Le Mahatma Pierre-Emmanuel Dauzat (13/06/2006)

Crédits photographiques : Bikas Das (Associated Press).
Il me semble assez évident que Pierre-Emmanuel Dauzat n'a pas dû grandement apprécier la note pour le moins critique que j'ai récemment rédigée sur son ouvrage consacré à Judas. Qui sait lire aura dans mon texte pointé, à l'endroit de son ouvrage, quelques défauts majeurs, de fond beaucoup plus que de forme. Défauts radicaux : n'aimant guère (ou plus : les ruptures amoureuses sont en principe plus violentes que l'indifférence banale) le Christ, Dauzat veut nous faire verser des larmes sur le pauvre Judas, bouc émissaire universel, ma foi fort commode puisque selon toute apparence bourrelé de remords au point de commettre le péché contre l'espérance. Le mystère de la foi doit se nourrir, au contraire, de cette vision éminemment bloyenne (mais déjà mise en scène dans la superbe Passion du Christ de Grégoire de Naziance), donc extrême et juste : la Croix dressée en face du Gibet. Apparemment vexé, Pierre-Emmanuel Dauzat n'a toutefois pas cherché à me contacter, chose facile il me semble même si, ces derniers temps, Google... Passons... Il n'a pas non plus tenté de nuancer mon propos : j'aurais même parfaitement accepté que mon analyse de son livre eût été entièrement contredite par ses propres soins.
La littérature ou plutôt ce qu'il est convenu d'appeler la scène littéraire française (plus largement notre vie intellectuelle), crève ainsi de ces deux tumeurs qui lentement la dévorent : une critique littéraire accablante de nullité, des écrivains qui, lorsque cette critique tente tout de même de dépasser quelque peu les habituels poncifs du genre, refusent la confrontation, le vis-à-vis, le choc des fronts tout autant que celui des paroles, se réfugient, en lâchant un nuage d'encre transparente, vers quelque anfractuosité salvatrice. L'écrivain contemporain français n'est ainsi trop souvent, je suis au regret de devoir l'écrire, qu'un pleutre et, comme la pleutrerie, à notre démocratique époque, est ainsi que toutes les tares, mais aussi les défauts, affectée de cette même taie généralisée qu'est la médiocrité, il n'est qu'un pleutre médiocre, sans la moindre exacerbation de sa complexion qui, le temps d'un battement où son cerveau cesserait de contaminer ses veines du poison de la peur, signerait sa probable perte mais, sans doute aussi, son unique geste d'honneur, rachetant sa vie insignifiante et vaniteuse. Le clown Soral a raison, au moins, sur ce point : tous des lâches, même s'il se trompe en pensant que Dantec fait partie de l'honorable confrérie qui n'adopte ses membres que par une rigoureuse tout autant que très discrète cooptation.
En revanche, fidèle à ses habitudes de doux parmi les doux (lui qui, dans un courriel passé, évoquant ma colère contre Rastier, m'avait déclaré n'être ni ne vouloir être le porte-flingue de Steiner. Il semble au moins être devenu quelque chose comme son apôtre le plus disert...), pratiquant une technique éprouvée de non-violence qui, elle, est également admirablement maîtrisée par nos plus impavides journalistes, Dauzat me semble mûr à présent pour atteindre un stade supérieur de sagesse auquel il a longtemps espéré parvenir. Ainsi, plutôt que d'affronter l'ogre tout de même dangereux, ce sacré emmerdeur de Juan Asensio qui se paie le culot de trouver étonnantes les ressemblances entre Le Transport de A H du Maître (roman que le pathétique Dantzig macule de sa bave parfaitement inoffensive : Charles Dantzig en représentant de la littérature vivante, c'est tout de même à s'en essorer les boyaux, non ?) et Cœur des ténèbres de Conrad, il faut nier son existence, le faire taire ou plutôt, puisqu'il s'agit de défense et non d'attaque, le taire, taire son travail. Cachez ce livre que nul ne saurait voir, plus impudique qu'un cadavre de chien fondant sous le soleil, c'est le cri de ralliement de nos belles consciences bafouées, c'est le hurlement pacifique de tous nos Gandhi écrivains, qui plaignent le Traître et tancent l'Innocent.
Je vais donc donner à tous ces petits Mahatma érudits et couards une raison supplémentaire de me craindre, me détester puis... de recouvrir l'intouchable (comme l'est le tout aussi infréquentable Pierre Boutang aux yeux de Dauzat) que je suis à leurs yeux d'un silence de proscrit en leur révélant l'objet de ma colère : le tout dernier dossier que Le Magazine littéraire, pour une fois capable de ne point nous étaler sa grossière marmelade foucaldo-deleuzienne (rassurez-vous, après ce conséquent écart, la fine équipe va vite revenir à son vomi bien-pensant), a consacré à George Steiner. Ce dossier, par ailleurs relativement intéressant (à moins que la personnalité seule de Steiner suffise à rendre intelligent n'importe quel âne ? Non tout de même : l'ovidien Antoine Spire ne s'est point métamorphosé...), a bien évidemment été dirigé par Pierre-Emmanuel Dauzat (excellent coordinateur, dois-je le redire, du Cahier de l'Herne sur Steiner) et s'étire entre deux extrêmes de qualité, avec le texte de Jacques Catteau (consacré à l'ouvrage de Steiner intitulé Tolstoï ou Dostoïevski) et d'insignifiance, avec celui de Cécile Ladjali, à laquelle il faut toutefois reconnaître un grand talent de vendeuse de tapis (évidemment, les siens, où elle s'installe pieusement, dix-sept fois par jour, en prenant bien soin de s'orienter vers Cambridge). Bizarrement, le texte de Pierre Bouretz, sur Après Babel, n'est pas d'un bien grand intérêt qui banalement répète, avec Steiner, que Babel a été une bénédiction plutôt qu'un châtiment. Arrivant à la bibliographie dudit dossier, également rédigée par Pierre-Emmanuel Dauzat qui, je crois ou plutôt j'en suis certain, a parfaitement lu mon ouvrage sur Steiner, Dauzat qui, je crois encore ou plutôt j'en suis aussi parfaitement sûr, s'est décidé à me demander de participer au Cahier de l'Herne après avoir lu, justement, mon essai, arrivant donc à cette bibliographie non-exhaustive mais assez riche tout de même, j'ai été surpris que mon travail n'ait pas été mentionné, ne serait-ce que d'une seule ligne d'une absolue neutralité factuelle.
Tout cela, tant de lignes pour parvenir à ce maigre constat, ce péché véniel me direz-vous ? Oui, bien sûr. Et j'ajoute que j'en ai assez. Je supporte facilement la bêtise la plus crasse si elle ne tente pas de s'imposer aux autres, j'ai beaucoup plus de difficultés à trouver quelque excuse à la morgue de nos mandarins mais je ne puis accepter, sous aucun prétexte fût-il le plus vertueux, l'injustice, ces exercices d'une déconcertante trouille consistant à saborder un travail qui à l'évidence n'a pas même été lu, à taire encore un ouvrage, le mien, dont chacune des analyses et des intuitions à propos de George Steiner, pour le moment, se sont révélées justes.
Dès lors, n'aimant guère que l'on joue au plus fin avec moi et fort de mes belles expériences épistolaires avec un Jean-Louis Ezine ou même un Michel Surya, qui a tout de même eu la politesse de me répondre, j'ai envoyé le courriel suivant à Pierre-Emmanuel Dauzat, demeuré, comme il se doit, devinez... sans réponse de sa part.

