Péguy point final de Benoît Chantre (08/05/2014)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Rappels.
919595999.jpgLa Répétition de Sören Kierkegaard.





Farshad Usyan:AFP:Getty Images.jpgCharles Péguy selon Jean-Noël Dumont : l'axe de détresse.





illustration-article-(1).pngÀ propos de Benoît Chantre, Péguy point final (Éditions Le Félin, 2014).
LRSP (livre reçu en service de presse).

Inutilement sollersienne, donc inconsistante et se prêtant à des jeux de mots ineptes (1), parfois aussi franchement énigmatique que pseudo-poétique (2), la préface que Benoît Chantre donne à son livre dont le souhait est de «faire sentir la pensée propre à l'écriture de Péguy» et de montrer une seule chose, «Que l'histoire peut être jugée, sauvée par un acte d'héroïsme» (p. 14) mais aussi de «creuser plus profond, pour parvenir à la source, recourir à l'origine» (p. 21), cette préface me semble rendre peu justice aux différents chapitres qui composent le livre.
Ces chapitres, en dépit des différentes thématiques qu'ils évoquent (l'histoire, la manière de l'écrire, la façon de la retrouver, la lutte contre les historiens à prétentions scientifiques, l'Affaire Dreyfus bien sûr et le lien avec Jean Jaurès, etc.) ont pour point commun de tisser un écheveau, souvent subtil, parfois ridicule lorsque René Girard est lourdement cité (3), autour d'un unique motif, kierkegaardien en diable, qui est celui de la reprise ou répétition, telle que Charles Péguy en organise le motif dans sa propre écriture, répétitive, elliptique au sens où nous ne tournons pas en rond mais progressons imperceptiblement, lancinante, en un mot admirable.
IMG_7750.JPGIl s'agit, pour Benoît Chantre, d'incarner ce retour (du peuple, mais aussi de l'événement historique, cf. pp. 28 et 31, de la vraie lecture, de l'héroïsme véritable) par le biais «du nouveau style» que l'écrivain «cherche à fonder en 1905», soit lors de la publication de Notre patrie ou, comme l'écrit Péguy lui-même, de mettre en écriture «un mouvement qui prend en soi son point d'appui, qui part de soi-même et rejaillit de soi, qui attaque toujours, qui tient une perpétuelle offensive, qui altère délibérément, qui change. La réalité» (pp. 32-3). Que s'agit-il donc de faire advenir et, question directement liée à cette dernière, «Qu'est-ce qui fonde une écriture ?» Benoît Chantre écrit : «Telle est la question à laquelle Péguy aura tenté de répondre. L'émergence, au cœur de son texte, d'une patrie retrouvée est plus qu'une résistance à une menace de guerre : c'est aux racines mêmes de l'historicité républicaine que le texte puise ici» (p. 33). Quelques lignes plus bas, Benoît Chantre précise son propos, Charles Péguy ayant selon lui tiré les leçons de l'échec des Universités populaires qui prétendent faire la classe au peuple : «Péguy chercha moins à dire quelque chose qu'à faire émerger au cœur de son texte ce qui lui donne lieu d'écrire, cette patrie qui est sienne, instance légitimante de son discours; mais nôtre aussi, puisque c'est à sa mouvance qu'il nous appelle, nous autres lecteurs, à participer» (p. 34, l'auteur souligne). C'est donc «la patrie» qui, «entendue comme l'unité contagieuse de l'auteur et du lecteur, est le mouvement de sens qui traverse le texte» (p. 35). De fait, «la prose, apparue dans l'écriture et s'excédant dans la lecture, n'était pas un simple effet de littérature, mais une grâce désireuse de faire battre l'histoire à sa mesure», même si la suite du propos de Benoît Chantre sonne comme du Philippe Muray devenu abscons : «L'accord contagieux, le courant de mémoire esquissé dans l'advenue festive du style, soudain transformé dans l'événement de la lecture, n'a pas cessé de travailler la prose» (p. 53). Disons, plus clairement, plus simplement, que Péguy est un écrivain et qu'il manifeste son style par et dans son écriture, écriture qui condense et illustre sa vision d'une histoire réellement incarnée, d'une patrie qui est, d'abord, le texte.
S'il s'agit, en somme, de redonner un sens pleinement vécu, temporel, charnel, à l'événement historique, en figurant un parricide par et dans l'écriture qui, paradoxalement, ne se défait jamais tout à fait de son origine (4). Benoît Chantre conclut ce chapitre point formidablement clair, avouons-le, par cette affirmation : «Telle est bien l'expérience inédite à laquelle nous aboutissons : partant en guerre contre le monde moderne et une certaine manière criminelle d'écrire l'histoire, tentant par là une audacieuse sortie de l'histoire, le style de Péguy se gomme lui-même – disparition répétée au cœur de l'écriture – devant un Autre radical» (pp. 56-7).
