Un éloge et une détestation : gratuité et maljournalisme (16/05/2006)

Crédits photographiques : Aly Song (Reuters).
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, De la gratuité aux éditions de l'ÉclatQue manque-t-il à la thématique de la gratuité pour la rattacher, à nos yeux, à la sphère splendide et délicate de l'inconsommable ? Peut-être une écriture véritable, elle-même soucieuse de ciseler au plus juste le marbre de la phrase, qui serait capable encore d'en saisir les plus fins motifs. De la gratuité de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, malgré l'extrémisme hilarant de certaines de ses thèses dignes d'être rapprochées des positions les plus utopistes et dangereuses des milieux alter-mondialistes, est un petit livre assez intéressant. Ou plutôt deux, puisque De la gratuité, publié en 1995 chez Desclée de Brouwer, s'est vu, pour cette nouvelle édition, augmenté d'une longue préface intitulé Rêves en crise. La première partie de ce texte, consacré à la crise du langage, a tout particulièrement retenu mon attention, l'auteur écrivant fort justement, par exemple, que «Le critère du taux de profit comme nouvelle boussole dans la production du langage, surtout quand il est redoublé par le système publicitaire, ne détruit pas seulement la vérité. Il tue aussi le mensonge. Il nous dit : vérité ou mensonge, là n'est pas l'important. Le débat se joue à la roulette et l'important, c'est la mise» (p. 21). J'étonnerai peut-être l'auteur de ces lignes en les rapprochant de celles qu'écrivit Georges Bernanos qui affirmait que le monde contemporain se distinguait (ou plutôt : s'indistinguait) par sa capacité à mélanger le vrai et le faux, la vérité et le mensonge, désormais monstrueusement unis, sans que nul, y compris le diable, ne puisse les démêler. Le triomphe du novlangue, sa marque distinctive, c'est la vicieuse mixtion entre ce qui est vrai et ce qui ne l'est point, l'effacement d'une ligne nette entre la vérité et le mensonge.
Je pourrais également moquer l'exemple final choisi par l'auteur (celui de la poésie participative et ridiculement bêtifiante qui développe sur la Toile ses rhizomes aux rimes plates), en notant que les différentes crises que Sagot-Duvauroux distingue (lesquelles sont au nombre de quatre) comme autant de zones contaminées par l'absence de gratuité, peuvent être parfaitement appliquées à mon travail sur ce blog. Crise du temps humain tout d'abord : temps que je n'ose plus même compter alors que le lieu où je travaille est, par excellence, celui d'une comptabilité radicalement pécuniaire du temps. Ainsi, parfois, j'ai éprouvé ce sentiment dangereux et fascinant d'une dissolution de mon identité, dispersée dans la multitude sans nombre des jeux de miroir, de masques, des voix irréductiblement communes et pourtant singulières, y compris jusque dans leur bêtise. La Toile contracte le temps, ou l'allonge indéfiniment, c'est tout un. Crise de l'échange, alors même que ce blog m'a permis de dialoguer avec bien des lecteurs, y compris, parfois, de les rencontrer. Aucune de ces rencontres ne m'a semblé inintéressante, qu'importe d'ailleurs que beaucoup aient été marquées du sceau de l'échec le plus lamentable, de l'éloignement jamais éclairci, du mutisme plutôt que du silence, du simple et criminel désir, comme on dit, de passer à autre chose. Celles et ceux qui restent autour de moi sont devenus de véritables amis. Les autres, ceux qui se sont détournés de moi, n'ont pas plus d'importance qu'une trace de fard sur le visage d'une inconstante putain. Autre forme d'échange : jamais je ne me suis soucié, comme bien des pseudo-auteurs commencent à le faire, d'apposer à mes textes un ridicule copyright, allant même jusqu'à proposer, facilement téléchargeable, un recueil entier de mes écrits les plus significatifs, tels qu'ils ont été publiés sur ce blog. Crise de l'espace commun : la Zone, par essence, organise, pour qui le veut, un espace virtuel pratiquement illimité (par le jeu des citations intra et intertextuelles) où la pensée tout autant que l'écriture se dématérialisent et pourtant ne peuvent être taxées d'inexistence. Je ne reviens pas sur ces points, développés d'abondance depuis que le Stalker existe. Enfin, je l'ai dit, crise du langage : j'ai toujours, c'est là quelque chose que l'on ne pourra tout de même jamais me reprocher je crois, mis un point d'honneur à proposer à mes lecteurs des textes dont je n'ai pas à rougir, des textes écrits, des textes relus, des textes corrigés, des textes que la Toile n'avalera point en un battement de cils robotisés (encore que le siphon virtuel en question nous joue, parfois, quelque tour pendable comme nous le verrons plus bas). En un mot, des textes qui, pour les meilleurs, peuvent prétendre évoquer cette catégorie poétique de l'inconsommable.
