les langues d’Europe […] et même les autres, de Babel, du désert, des terres sans eau ni campagnes à verdures […]» (p. 10) à Cinéma, le personnage beau parleur «a la voix d’orgue» (p. 27) qui fascinera l’un des deux frères grâce à «sa voix de prédateur, qui rôde, tourne sur la donzelle du banc […]» (p. 32) en passant par une description, admirable, de la propre voix de Hitler («ils se sont donné un chef coupé, un castrat grésillant, tressautant, électrique. La voix qui les porte, chavire, émeut d’amour public n’est ni mâle ni femelle, c’est l’aigre filet, le criaillement d’un eunuque travaillé aux pinces, au collet d’acier. Ce gloussement, crissement aigu plaît à des tas d’Allemands tristes, sombres, songeurs parce qu’il n’est pas humain, un cri sinistre, vide, long comme le rien, la mort qui nous attendent, infinis, des bourreaux à jamais, sûrs et certains, ceux-là…», p. 153) tout, dans ce roman, est une question de voix et de langue. J’allais écrire, à la place du mot «question», celui de «mystère» au sens que lui donnait Gabriel Marcel mais il faudrait plutôt, ici, évoquer la définition médiévale de ce mot puisque le roman de Védrines s’apparente à un de ces anciens mystères où les personnages n’ont finalement d’importance que parce qu’ils servent des puissances qui les dépassent et que, littéralement, ils leur donnent corps et voix.
Je ne veux surtout pas laisser croire, par cette remarque, que le livre de Jean Védrines serait, bien platement, un roman à thèses qui se contenterait de faire se mouvoir, sur un inamovible tréteau doctrinaire, quelques ombres bavardes et sentencieuses, comme le fait Arnaud Viviant dans son pathétique Génie du communisme. Dans notre roman, c’est tout le contraire qui nous est donné à lire puisque, sans doute faut-il ne pas craindre de le rappeler, Védrines, lui, à la différence du ridicule Viviant, est un écrivain, un homme, pardon de rappeler cette nouvelle évidence, qui jouit d’un don, celui de l’écriture, de la langue.
Celle, évidemment, que Jean Védrines a dû travailler sans relâche puisque nous savons, depuis Céline, Giono et Ramuz (celui de La grande Peur dans la montagne), que l’écriture d’un «parler vrai», gouailleur et péremptoire est le comble non pas de l’artifice (le sempiternel reproche des imbéciles qui, eux, ne savent pas écrire) mais du travail voire, n’hésitons pas à employer ce mot galvaudé, du talent. La tâche est donc pour Védrines, à l’évidence, de «remotiver» comme le disait Mallarmé les vieux mots de la tribu, d’éviter à tout le moins «de parler comme les maîtres graves, pincés, d’expliquer, leçonner, emmerder le prochain avec des mots contournés, des prétentions coulantes» (p. 92).
Je cite en exemple un passage de Stalag : «Et puis j’entends comme une voix dans cette ombre, une voix d’homme vive et claire, il me semble, assez pure pour chantonner par-dessus le grondement du vent, percer la basse grave embouchée au fond des vallées froides, nordeuses, des gorges serrées de roches brisées, désertes. C’est l’écume d’une vague, la crête blanche de la mer, cette voix argentine qui tient quelques secondes dans un creux du souffle énorme, s’entête et clarine, soulevée sur les épaules du vent puissant, projetée à des hauteurs pas possibles, coupée, soudain, par le grand orgue de la vallée, le gueuloir glacial, hurlé qui remonte en grondant, roulant, tournant ses rires grossiers de reître, d’ogre du Nord» (pp. 108-9).
