Jasenovac. Un camp de la mort en Croatie d'Egon Berger (24/10/2015)

Photographie (détail) de Juan Asensio.
IMG_1745.jpgÀ propos d'Egon Berger, Jasenovac. Un camp de la mort en Croatie, Éditions des Syrtes (traduction du serbo-croate par Marko Despot, préface de Veljko Djuric Misina, postface de Luna Jurgenson, 2015).
LRSP (livre reçu en service de presse).

Le témoignage d'Egon Berger est terrifiant, mais il aurait été tout de même souhaitable de fournir aux lecteurs des précisions sur l'auteur car nous ne savons strictement rien de la vie de cet homme (seul survivant de Jasenovac, appelé l'Auschwitz croate, à avoir témoigné de son vivant), non seulement avant son emprisonnement à Jasenovac, mais, beaucoup plus intéressant, après. Egon Berger, juif de Zagreb, c'est tout de même peu. Certes, le témoignage de Berger peut être déclaré comme étant précieux, selon le titre même de la préface du Directeur du Musée des victimes de génocide, à Belgrade, qui nous renseigne d'abondance sur l'attitude du Vatican (1) face à «l'anéantissement des Serbes», systématiquement présenté, selon l'auteur, «comme un événement isolé, et non comme l'aboutissement d'un processus planifié qui atteint son paroxysme dans les années charnières, 1941, 1945 et 1995» (p. 8), ajoutant même que la «Yougoslavie ayant disparu au lendemain de la sanglante guerre civile de 1991-1995, la question du martyre du peuple serbe au sein de l’État indépendant de Croatie est passée au second plan, et l'on ne sait quand elle sera traitée de manière adéquate» (p. 9). Nous ne connaissons d'ailleurs toujours pas le nombre exact de victimes, particulièrement serbes, mais le chiffre de plusieurs centaines de milliers est avancé comme résultat de la politique criminelle oustachie, dans les camps comme Jasenovac mais aussi à l'extérieur de ces derniers.
Le camp de Jasenovac s'inscrit parfaitement dans la logique diabolique mise en place par la Croatie de l'époque, logique tout entière résumée par Mile Budak, l'un des leaders oustachis qui affirma très clairement, après la création de l’État indépendant de Croatie qui eut lieu le 10 avril 1941 : «Nous tuerons une partie des Serbes, chasserons une partie vers la Serbie, convertirons ceux qui restent à la religion catholique afin qu'ils se fondent dans le peuple croate; ce qui demeurera ne sera qu'un mauvais souvenir» (p. 11).
De fait, si selon l'auteur de cette préface plus de 2 000 ouvrages, «de qualité et de gabarit divers, ont été publiés sur le camp de concentration de Jasenovac» (p. 15), Egon Berger le survivant, qui est arrivé dans ce camp le 11 septembre 1941 pour s'en échapper lors de la mutinerie des prisonniers qui a eu lieu le 22 avril 1945, demeure un inconnu dont le texte paraît en France bien après sa publication en 1966, «deux ans avant la publication, apprenons-nous grâce à la postface de Luba Jurgenson, par la Commission Fédérale pour le Recensement des Victimes de la Guerre, d'une première liste des assassinés de Jasenovac (particulièrement ardue à établir, les fosses communes étant dispersées sur un espace de plus de 200 km carrés)» (p. 148).
21834038450_0030be954d_o.jpgAlexandre Tišma dans son Kapo ou bien Saul Friedländer, dans ses Années de l'extermination évoquent tous deux Jasenovac et l'horreur qui y a sévi, avec le consentement tacite du Vatican, mais leur texte littéraire n'a pas la puissance de celui d'Egon Berger qui n'a aucune prétention littéraire, puissance qui provient, selon toute vraisemblance, du désintérêt total de l'auteur pour ce qu'il est convenu d'appeler le beau langage.
Nous retrouvons dans le récit d'Egon Berger la froideur de celui qui a dû s'habituer, plus même, vivre avec la mort, quotidiennement, et qui a dû assister à sa déchéance et celle de ses compagnons : «Au début, les détenus avaient encore une certaine fierté. Certains refusaient de montrer qu'ils cherchaient à être les premiers servis, ou les derniers si la soupe était épaisse. C'est en ces moments-là que les hommes révèlent leur caractère. Mais plus tard, quand la faim est devenue insupportable, nous n'étions plus des êtres humains. L'indifférence signifiait une mort rapide» (p. 27). Ces propos sont aussi ceux de Georges Hyvernaud, comme nous l'avons indiqué dans notre note sur La peau et les os, même si ce dernier n'a pas été confronté à l'horreur qui s'est déchaînée au camp de Jasenovac, objectivement évoquée par Egon Berger, qui consigne ainsi, dans une langue dépouillée de toute afféterie, quelques visions d'Enfer, en parlant tour à tour des Oustachis qui «avaient découpé des lanières de chair» (p. 55) sur les corps de ceux qu'ils ont torturés, ou encore de la récompense attribuée par ses chefs à un Oustachi «qui avait façonné un rivet de bois d'une dizaine de centimètres de long» : «Ce rivet était introduit dans la bouche de la victime. Un coup de maillet dans le menton suffisait à percer le crâne du prisonnier, parfois même à le traverser» (p. 65). Egon Berger note, comme en passant, le fait que les Oustachis ont été plus cruels que les Allemands qui, eux, «empoisonnaient leurs victimes avant de les brûler» (ce qui est en partie faux) alors que les premiers «précipitaient les hommes vivants dans les flammes» (p. 84). Ailleurs, l'auteur décrit, avec la sobriété qui est le trait principal de son écriture, une scène atroce : «Ils déposèrent deux enfants par terre, et lancèrent le troisième en l'air, comme un ballon; tenant un couteau à la main, frère Majstorović rata trois fois l'enfant, et parvint à l'embrocher à la quatrième reprise, riant et lançant des plaisanteries. [...] Après avoir assassiné les trois enfants de la même manière, les trois monstres s'échangèrent de l'argent : manifestement, ils avaient parié sur le premier qui parviendrait à embrocher un enfant» (p. 87).
Dans cette exploration des ténèbres (2), Egon Berger n'oublie surtout pas de décrire ses propres actions, inimaginables, comme lorsqu'il passe devant un cadavre qui fume encore et que son regard s'arrête soudain sur l'une de ses oreilles, dont il remarque la «belle couleur rouge» : «J'eus soudain l'envie de la couper pour la manger. Je me décidai alors à franchir un pas que je n'aurais pas franchi la veille, lorsque, longeant le baraquement des Oustachis, j'avais vu un groupe de prisonniers dans la fosse d'aisance : ils cherchaient dans les excréments des aliments non digérés, comme des petits pois. Abandonnant Marton, je pris la direction de la fosse. Une dizaine de camarades y étaient à l’œuvre» (p. 61). Egon Berger, pour se nourrir, est prêt à tout, non seulement à voler la nourriture des autres prisonniers mais à voler celle qui a été rendue d'abjecte façon impropre à la consommation : «L'opération se répéta : il reçut son pain, me tira par la manche, tourna son arrière-train souillé de diarrhée, et en barbouilla sa ration de pain avant de sombrer dans le sommeil. Mais le démon de la faim triompha : je m'emparai de sa nourriture» (p. 96). L'une des scènes les plus cruelles a lieu après la mort du père d'Egon Berger, et tient à mon sens dans une figure de style qui s'appelle répétition, et par laquelle Egon Berger semble nous suggérer qu'il ne revient pas lui-même de ce qu'il écrit, et qui a pourtant eu lieu. Il se contente de répéter ce qu'il a fait, qui lui paraît abominable, mais qu'il a pourtant fait, et il semble ne point s'en remettre : «Nous arrivâmes à destination. Nous devions creuser plus profond. Comme il était tard et que nous n'avions pas terminé, on nous apporta à manger. Je pris ma gamelle de navets et m'assit sur le cadavre de mon père. La faim avait vaincu tout autre sentiment. Je mangeai sur le corps de mon père» (p. 75).
Les dernières lignes du témoignage d'Egon Berger évoquent ses libérateurs (cf. p. 134) et concluent son séjour dans l'épouvante par une affirmation d'une sobriété émouvante, et pourraient presque être interprétées comme le refus de toute hyperbolisation et, osons le mot, d'élection, fût-elle à rebours (3) : «Il arrive souvent que des gens me demandent si Jasenovac était vraiment horrible. Je n'ai pas de réponse à cette question, mais je me souviens toujours de mon père et de mes frères, et des centaines de milliers de ces malheureux qui ont pu s'en rendre compte et qui ont laissé leur vie dans les horreurs du camp» (p. 136).