Le deuxième chapitre de l'ouvrage, intitulé L'âme charnelle, évoque Clio. Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne, un très grand texte posthume publié en 1972 par Marcel Péguy. Benoît Chantre note, à propos de l'écriture si caractéristique de Péguy, cette remarque fort juste, qui nous permet, comme je le disais, de retrouver l'image dans le tapis qu'est la figure de la répétition ou de la reprise : «La lenteur de la phrase péguyenne fait tomber les uns après les autres les réflexes du lecteur moderne, habitué depuis Descartes à un certain ordre des raisons : l'origine (d'une phrase, d'une pensée, d'une œuvre) dure ici dans le temps pour rappeler que, sans ce souci de l'origine, le temps et l'histoire perdent leur consistance, bégaient ou balbutient, oublient ce qui les fonde, mènent à la catastrophe» (p. 62, l'auteur souligne). De fait, ajoute Chantre, ce sont sans aucun doute tous les textes de Péguy qui peuvent être considérés comme «une longue méditation» de ce point d'origine, l'écriture péguyenne éduquant «à ce retour qui seul peut relancer le temps, remettre l'histoire en mouvement», proposition claire, du moins utile, ce qui n'est pas le cas de cette autre, inutilement moderne au sens le plus étriqué de ce terme qui me fait immanquablement penser aux tripotages textuels de Genette ou du scribouillard infâme qu'est Georges Molinié : «Deux textes s'écrivent donc ensemble, un texte descendant, celui que Péguy me donne à lire, et un texte remontant, celui de l'interprétation que je suis intimé d'en risquer» (p. 65). Il est en effet plus simple de se contenter d'affirmer, comme du reste ne manque pas de le faire Benoît Chantre, que l'événement «de la lecture est une origine retrouvée qui perdure, retissant autour d'elle de nouvelles relations» (p. 68), ou même, et voici la clé du beau titre de cet ouvrage : «Ce que «veut la grammaire», mais aussi la syntaxe, c'est-à-dire la structure horizontale et verticale, syntagmatique et paradigmatique de la phrase péguyenne, c'est aboutir à un point final qui soit aussi un point d'origine» (p. 84, l'auteur souligne), et c'est là encore une figure de la répétition.
C'est dans le troisième chapitre de son ouvrage, intitulé Reprise politique parlementaire qui traite de la relation complexe entre Charles Péguy et Jean Jaurès que Benoît Chantre, évoquant le Deleuze de Différence et répétition, rappelle que l'écrivain peut être considéré, avec Kierkegaard et Nietzsche, comme l'un des trois grands philosophes de la répétition.
Selon Benoît Chantre, Charles Péguy estime «que seul un recommencement de l'Affaire pourrait relancer le socialisme en France; qu'il n'y a donc pas chez lui de refus a priori du politique, mais une pensée politique fondée sur une certaine idée de la reprise, précisément, du recommencement, de la répétition», Jaurès, en somme, répétant mal, lui qui «aiguille le socialisme vers un destin seulement parlementaire» (p. 103), alors que Péguy, au contraire, tente de retrouver l'énergie originaire du dreyfusisme avant qu'il ne s'abîme dans la politique des «justifications constantes» et qu'il n'ait oublié d'illustrer et de servir ce qu'il fut à l'origine, une «promesse de régénération morale» et sans doute, aussi, spirituelle, Péguy tentant donc, dès sa rupture avec Jaurès, de «résister au mouvement qui emporte de jour en jour l'Affaire vers sa registration» (p. 106).
Cette résistance contre le mouvement, apparemment implacable, qui fait dévier la politique de sa finalité philosophique et même, nous le savons, mystique, Charles Péguy l'organisera contre Jaurès mais aussi contre ses ennemis, l'un des plus farouches étant Charles Maurras, contre lequel Péguy estimait qu'il était le seul ayant «la plume assez dure» pour réduire le patron de l'Action française qui attaqua de façon ignoble comme toujours, nous rappelle Benoît Chantre, Bergson faisant son entrée à l'Académie (cf. p. 108).
Charles Péguy, dans son combat, n'est toutefois pas seul puisque, derrière Dreyfus, «il y a Bernard-Lazare» et, «derrière Bernard-Lazare, il y a Jésus : la vraie répétition revient en amont de ce qu'elle répète, et frôle une sortie du temps» (p. 109) écrit justement Chantre, à condition toutefois de rappeler que cette sortie du temps n'est rien d'autre qu'une miraculeuse possibilité de reconquête du temps, comme La Répétition de Kierkegaard l'illustre.
Dès lors, recommencer, selon Benoît Chantre, «n'est pas ici trahir, mal répéter, mais réaffirmer de l'intérieur ce qui fait l'essence de l'événement chrétien, rentrer à nouveau dans cet événement, en descendre ou en remonter le cours à sa guise» (p. 114), puisque le visage de Bernard-Lazare est devenu, aux yeux de l'écrivain, celui du Christ (cf. p. 115), la mystique relançant en somme la politique, lui donnant un élan vital, l'incarnat de tout le poids de la chair humaine point totalement encore submergée par la registration, ou ce que nous pourrions appeler, parodiant un publiciste narcissique et xénophobe à la mode du café de comptoir, le Grand Registrement.
Le quatrième et dernier chapitre, intitulé Le jugement de l'histoire pose la thèse selon laquelle la «répétition péguyenne» qui «relaie, dans l'écriture, l'exigence révolutionnaire de justice enfin réalisée» ou plutôt, dirions-nous, devant être réalisée, «ne fait donc qu'un avec ce travail de dépassement et de remise en mouvement du droit : elle porte les exigences de ce dernier à l'infini» (p. 123). Ainsi, la défense de Bernard-Lazard, le fait de lui «redonner sa juste place», de faire et refaire son portrait durant de longues années (1903-1910), c'est aussi écrire «le récit historique de celui qui donna sa vie pour défendre une victime en particulier, puis toutes les victimes de l'histoire», c'est donc «révéler celui qui donna sa vie pour révéler des innocents» (p. 135), ceux-là même qui n'hésitèrent pas à se jeter sur l'ennemi du front et à être stoppés nets d'une balle dans la tête.