C’est en lisant ce genre de prose qui entremêle la voix humaine et les éléments (personnifiés à l’évidence), qui décrit en somme une bataille entre deux langues, celle du jour et celle des ténèbres, ici allemandes, c’est-à-dire, comme dans le Jünger de Sur les falaises de marbre, techniques, industrieuses, machiniques pourrais-je écrire, c’est en lisant donc un tel passage que j’ai immédiatement songé à un autre roman, crépusculaire, apocalyptique, que j’ai bien des fois évoqué, Monsieur Ouine de Georges Bernanos (1). De fait, ce rapprochement n’est pas fortuit car je sais, pour en avoir discuté avec lui au détour d’une conversation, que Jean Védrines admire l’œuvre bernanosienne, tout particulièrement, donc, le dernier roman du «Grand d’Espagne». Bien sûr encore, nul ne s’étonnera du fait que Bernanos évoque dans cette œuvre le jeune Steeny dont le père absent erre comme un fantôme malfaisant, revenu peut-être de sa captivité en Allemagne. On ne sait s’il est vivant, on ne sait s’il est mort; peut-être est-ce même monsieur Ouine qui est le père de Steeny. L’intérêt, dans le roman de Bernanos, est moins d’évoquer la présence réelle des vivants, fût-elle malveillante comme celle de monsieur Ouine le podagre, que de signifier l’absence, le trou (celui dans lequel tombera l’ancien professeur de langues à la fin de l’ouvrage), la béance ontologique qui gangrène la paroisse morte.
D’où, dans le roman de Jean Védrines comme dans celui de Bernanos, l’étrangeté qui entoure l’évocation des morts (celle des «hommes anciens» qui avaient «le bel amour dans l’œil» (2)), finalement plus vivants que les pâles ombres vivantes, morts qui jouissent d’une présence obsédante, pas forcément malfaisante d’ailleurs, à condition, mais cette condition est absolue, que soit honorée leur mémoire, que soient rappelés, justement, leurs noms : «La France, mes oiselles, a mille fois plus de macchabées à offrir que de vivants sur pattes. C’est sa grandeur, hein, sa force, je crois bien, un luxe qui énerve notre prochain» (p. 36). Notre prochain seulement ? Qui énerve, déjà, notre contemporain pourrait-on ajouter à la suite de Védrines puisque Stalag, je l’ai dit, décrit le danger d’une corruption du monde qui nous entoure et que nous ne savons plus évoquer en raison d’un langage galvaudé, ici allemand («les mots allemands à piques de fer et froid de pierre», p. 15) bien que la parabole soit transparente et valable pour notre propre langue. Le français lui aussi court à sa perte, en fait il est déjà mort puisque celles et ceux qui le parlent ne manquent pas d’être fascinés par la voix de la technique, «le son de tôle que fait un gosier allemand ordinaire» ou, pire, «la voix électrique, zinzinnante du maigre firère, furère» : «Ils [les Allemands bien sûr] ont fait pareil avec nos noms, écrit ainsi Védrines, nos anciens noms, les vieux baptêmes qu’on porte. Ils ont réussi à les raidir, graver gothiques, écartelés dans la pierre morte des murs, des monuments, les plaques de fonte des rue, les panneaux neufs et blancs qu’ils ont fichés aux carrefours» (p. 183).
C’est donc en nous aventurant dans le froid et les ténèbres où s’enfonce Brunet que, peut-être, à condition de savoir l’accueillir, nous pourrons écouter la longue et puissante voix où verser la nôtre, de plus en plus trouble, afin de lui rappeler de quelle eau elle a été consacrée.

Notes
(1) Plus particulièrement le passage, lui aussi admirable, que je cite dans son intégralité : «C'est maintenant l'heure de la nuit qu'aucun homme ne connaît parfaitement, n'a possédée tout entière, qui tient en échec tous les sens lorsque l'ombre de plus en plus dense remplit l'étendue des cieux et que la terre saturée semble suer une encre plus noire encore. Le vent s'est enfui quelque part, on ne sait où, erre au fond des immenses déserts, des solitudes altissimes où sont venus l'un après l'autre mourir les échos de ses galops sauvages. Une brise, un souffle, un murmure, un essaim de choses invisibles glisse à trente pieds du sol comme flottant sur l'épaisseur de la nuit», Monsieur Ouine in Œuvres romanesques (Gallimard, coll. La Pléiade, 1974), p. 1434. De la même façon, je pourrais rapprocher Stalag d’un autre roman hanté par la figure du père et du Mal : La Maison un dimanche de Pierre Boutang, réédité en 1991 aux Éditions de La Différence.
(2) Évocation qui nous laisse entrevoir, par deux étonnantes trouées dans le passé (d’abord celui des «hommes anciens», dont le type est banal à mesure que l’on remonte «l’horloge aux ancêtres» nous dit Védrines, ensuite celui, immémorial, d’Adam, qui, selon le père des deux frères, doit bien venir des montagnes !), une sorte d’âge d’or où les mots ne mentaient pas.

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