Dès lors, il est bizarre tout de même que Sagot-Duvauroux n'insiste pas davantage, non seulement, bien évidemment, sur l'exemple que son éditeur lui fournit pourtant, je veux parler des fameux lybers popularisés et théorisés par Michel Valensi mais, plus largement, sur les espaces de parole, à ce titre totalement gratuits, que bien des horribles travailleurs ont décidé de creuser dans les profondeurs de la Toile. A contrario, je ne regrette pas, au rebours des nombreux encouragements eux-mêmes lamentablement intéressés distribués comme autant de clignements entendus, d'avoir stigmatisé l'entreprise purement marchande, je veux dire publicitaire, incroyablement vulgaire, représentée par l'aventure ridicule et bientôt, heureusement, terminée, d'un magazine tel que Netizen, payant alors qu'il évoque des sites le plus souvent entièrement gratuits.

Jean Robin, Ils ont tué la télé publique aux éditions du Journalisme continuDu thème de la gratuité à celui de la télévision publique française ou de ce qu'il en reste, la transition est banale me direz-vous. Certes. J'aurais toutefois quelque difficulté à tenter de défendre auprès d'un contradicteur pas même sournois l'idée qu'il y ait, sous les dorures faussaires dûment subventionnées par nos propres deniers républicains, la plus minuscule réalité de gratuité. C'est même tout le contraire : la télévision publique est devenue depuis des années le souk dispendieux où les articles les plus mal façonnés se vendent à prix d'or. Le service public télévisuel dont se targue la France, il est vrai jamais avare de leçons grassement données à toutes les races extragalactiques de l'univers co-sentient, est tout simplement agonisant s'il n'est, à mon sens et sans doute à celui de Robin encore plus, évidemment mort.
La description clinique d'un cadavre aussi puant nécessite-t-elle le génie littéraire d'un Proust ? Non. Et, de fait, amateurs de belles phrases, amoureux de style soigné et d'orthographe impeccable, délicats lettrés choyant les concaténations fluides, les métaphores ourlées, ce livre abrupt n'est point destiné à vos mains et encore moins à écorcher votre regard ! La faute, n'est-ce pas, aux éditeurs qui tous ont refusé le manuscrit explosif de Jean Robin, comme l'explique l'intéressé. Et, pour une fois, je serai d'accord avec les belles âmes qui me reprochent mon fanatisme de stylite de la grammaire : oui, l'intérêt de ce livre mal fichu (il évoque bien davantage l'emblématique cas Ardisson que la problématique de la télé publique) et constellé de fautes et de barbarismes en tous genres, dépasse de très loin ces défauts qui, dans tout autre ouvrage, seraient absolument rédhibitoires. D'abord, je salue humblement l'opiniâtreté de son auteur qui, fort du refus d'une bonne vingtaine d'éditeurs, des plus prestigieux aux plus confidentiels, a décidé, tout simplement, de se passer d'eux et de publier comme il le pouvait donc, à la diable, son manuscrit interdit. Je lui propose de ce pas mes services (bien évidemment gratuits...) de correcteurs pour le prochain ouvrage qu'il nous promet de faire paraître à la rentrée. Ensuite, je le remercie, cet intrépide, à moins qu'il ne s'agisse d'une tête brûlée (ou tout simplement d'un petit jeune aux dents longues désireux, comme ses aînés, de se faire, à la hussarde, sa place au soleil médiatique ? Attendons de voir...), je le remercie, comme devrait le faire je crois tout citoyen ayant deux grammes de cerveau, voire d'intégrité, denrée encore plus impondérable que l'intelligence, je le remercie vivement de dénoncer haut et fort, plus que l'imposture que constitue, depuis des années bien trop longues à présent, la pérennité d'un Ardisson, celle, autrement plus impérieuse et inexplicable, que représente le réseau des petits amis télévisuels : je veux parler de cette caste anonyme, journalistique au sens le plus large (il est vrai que le concept est de plus en plus extensif), cette communauté trioliste, parthouzarde qui, en France, pratique non seulement le copinage abusif, le tripatouillage amoral, le putanat légal (et... pas même discret, alors que d'honnêtes professionnelles passent la nuit au poste pour un regard un peu trop appuyé), le racolage bien-pensant mais aussi