Notes
(1) «Génie ? G nié plutôt. Faites clignoter la consonne dans ce nom, gens exilés, et il vous donne un pays. Personne n'y avait pensé. C'était pourtant là tout proche, comme une lettre volée», pp. 11-2, l'auteur souligne. Une page plus loin, nous trouvons : Race de la gloire, grâce de la Loire. Clignotement d'une lettre, de l'Être même au sein du temps, qui le fatigue, l'étire, l'accélère ou le freine» (p. 13).
(2) «Charles Péguy, immobile à grands pas, fait clignoter dans son nom la solution du problème. Ce qui manque aux proses modernes, à celle de Renan, de Taine, de Lavisse, de Seignobos – chapeaux noirs, chapeaux melons, cannes-épées –, à leur écriture incertaine, tout embarrassée de sa métaphysique, à ces cuirasses ignorantes du véritable amour, c'est une assise, un paysage qui se dérobe sans cesser de soutenir, un pays «trouvé du premier jet», nous dit Péguy, maintenant que ça marche, qu'une autre vitesse, un autre sagesse, est enclenchée, une géodésie, donc, une géologie, une longue généalogie épuisant la race au fil du temps, la fatiguant, lui faisant rendre son dernier souffle» (pp. 17-8), ou encore «Si la race monte dans la prose qui la laisse advenir, c'est pour que la grâce vienne d'elle-même, à son heure, rebondir sur ce mouvement, et tout transfigurer» (p. 19). On croirait même lire les inepties du cacographe François Meyronnis en lisant une telle phrase : «La machine répétitive s'emballe alors dans un mouvement spiralé, qui visse dans le ciel» (p. 19).
(3) Références, quelque peu forcées à notre humble avis, à René Girard que nous ne pouvions que fort logiquement trouver sous la plume de celui qui préside l’Association Recherches Mimétiques. C'est dans le chapitre 3 que ces rapprochements sont développés, Benoît Chantre évoquant, à propos de la relation Péguy / Jaurès, une anticipation frappante «sur l'analyse que René Girard fera de la «médiation externe» dans Mensonge romantique et vérité romanesque (p. 90), l'auteur poursuivant en affirmant que la «relation de Péguy à Jaurès est plus qu'une relation intellectuelle et politique, plus aussi qu'une relation affective [...] : elle est une relation mimétique, engageant tout l'être individuel et social de Péguy» (p. 93). La conclusion de l'ouvrage reprend le charabia journalistique de René Girard en évoquant la «crise mimétique essentielle» à l’œuvre dans la problématique péguyenne affirmant que «les Anciens ne reviendront pas», et que «les Modernes peuvent mener au pire», l'entre-deux étant occupé par celui que Bergson appela «les héros de la morale ouverte» (p. 143).
(4) «La monstrueuse paternité de l'historien moderne, déplacée dans le mouvement de la prose péguyenne en un schéma ternaire, est ainsi retournée, dans l'acte de la lecture, en une tout autre paternité; d'écran historique, le texte transformé par son lecteur, renvoie à une paternité mouvante, se fait l'icône de la danse trinitaire : le roi (et l'auteur) se retirent dans l'advenue de l'historien démocratique (et du lecteur), qui eux-mêmes en appellent à l'assistance de celui qui s'est retiré pour les laisser advenir» (pp. 55-6).

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