Monsieur, bonjour.

Permettez-moi de vous dire que j'ai été pour le moins très désagréablement surpris en constatant que ne figurait point la mention de mon ouvrage sur George Steiner dans la bibliographie de votre dossier du mois de juin dans la revue que vous savez.
Si encore nous pouvions nous honorer de l'existence d'une bonne quinzaine de livres sur la pensée de Steiner, je pourrais considérer votre oubli de mon livre moins louche alors que, dans le cas présent, n'est-ce pas, l'explication ne tient pas... Ce travail, pour le moment, n'existe qu'à un seul exemplaire : le mien, que cela plaise ou pas.
Je ne sais donc quel mot choisir pour caractériser cette réelle absence : oubli, tout de même peu crédible il me semble pour un professionnel de votre trempe, habitué aux relectures et aux corrections ou, tout simplement, volonté délibérée de ne point mentionner mon travail, ne serait-ce que d'une simple ligne qui eût tout de même témoigné, à défaut d'une certaine probité intellectuelle, un minimum de politesse pour un travail qui, certes plus dérangeant que les dégoulinades consensuelles de Cécile Ladjali, décidément devenue experte internationale de l'œuvre de Steiner, a la vertu d'exister, me dois-je apparemment de vous le rappeler...
Vous me donnerez sans doute une réponse, évoquerez peut-être même l'idée d'une modeste réparation à mon endroit, par l'ajout, dans le prochain numéro du M[agazine] L[ittéraire], d'un Erratum. Ce geste, je crois, ne coûterait absolument rien.
Cette réponse, je l'espère la plus franche possible car, dans le cas contraire, surtout, évidemment, en l'absence de toute réponse de votre part, à l'exemple d'un Assouline sur son blog, je me ferai un évident plaisir d'évoquer sur le mien votre dossier steinerien, d'un ton tout de même beaucoup plus critique que ne l'a fait notre journaliste qui se contente, fidèle à ses habitudes, de relater un fait sans paraître en comprendre le sens, de ce ton même que j'ai utilisé pour évoquer votre étude consacrée à Judas.

Cordialement.

Juan Asensio.

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