et surtout le mensonge éhonté, le népotisme invétéré, le moralisme tiède, la course du dératé vers le solide magot amassé par des années d'une turpitude qui, connue de tous, est aussi, pourtant, scandaleusement, bassement, acceptée de tous. Il faut donc ne pas craindre, comme Robin le fait, non seulement de stigmatiser le fait que de si piètres individus, de si lamentables professionnels comme Ardisson, Fogiel, Delarue, Dumas (auxquels Robin ajoute l'exemple de Patrick de Carolis) et tant d'autres dirigent aujourd'hui une partie de ce qui passe (seulement en France, rassurons-nous, peut-être même uniquement à Paris) pour une scène médiatico-intellectuelle de qualité, mais aussi que des éditeurs, hommes dont la profession honorable était jadis de liberté, n'osent plus même critiquer ces petits Maos cathodiques et se plient à leurs quatre volontés de fer, courbent l'échine jusqu'au sol de peur que le fouet des kapos ne zèbre leur dos de sherpa corvéable à vie, dansent devant eux, pour les contenter, pas même les amuser, la danse contorsionnée de putains plus expertes que la chienne Salomé, amoureuse de décapitations érotiques. Et que dire de ces vigilants auto-proclamés que sont les professionnels (paraît-il) de PLPL ou de l'Acrimed ? Comment le dire... Afin de ne point être trop désagréable, le recours à un oxymore bien connu me semble, ici, de mise : sur les cas, fort nombreux, de maljournalisme manifeste évoqués par Robin, leur silence est assourdissant, eux pourtant si prompts à décrier les dérives d'un journalisme à leurs yeux toujours l'allié du grand Capital, forcément satanique.
Tout de même, je me suis sans doute montré un peu trop sévère avec la forme, pour le moins contestable, de cette enquête et la disproportion manifeste entre le cas Ardisson et les autres censés illustrer les dérives de la télévision publique. Ardisson peut à bon droit être dépeint comme un monarque, son pouvoir, pour fallacieux qu'il soit, a tout de même besoin des relais commodes que lui offrent un parterre de bouffons. Il reste que, indéniablement, Robin a fait, durant de longues heures, que nul ne lui envie du reste, de collation et de visionnage, ce que tout journaliste professionnel digne de ce nom, y compris dans la presse dite de gauche je l'ai dit, aurait dû faire, sans tarder, alors même que les premières rumeurs et critiques, depuis lors devenues innombrables et toutes avérées, étaient portées contre le système Ardisson, à savoir : un montage parfaitement organisé et systématisé de demi-vérités, de demi-mensonges, d'embellissements troubles (par exemple sur les données purement biographiques concernant l'animateur, perpétuellement vague ou se contredisant), d'occultations volontaires, de caviardages grossiers et systématiques, de plagiats, j'allais les oublier !, érigés au rang d'une véritable petite entreprise, sans oublier, afin de compléter ce tableau déjà digne des plus grands maîtres falsificateurs, de palinodies, de coups bas. Sur toutes ces accusations, sur d'autres également comme l'étonnant catholicisme du personnage qui s'acclimate comme une orchidée dans les environnements et les températures les plus moites (milieux interlopes de la nuit, échangisme bourgeois, satanisme d'opérette, etc.), sa non moins loufoque profession de royalisme ou de papisme ou encore son pseudo-philosémitisme, l'ouvrage de Jean Robin est absolument imparable : tous les éléments d'une enquête il est vrai bien peu passionnante puisqu'elles traquent un animal de foire, partout exposé comme s'il s'agissait d'un freak digne d'admiration, y sont consignés, répertoriés, recoupés, exposés méticuleusement, jusqu'à ce que naisse tout naturellement, chez le lecteur abasourdi devant l'accumulation d'autant de médiocrité bruyante, de tant de vulgarité finalement acceptée par tous ces relais du Rien (l'expression est de Bruno Deniel-Laurent) que sont les affidés d'Ardisson, l'habituelle stupéfaction, éprouvée pour ma part à la lecture des excellentes critiques contenues dans Bévues de presse de Jean-Pierre Tailleur, autre proscrit de la petite république bananière et journalistique qui a officié à plusieurs reprises sur ce blog.

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