Notes
(1) Egon Berger, sans jamais hausser la voix et proférer un seul cri de haine, évoque l'attitude catholique face aux Oustachis en décrivant cette scène : «Je me demandais qui allait faire commerce de cet or couvert de sang [celui que les bourreaux dérobent aux cadavres]. Et c'est aujourd'hui, alors que j'écris ces lignes, que j'obtiens réponse. On vient de découvrir de l'or dans un lieu saint, une église. des dents, des bagues et d'autres trésors» (p. 101). Ajoutons encore le cas du père Brekalo qui «se distinguait par sa cruauté, lui qui, après la boucherie, allait servir la messe couvert de sang. Il n'avait pas honte de sa besogne sanguinaire, bien qu'étant prêtre et représentant de l’Église catholique à Jasenovac. Un jour, on m'envoya faire le ménage dans le logement de Brekalo. En arrivant, je dus nettoyer les traces de sang sur les imperméables» (p. 106).
(2) Le cannibalisme n'en est pas absent : «De loin, on voyait bouger des ombres ressemblant à des squelettes. Dix jours plus tard se fit sentir une puanteur de viande avariée. On voyait des feux allumés çà et là, à ciel ouvert. On fit venir les fossoyeurs, et on découvrit que les prisonniers mangeaient de la chair humaine» (p. 104).
(3) Luba Jurgenson semble commenter ces derniers mots en écrivant : «Pour que l'on ne soit pas tenté d'expliquer la sauvagerie des pratiques à Jasenovac par celle de leurs responsables oustachis (très loin du SS cultivé sur l'échelle de la «civilisation»), rappelons-nous que des soldats italiens se sont livrés à de semblables mises en scène macabres en Éthiopie, sans parler du rôle que joue la décapitation en temps de Terreur, dans le sillon de la Révolution française. Rappelons-nous que les foules ne se sont jamais détournées du spectacle du sang : Jasenovac doit être pensé non pas en marge de la culture humaniste européenne mais, comme d'autres phénomènes génocidaires, dans le grand texte de celle-ci» (p. 143).

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